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Les virées culturelles qui ne valent pas la peine
©REUTERS/Denis Balibouse

Le (non) sourire de Mona Lisa

Les virées culturelles qui ne valent pas la peine

Allez voir la Joconde un rêve pour beaucoup, mais une fois devant quelle déception : petite, mal éclairée et peu accessible. Toutes ces sorties culturelles qu'on nous vante et qui ne valent pas la peine de se déplacer, sauf pour la photo souvenir.

Jean-Michel Tobelem

Jean-Michel Tobelem

Jean-Michel Tobelem est docteur en gestion, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et d’études supérieures de droit public.
Il est directeur de l’Institut d’étude et de recherche Option Culture.
Jean-Michel Tobelem est l'auteur des ouvrages Musées et culture, le financement à l’américaine et Le Nouvel âge des musées, les institutions culturelles au défi de la gestion, il dirige une collection consacrée à la gestion de la culture et anime le blog www.option-culture.com
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Atlantico : Tous les guides touristiques préconisent généralement de faire les mêmes visites culturelles "symboliques" d'une ville ou un pays. Par exemple, La Joconde en France, le Manneken Pis en Belgique, le Parthénon en Grèce... Pourquoi ces visites peuvent-elles être décevantes ?

Jean-Michel Tobelem : Le voyage touristique crée paradoxalement de la frustration et de la déception. Mais rares sont les voyageurs qui en font état, en dehors des circonstances qu’ils ne maîtrisent pas (transport, conditions d’accueil, sécurité, etc.), car cela conduirait à remettre en cause le choix de la destination et du programme de sorties, d’activités ou de visites. On préférera donc mettre l’accent sur les aspects positifs, le temps se chargeant de faire le tri et de ne retenir que les meilleurs moments du séjour.

Les visites culturelles peuvent certes susciter l’émerveillement, une émotion forte, voire un véritable choc en fonction des sensibilités de chacun : Chambord, le Taj Mahal, le Parthénon, le Mont-Saint-Michel, telle place historique ou tel édifice religieux. Mais il est vrai que les conditions pratiques de visite (la foule, les conditions climatiques, l’attente, le manque d’explications, le temps disponible…)  créent souvent un décalage entre la réalité vécue par chacun d’entre nous et la perception initiale, parfois fantasmée (la vision du Paris « romantique » par les Japonais par exemple), du lieu.

À ce titre, tout site peut potentiellement provoquer la déception, même s’il est vrai que la Tour Eiffel, Venise ou le Grand Canyon, pour prendre des exemples très différents, semblent toutefois à l’abri de réelles perceptions négatives. 

Pourquoi ces visites, même décevantes, sont-elles si recommandées par les guides ? 

Les visites touristiques recouvrent deux formes de réalité. D’un côté, de véritables hauts-lieux, chefs d’œuvres de l’art ou de l’esprit, lieux chargés d’histoire ou de spiritualité, qui représentent des repères durables dans l’histoire de l’humanité. Et de l’autre, des « attrape-touristes », inscrits dans les parcours de visite par la force du temps, où l’on se rend en quelque sorte par devoir, conscients que leur intérêt n’est guère manifeste, mais qui caractérisent malgré tout une destination.

La déception qu’ils peuvent susciter (à la hauteur de l’attente initiale toutefois, qui n’est parfois pas très élevée) doit être relativisée par le fait que l’absence de visite pourrait aussi susciter… de la frustration ! Raconter sa déception à l’endroit d’une visite recommandée par un guide fait alors partie de l’expérience du voyage, qui conduit le touriste à nourrir le récit de ses éblouissements, mais aussi de ses mésaventures, de ses contrariétés et de ses déconvenues.

Mais pourquoi après tout ne pas faire état de sa déception ? Nul n’est tenu en effet d’aimer ce qu’on lui dit d’aimer, ou de forcer sa sensibilité à apprécier ce que tout le monde serait tenu d’apprécier. À la condition que le rejet ne soit pas fondée sur l’ignorance, mais bien sur un réel libre-arbitre, il ne devrait pas exister ainsi de « dictature » qui conduirait le visiteur à opiner passivement à ce que d’aucuns lui enjoignent de penser.

