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Une nouvelle édition des Écrits 1935-1959 de Picasso a été publié aux éditions Quarto/Gallimard, enrichie d’inédits.
Une nouvelle édition des Écrits 1935-1959 de Picasso a été publié aux éditions Quarto/Gallimard, enrichie d’inédits.
©AFP

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Les yeux de Picasso, ou la « pensée-catapulte »

Nouvelle édition ces jours-ci des Écrits 1935-1959 de Picasso (Quarto/Gallimard), enrichie d’inédits. Une exposition révélant demain à Paris  les chefs- d’œuvre d’une dation exceptionnelle : « Picasso  on my mind ».

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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Alors que les « Écrits 1935-1959 de Pablo Picasso » (Quarto/ Gallimard, 936 pages, 225 documents,  nouvelle édition  signée par  les historiennes de l’art  et spécialistes de Picasso Marie-Laure Bernadac et  Christine Piot)  fait  florès en librairie, la saison Picasso se poursuit. Une exposition se tiendra  à partir du 19 avril prochain au Musée Picasso, révélant  le contenu de la dation « Maya-Ruiz Picasso » -fille de l’artiste et de Marie-Thérèse Walter( 1909-1977). Soit  neuf chefs-d’œuvre.« Cette dation, que Roselyne Bachelot a qualifiée d’ « événement exceptionnel », permit en septembre 2021 à Maya Ruiz de régler à la France certains droits de succession. Ce système des «dations », mis en place par André Malraux, a déjà permis de faire entrer plus de 3 000 œuvres dans les collections françaises »  (cf.« Connaissance des arts »). « En cédant ces neuf pièces provenant des collections personnelles de Maya Ruiz-Picasso, vous témoignez de l’ attachement de Picasso à la France », déclara  la ministre de la Culture à la famille Ruiz-Picasso. 

De plus en plus admiré, mythique, Pablo Picasso ( 1881 -1973) fascine le monde entier. Il est devenu l’artiste le plus côté au monde. ( « Les Femmes d'Alger »de Pablo Picasso (1955)  est le tableau le  plus cher vendu cette année. Il appartient à une série inspirée de l'œuvre d'Eugène Delacroix, « Femmes d'Alger dans leur appartement ». L'œuvre a été adjugée en mai 2021 chez Christie's à New York pour cent- soixante- et -un millions de dollars.Outre la seconde édition des « Écrits de Picasso », une exposition (historique) se prépare  au Musée Picasso pour le printemps 2022. Il s’agit de présenter pour la première fois au public cette dation « Maya-Ruiz-Picasso »avec ces  neuf chefs- d’œuvre qui appartiennent désormais au domaine public français. Pour ce qui est de la nouvelle édition des « Écrits» (La première date de 1989  : trois -cent- quarante textes poétiques et deux pièces de théâtre, en espagnol et en français, rédigés entre 1935 et 1959), elle révèle au public certains poèmes inédits de Picasso ( « Picasso démantèle, reconstruit ou fait éclater son texte, le présentant sous tous les angles et facettes, comme il le faisait d’un objet au moment du cubisme. Jeux de mots, trompe-l ’esprit, cette « pensée- catapulte » (18 avril 1935) qui passe ainsi du coq à l’âne en brouillant les pistes manifeste la conscience qu’à Picasso de l’ambiguïté du langage : « jeux de paraboles amusement des hyperboles » (20 février 2037). Les mots sont pour lui des étiquettes dont il tente de   percer le secret. « Bleu que veut dire bleu ? Il y a des milliers de sensations que nous appelons bleu. Le bleu du paquet de Gauloise… dans ce cas on peut dire que les yeux sont d’un bleu Gauloise, ou au contraire, comme on le fait à Paris, on peut dire qu’un steak est bleu quand on veut dire rouge. »

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Ce qui est passionnant dans ce texte c’est d’observer à la loupe, si j’ose dire, ce  la créativité en plein travail et débordements.Comment elle jaillit, se manifeste et forme la phrase, coulant sur la page. En effet il y a les artistes, et il y a Picasso. Son écriture saccadée, automatique, fait résonner en nous cette créativité  géniale donc, que nous voyons soudain à l’œuvre,  dénudée, pensée magique d’ une créativité foisonnante, puissante, qui risque même de renverser la table .Le  rythme saccadé, coloré, des mots de Picasso nous donne à voir,en leur ruissellement dément et continu, ce qu’est le processus créatif d’un génie,  sa pensée à l’œuvre,   enrichie par une folie volontaire, car l’inconscient travaille chaque page des «Ecrits »  de Picasso. C’est  dans cette empoignade, ce corps -à- corps entre le réèl et  ces visions oniriques que  l’art se fabrique via cette pensée qui fuse, obsessionnelle. Les mots n’ont pas besoin de sens,  ils sont des sonorités signifiantes. Un défilé furieux de folies et de couleurs rompues.Jamais vues. C’est beau.

