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Les petits calculs politiques de l'alliance Wauquiez Estrosi qui, main dans la main, refusent d’accueillir leur part de réfugiés

Suite au démantèlement de la jungle de Calais et à la décision de répartir les migrants sur le territoire, Christian Estrosi et Laurent Wauquiez se sont opposés à la création de "mini-Calais" dans leurs régions. Une formule bien trouvée qui vise à semer l'effroi dans l'électorat des Républicains afin qu'il se mobilise pour Nicolas Sarkozy lors de la primaire en novembre.

Bruno Larebière

Bruno Larebière

Journaliste indépendant, spécialisé dans l’étude des droites françaises, Bruno Larebière a été durant dix ans rédacteur en chef de l’hebdomadaire Minute. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Jean-Paul II (éd. Chronique, 1998) et De Gaulle (éd. Chronique).

Il prépare actuellement un ouvrage sur Les Droites françaises vues de droite (parution 2017).

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Atlantico : Après l'annonce de la création de centres d'accueil pour migrants en transit, dans l'objectif de démanteler la jungle de Calais, plusieurs élus Les Républicains ont adopté une rhétorique très similaire. Christian Estrosi et Laurent Wauquiez ont notamment critiqué la création de "mini-Calais" dans leurs régions. Au delà du cas d'espèce, quelle peut être la portée politique de cette unité de discours ? 

Bruno Larebière : La formule de "mini-Calais" est une excellente trouvaille, tant elle fait peur – et c’est bien là le but recherché. Bernard Cazeneuve a beau s’indigner de l’emploi de cette expression, qui ne correspond absolument pas à son projet qui est au contraire de démanteler Calais et de répartir les migrants par petites unités à travers toute la France, la formule atteint son objectif, qui est de semer l’inquiétude, et même l’effroi, dans l’électorat des Républicains dans le but de le mobiliser pour la primaire en faveur de leur champion, Nicolas Sarkozy, et de semer le doute dans l’esprit de ceux qui penchent pour Alain Juppé.

Cette offensive est clairement destinée en premier lieu au noyau dur de l’électorat des Républicains, afin de le mobiliser en faveur de Nicolas Sarkozy, dont ils ne vont pas tarder à rappeler que, lui ministre de l’Intérieur, il avait démantelé le camp, que, lui président, il avait renouvelé l’opération – même si, lui président, il a créé la situation en Libye qui a entraîné l’afflux de migrants et le développement inédit de la "jungle".

Dans quelle mesure une telle stratégie peut-elle porter ses fruits ? Quels sont les atouts d'un duo Wauquiez-Estrosi ? Ce duo peut-il espérer "dépasser" le thème de l'l'identité heureuse défendu par Alain Juppé ? Parallèlement, quels sont les obstacles, désaccords et désagréments susceptibles d'enrayer la machine ?

Le problème de Nicolas Sarkozy est évidemment celui d’avoir été président et d’avoir déçu son électorat, de n’avoir pas procédé à la "rupture" promise dans sa campagne de 2007, ce qui lui a déjà coûté sa réélection.

De son côté, Alain Juppé, avec son "identité heureuse", qui est bien sûr un objectif – de la même manière et dans le même esprit que l’est la "France apaisée" de Marine Le Pen –, fait un triple pari : le pari de l’optimisme face au camp du "déclinisme" représenté dans la primaire par Nicolas Sarkozy ; le pari que sa personnalité, apaisée et sereine, séduira plus que celle, agitée et confuse, de l’ancien président ; le pari que son discours lui permettra d’élargir la base électorale de cette primaire.

Car en fait, toute la question est là : si l’électorat de la primaire se réduit à la base des Républicains, Alain Juppé n’a à peu près aucune chance de l’emporter. Si, au contraire, cette primaire mobilise l’ensemble du spectre de la droite et du centre, voire jusqu’à des électeurs de gauche qui voudraient stopper tout de suite le retour de Nicolas Sarkozy, il peut en sortir très largement vainqueur, ce qui ferait de lui, de façon presque certaine, le prochain président de la République.

En durcissant le discours, les sarkozystes espèrent non seulement mobiliser l’électeur de droite mais aussi ancrer l’idée que cette primaire est une affaire interne à la droite, de sorte que tout autre électeur n’ait plus la moindre envie d’y participer. C’est un autre pari car cela peut avoir aussi l’effet inverse mais l’expérience montre que, plus le climat est délétère au sein de la droite, moins ceux qui sont éloignés du noyau dur de ce camp ont envie de s’en mêler, de telle sorte que je fais confiance au camp de Nicolas Sarkozy pour monter en puissance dans les semaines qui viennent…

Il faut dire aussi qu’Alain Juppé donne du grain à moudre à ses adversaires, dans une prise de risque assez étonnante par rapport à la sensibilité de l’électorat des Républicains. Ainsi de sa déclaration estivale dans Le Figaro à propos de la volonté de Nicolas Sarkozy de suspendre le regroupement familial : "A mes yeux, ce n’est pas une attitude humaine", avait-il asséné.