La symbolique du lieu est-elle plus forte que le lieu lui-même ?

Il arrive qu’une visite laisse sur sa faim ou qu’elle ne comble pas ses attentes pour deux raisons. D’une part, parce que l’intérêt de la visite ne paraît pas véritablement manifeste et que le lieu ne convainc donc pas. Et, d’autre part, parce que le manque de connaissances ou de familiarité avec un art, une technique, une histoire ou une civilisation ne permet pas que s’effectue convenablement le « transfert » de la valeur du lieu vers le visiteur.

C’est ce que l’on constate quand, bénéficiant de l’éclairage d’un habitant ou d’un spécialiste, le lieu révèle des aspects qui resteraient autrement obscurs ou insoupçonnés. Certains sites réputés ne se donnent pas en effet si facilement : à défaut de les mériter, il faut du moins s’efforcer de les apprivoiser…

Par ailleurs, s’il est une chose avérée, c’est que nul ne veut être vu comme un « touriste », avec la connotation péjorative, voire méprisante, que cela suppose. Mais tout le monde ne peut pas partir hors-saison, bénéficier de visites VIP ou partir hors des sentiers battus dans des destinations lointaines.

Or, le fait que le développement du tourisme international rend de plus en plus problématique la visite de certains lieux touristiques, soumis à des phénomènes de surfréquentation, conduit déjà à des mesures drastiques : hausse des prix, réservations à l’avance, voire contingentement du nombre de visiteurs. Toutefois, l’expérience montre que même à Versailles, à Tokyo, à Jérusalem ou à Angkor, il suffit parfois de s’écarter légèrement des flux de visiteurs pour retrouver calme et sérénité…

Est-ce que "bien" visiter un pays ou une région signifie nécessairement aller dans les lieux touristiques, même les plus clichés, ne serait-ce que pour avoir la photo souvenir ?

Et si ces lieux constituaient finalement les éléments d’une culture commune, certes superficielle, mais autorisant l’échange et le partage ? La photo souvenir est souvent moquée, mais elle répond sans doute à un besoin de réassurance, à la joie de se trouver enfin à l’endroit désiré, à se dire que l’on met ses pas là où tant d’autres nous ont précédés.

Convenons toutefois que cette pratique peut sembler très éloignée de la connaissance véritable d’un territoire, de ses coutumes, des croyances et des modes de vie de ses habitants. C’est là une forme différente du voyage, mais qui peut faire suite à une première approche, nécessairement plus légère, où le but est d’appréhender rapidement certains aspects plus ou moins essentiels d’une destination.

De même que la très décriée visite en petit train ou en bus touristique permet après tout de se faire une « idée » de la richesse d’une destination et – dans le meilleur des cas – de susciter l’envie du retour ; de même le parcours obligé des endroits signalés dans les guides peut donner par la suite le goût d’aller au-delà du décor, de se familiariser avec l’histoire du territoire, de goûter ses mets authentiques, de connaître ses artistes et d’aller à la rencontre de se habitants. N’est-ce pas là l’un des atouts irremplaçables du voyage ?

A contrario quelles sont les lieux à ne pas manquer, et à visiter au cours de sa vie ? 

Chacun d’entre nous rêve d’un tour du monde qui lui ferait découvrir les merveilles de l’histoire des hommes et les hauts lieux (naturels ou culturels) de l’humanité. Après tout, voilà une noble et légitime ambition, qui manifeste notre appartenance à une destinée commune.

À l’inverse, celui qui découvre les richesses du monde connaît-il celles qui lui sont proches ? Autrement dit, à l’heure où la télévision, les magazines et l’Internet accompagnent l’ouverture au tourisme d’un nombre toujours plus nombreux de destinations (qui ne se limitent plus aux Sept Merveilles du monde antique), l’exotisme est peut-être aussi niché quelque part près de chez soi…

Notons enfin que le phénomène de « starisation » touche aussi les sites touristiques : tout le monde veut découvrir les mêmes lieux plus ou moins au même moment ! Or la planète regorge de sites moins connus mais à l’intérêt avéré ; tandis que la plupart des destinations proposent des lieux moins réputés mais qui valent pourtant le déplacement.

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