Sorte de rêve éveillé, de « monologue intérieur » comme l’écrit Michel Leiris(…). L’écriture est pour Picasso le complément indissociable de la peinture. » note Marie-Laure Bernadac .«  Mais je ne crois pas que ce soit une plaisanterie, bien au contraire, qu’il ait écrit des pièces de théâtre : Le désir attrapé par la queueL’enterrement du comte d’Orgaz, et Quatre petites filles, note de son côtéPhilippe Sollers : « (…)Lacan ne parle jamais de Picasso. Sauf pour citer toujours la même phrase de Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve ».

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(…)Et c’est cette parole qu’on déchiffre dans ses yeux, "Les yeux de Picasso". Il peint ses yeux, il peint sa parole. Dans ses autoportraits.  (…) Maintenant si vous voulez on va se retirer doucement, et par exemple on pourra ensemble rentrer dans la tête infernale de Picasso. On va y rentrer avec son langage. (Philippe Sollers/ 2021/, à propos de la nouvelle édition des Écrits (1935-1959) de Picasso.« Les périodes les plus intenses de l’activité littéraire  de Picasso se situent dans les années 1935-1936 (au cours desquelles son activité picturale diminue) et dans les années 1939-1941, affirme de son côté dans « Études » (2011)  Androula Michaël, historienne de l’art , essayiste et auteure- entre autres- de «  Le temps et l'espace dans les écrits de Picasso » (édition des Beaux-Arts)

Quant à l’ exposition( «  Sonia RUIZ-PICASSO),elle est  prévue au printemps prochain par Laurent Bon, directeur du musée Picasso-Paris  (et futur président du Centre Pompidou.) Cette exposition révélera neuf chef- d’œuvres inédits  de la nouvelle dation Maya Ruiz-Picasso.  Un (admirable) portrait de Don José Ruiz- peintre et professeur de dessin, père de Picasso (palette chromatique réduite (1894). Don José joua un rôle essentiel  dans la formation de son fils : « Chaque fois que je dessine un homme, c’est à mon père que je pense » dit Picasso. Une « étude pour joueuses de mandoline », d’une modernité saisissante. Une statuette océanienne « Tiki » : talisman dont Picasso ne se séparait pas.Un portrait tout en douceur et tendresse d’Émilie -Marguerite Walter dite « Mémé »(1939) - la (potelée) grand-mère de Maya, fille du peintre ;  puis cet objet « arraché à la banalité du quotidien » et métamorphosé en « Vénus du gaz » ;  « El Bobo » :  ( janvier 1959) :  la figure du nain, chère à Velasquez ; un carnet de dessins ( « Études pour le Déjeuner sur l’herbe » 24 feuillets illustrés /1962 ) ; « Enfant à la sucette assis sous une chaise »,1938/Paris et Mougins : tableau réalisé « pendant une période de fortes tensions internationales ». Et, pour finir, cette « tête d’homme », (1970/1972) : le portrait d’ Athos,  personnage des « Trois Mousquetaires », à moins qu’il ne s’agisse d’  une figure christique   ?(  c’est la dernière toile  de Picasso).

Pour admirer ces trésors, le lecteur d’Atlantico  pourra réserver. Pablo Picasso incarnant le plus grand artiste de ce temps, il y aura foule.

« Je remontais la rue La Boétie, quand j’aperçus Picasso, marchant sur le même trottoir que moi et dans le sens opposé, en sorte que nous nous croiserions d’ici peu de secondes », raconta Michel Leiris (1901-  1990)

« Que devais-je faire ? Saluer (mais dans ce cas, j’aurais eu l’air de me prévaloir de notre précédente et si fugace entrevue , pour imposer mon souvenir au grand peintre). Marcher les yeux fixés droit devant moi et faire comme si je ne le voyais pas (mais j’eusse risqué alors de paraitre étrangement impoli si, par hasard, j’étais reconnu par l’intéressé). Nulle des deux solutions n’était satisfaisante et je ne trouvais donc dans un cruel embarras. J’en étais encore à peser le pour et le contre sans parvenir à un choix, quand je vis à deux pas de moi, un Picasso qui s’avançait la main tendue et me disait, comme s’il m’avait toujours connu : "Bonjour Leiris ! Alors , vous travaillez ?"... » A quoi Michel Leiris ajoute: «je rapporte cette anecdote parce qu’elle me semble illustrer l’un des aspects les plus admirables du génie de Picasso : son infinie curiosité de ce que font les autres, son ouverture d’esprit.

Annick Geille

En pratique :

Saison Maya-Ruiz Picasso 

À partir du 19 avril 2022

Musée national Picasso-Paris

5 rue de Thorigny, 75003 Paris

+33 1 85 56 00 36 

Ouvert de 10h30 à 18h du mardi au vendredi

Ouvert de 9h30 à 18h , le week-end et pendant les vacances scolaires de la Zone C

Fermé le lundi, le 25 décembre, le 1er janvier et le 1er mai     

"Ecrits de Picasso"/ Quarto/ Gallimard 
La future exposition "Maya-Ruiz Picasso, fille de Pablo"
 Pablo Picasso © Succession Picasso 2021                 

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