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Les ménages américains ont connu un boom de leur pouvoir d’achat pendant les années 2010. Voilà les leçons que l’Europe pourrait en retenir
©OZAN KOSE / AFP

Espoir

Les ménages américains ont connu un boom de leur pouvoir d’achat pendant les années 2010. Voilà les leçons que l’Europe pourrait en retenir

Les Etats-Unis ont connu une situation particulière pendant les années 2010, après la crise de 2008. La politique monétaire adoptée par les Etats Unis a-t-elle été un élément important de cette relance ? Quelles sont les décisions économiques qu'il pourrait être judicieux d'importer ?

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Atlantico.fr : Avant le coronavirus, la bonne santé économique des Etats-Unis était incontestée, quels sont les éléments qui ont permis au pays de prospérer pendant les années 2010, après la crise de 2008 ? 

Alexandre Delaigue : Il  ya plusieurs choses qui ont joué. On peut dire que la première chose c'est la réaction des politiques publiques, même s'il y a des critiques comme quoi les plans de soutien à l'économie étaient trop faibles - il y a eu beaucoup de débat à ce sujet en particulier au début de la décennie -, le fait est que la politique monétaire était particulièrement active pour soutenir l'activité économique et la politique budgétaire a été beaucoup moins centrée vers l'austérité que ce qu'on a pu avoir en Europe. 

Il ne faut pas oublier qu'en Europe il y a eu la crise de la zone euro, quelque chose qui ne pouvait absolument pas arriver aux Etats-Unis. A l'intérieur même de l'Europe, on a eu des trajectoires très diverses. Par exemple si vous regardez un certains nombre de pays, l'Allemagne par exemple, la situation n'a pas du tout été mauvaise. C'est plutôt l'Europe en moyenne, et on peut imputer la crise de la zone euro, qui a eu une performance décevante. Donc aux Etats-Unis, il y a eu une politique économique qui a été meilleure car elle pouvait l'être grâce au fait qu'il n'y a pas eu de crise de la zone euro.

Le deuxième facteur c'est qu'il y a quelques secteurs d'activité qui ont su prendre le relai après la crise et qui ont considérablement bénéficié à l'activité. La très forte diminution du coût de l'énergie avec le pétrole de schiste, à la fois cela a favorisé l'investissement - parce qu'il fallait investir dans tous ces secteurs - ce qui a permis d'occuper des tas de personnes qui après la crise immobilière ne trouvaient plus d'emplois dans le secteur du bâtiment. Cela a réduit les coûts de l'approvisionnement énergétique pour les entreprises. Il y a tout une série de facteurs qui ont joué du côté de l'offre en plus de toute une série de politiques économiques qui ont joué du côté de la demande. Quand vous avez une politique qui vous aide et que de l'autre côté vous trouvez du pétrole, ça aide. 

Philippe Crevel : La vitalité américaine repose sur des créations d'emplois extrêmement importantes avant la crise sanitaire donc pendant plus de dix ans l'économie américaine a créé énormément d'emplois, aboutissant à un taux de chômage très faible, 3.5 % au mois de février 2020. C'était évidemment un des points forts de l'économie américaine. Deuxième point fort, c'était sa forte présence sur les secteurs de pointe, en plein essor - les nouvelles technologies, les technologies de l'information et de la communication - et de ce fait pouvoir tirer profit de la digitalisation croissante des économies à l'échelle mondiale. 

Sur le revenu des ménages américains, c'est un peu plus compliqué. Il a augmenté de manière inégale entre les différentes catégories. Il est vrai que l'ensemble du revenu américain a augmenté. En revanche, et ça constitue un des points faibles de l'économie américaine, il y a eu une progression des inégalités depuis dix ans et ça avait commencé auparavant. Depuis une vingtaine d'années le système américain est plus inégalitaire avec une concentration des richesses et du patrimoine sur une petite partie de la population. Les classes moyennes ont plutôt été gagnantes ces dix dernières années. On a une vision un peu déformée en Europe en insistant de manière assez forte sur la montée des inégalités sans voir que les classes moyennes ont plutôt profité de la situation et que les retraités américains ont en moyenne des pensions plus élevées qu'en Europe, contrairement à ce qu'on peut lire.

Qu'est-ce qui différencie l'économie des Etats-Unis et celle de l'Europe ? 

Philippe Crevel : On voit avec la crise sanitaire en cours que l'économie américaine est extrêmement flexible avec, comme il y a eu la crise sanitaire, une augmentation du chômage très rapide, jusqu'à 14 % mais une capacité à créer des emplois dès que la situation s'améliore : le taux de chômage est descendu en dessous des 10%, il est aux alentours de 8.5 %. Il y a une forte flexibilité, une forte élasticité à créer - et également à détruire des emplois - mais il y a une très grande force créatrice qui les distingue de l'Europe. En Europe on essaye de sauver quoi qu'il arrive les emplois. Aux Etats-Unis, on préfère aider un chômeur et perdre un emploi parce qu'on est convaincu qu'il va y en avoir d'autres qui vont être créés. Les philosophies sont vraiment différentes par rapport à l'emploi.