Autre élément à prendre en compte pour comprendre l’offensive sarkozyste : la nécessité d’occuper l’espace, afin de ne laisser aucune marge de manœuvre aux "outsiders" comme François Fillon et Bruno Le Maire.

Qu'est-ce que cette intervention est-elle susceptible de dire de l'importance de la thématique identitaire dans le débat public aujourd'hui ? Nicolas Sarkozy arrive-t-il encore à donner le la ?

S’il est un point sur lequel la quasi-totalité de la classe politique est d’accord, c’est que la thématique identitaire sera au cœur de la prochaine campagne présidentielle. Manuel Valls l’a dit clairement début avril : "Bien sûr, il y a l’économie et le chômage, mais l’essentiel, c’est la bataille culturelle et identitaire."

Pour employer une expression plus neutre, chacun s’apprête à faire campagne sur la question centrale de l’"insécurité culturelle", selon le titre d’un ouvrage de Laurent Bouvet. Avec des réponses évidemment diamétralement opposées.

Dans son discours prononcé salle Wagram, vendredi dernier, François Hollande a, par exemple, posé très clairement les termes de ce que sera sa campagne pour sa réélection, une campagne axée sur la "cohésion nationale", sur le modèle de celle qu’avait menée François Mitterrand en 1988 au nom de "la France unie". Elle se déclinera dans tous les domaines mais la toile de fond en sera très clairement l’"esprit du 11 janvier", autrement dit le "vivre ensemble".

Ce qui est intéressant, c’est qu’on retrouve sensiblement la même thématique entre les deux favoris de la primaire de la droite et du centre, entre un Nicolas Sarkozy qui prend et fait prendre par ses lieutenants une attitude tranchée sur cette thématique identitaire, et un Alain Juppé qui, après avoir hésité, a décidé d’enfoncer le clou sur l’"identité heureuse". Ce qui donne déjà au deuxième tour de la primaire, tel qu’il est annoncé, un petit air de répétition générale d’un second tour de présidentielle.

Jean-Christophe Cambadélis s'étonnait récemment des discours respectifs entre LR et FN, estimant que Marine Le Pen aurait sa place dans la primaire de la droite et du centre. Assiste-t-on effectivement à un inversement en matière de posture ? Pour quelles conséquences politiques ?

La confusion est à son comble.

D’un côté, Marine Le Pen adoucit son discours, comme on a pu le voir dimanche dernier lors de son passage sur TF1, où, de façon étonnante, elle a évoqué un islam "laïcisé par les Lumières" compatible avec la République, de l’autre, le camp sarkozyste ne cède pas un pouce à ce que l’électorat identifie comme étant le cœur du projet de Marine Le Pen, celui de la lutte contre l’immigration, étant entendu que, dans l’esprit du public, immigration et propagation de l’islam ne constituent qu’un seul sujet, même si la problématique est plus complexe que cela. D’où les deux tweets du premier secrétaire du PS lundi dernier : "Marine Le Pen paraît tellement apaisée qu’elle pourrait participer à la primaire des Républicains. Et pendant ce temps Nicolas Sarkozy surfe sur les thèmes du Front national."

Mais ne s’agit-il que de "postures" ? Si les propos de Christian Estrosi en sont une, assurément – n’est-ce pas le même Christian Estrosi qui s’est fait élire à la tête du conseil régional de Paca en se posant en "résistant" face à Marion Maréchal-Le Pen ? –, ceux de la présidente du Front national n’en sont pas forcément une, ou pas uniquement. Certes, Marine Le Pen s’inscrit dans une stratégie d’affrontement avec Nicolas Sarkozy au deuxième tour de la présidentielle, et vise à séduire, ou à tout le moins à neutraliser, l’électorat de gauche, afin d’éviter la constitution d’un "front républicain" contre son accession à la présidence de la République, mais on ne peut balayer d’un revers de main les récents propos d’Eric Zemmour.

Lundi dernier sur LCI, Eric Zemmour, qui la connaît bien, a affirmé que Marine Le Pen "a toujours été de gauche", rappelant qu’il disait cela depuis la présidentielle de 2012. Il ne visait pas là que son programme économique puisqu’il a ajouté : "Identitairement aussi". Il ne s’en fallait pas de beaucoup pour qu’il ajoute, parodiant Cambadélis, qu’elle aurait toute sa place… dans la primaire de la gauche !

Eric Zemmour a été raillé pour ce propos mais il ne faudrait pas le prendre à la légère car il existe en effet un profond décalage – je parlerais même de malentendu – entre ce que veut et pense Marine Le Pen, et ce que ses électeurs pensent qu’elle ferait si elle était élue. Or l’un des enjeux de la campagne présidentielle, qui va être longue, est justement de savoir si ce malentendu persistera ou s’il finira par être levé. Dans la deuxième hypothèse, cela plongerait une part de ses électeurs dans le plus grand désarroi.

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