La politique monétaire adoptée par les Etats-Unis a-t-elle été un élément important de cette relance ?

Alexandre Delaigue : La politique monétaire a eu deux effets favorables, elle a contribué à soutenir l'investissement des entreprises et en particulier la consommation des ménages et la valeur des actifs avec des taux d'intérêts extrêmement bas. Ce qu'il faut noter c'est qu'on a beaucoup de commentateurs qui présente ça en disant que c'est quelque chose qui a été artificiel mais la réalité c'est que beaucoup de choses tendent à montrer qu'on est dans un univers où les taux d'intérêts devraient être bas. Il y a toute une série de facteurs qui peuvent l'expliquer. De fait c'est pas tant la politique monétaire aux Etats-Unis qui a été exagérément expansionniste mais c'est plus la politique monétaire et budgétaire en Europe qui a été excessivement restrictive. De ce point de vue là, la politique monétaire aux Etats-Unis a été plus pragmatique et adaptée aux circonstances économiques que la politique monétaire européenne qui d'un côté a été très influencée par les questions liées à la crise de la zone euro et qui de l'autre côté reste très attachée à des schémas qui ne correspondent plus à la situation économique d'aujourd'hui dans un contexte de taux d'intérêts extrêmement bas sans le moindre risque d'inflation. 

Philippe Crevel : La politique américaine a été plus expansionniste après 2008, plus rapidement, avec des rachats d'obligations massifs dès 2008 quand l'Europe a attendu 2015. Les Etats-Unis se sont engagés dans la politique monétaire dite non-conventionnelle à l'époque, qui est maintenant traditionnelle, dès 2008 ce qui leur a permis de démarrer plus vite quand l'Europe a du attendre la fin de la crise grecque en 2015 pour s'y lancer. On a perdu 7 ans dans cette voie là, qui a permis le démarrage bien plus rapide des Etats-Unis, même si aujourd'hui les deux politiques sont assez semblables, voire celle de l'Europe est plus favorable que celle des Etats-Unis : les taux d'intérêts sont plus faibles en Europe à l'heure actuelle. 

Je considère que celle des Etats-Unis reste meilleure car elle maintient des taux  positifs, et ce qui est parfois important c'est que l'argent ait un prix. La banque centrale américaine a plutôt assez bien joué quand l'Europe a été un peu plus passive puis dans l'excès après avoir été un peu passive. La politique monétaire de la Fed apparaît plus judicieuse sur une longue période que celle de la BCE.

Aujourd'hui ça joue peu parce que la BCE regarde avant tout la solvabilité des Etats et la situation économique mais c'est vrai que la période 2008 - 2015 a été une période où on a trop regardé l'inflation en Europe, il n'y en avait pas d'ailleurs. La BCE a surtout pâti des divisions entre les états membres : Europe du Nord et du Sud. Il a fallu que la situation soit très difficile pour qu'il y ait l'élaboration d'un consensus en faveur d'une politique monétaire plus expansive. La politique monétaire européenne est à -0.5, aux Etats-Unis ils sont à 0. Il n'y a pas une différence majeure. Il faut voir que Trump a considéré la politique européenne déloyale car trop favorable économiquement. Donc on peut dire que le débat s'est un peu retourné même si je considère qu'il est de bon ton de maintenir des taux positifs. C'est une question de hiérarchie : l'argent à un prix, un coût. Quand on distribue l'argent gratuitement, à un moment donné, on fait de l'endettement, non rentable, et on alimente les zombies. 

Y-a-t-il des décisions économiques qu'il pourrait être judicieux d'importer pour relancer l'économie européenne ?

Alexandre Delaigue : Il y a un autre facteur qui joue, si vous regardez les années récentes, aux Etats-Unis si vous regardez la situation des finances publiques, et quel que soit le jugement qu'on puisse porter sur le président et le gouvernement, on a une politique budgétaire avec des déficits qui sont très élevés, mais globalement, la Banque centrale soutient tout ça. On est un peu dans ce qui est préconisé par la nouvelle théorie monétaire, c'est à dire que les déficits publics peuvent être beaucoup plus élevés qu'on a l'habitude de le dire et la politique monétaire peut être un soutien à ces déficits publics en étant un régulateur du marché de la dette publique. Les Banques centrales achètent des grandes quantités de cette manière et jouent de cette manière le rôle de régulateur. En Europe, on est très très loin de cette situation. Aux Etats-Unis on ne peut pas dire que ça a été affiché et affirmé même s'il ya pas mal d'auteurs qui sont dans cette idée. Mais en Europe, en réalité, si on voulait s'inspirer, on pourrait avoir des déficits publics beaucoup plus élevés avec une Banque centrale qui soutient l'activité. Ca impliquerait beaucoup plus une certaine forme de fédéralisme et à confier beaucoup plus de pouvoir à la banque centrale européenne. De ce point de vue là, on peut dire que ce serait difficile à faire, mais en pratique, une situation dans laquelle les dettes publiques des pays européens seraient beaucoup plus élevés, le tout avec une Banque centrale qui manifeste clairement le fait que c'est pas du tout un problème et que personne n'imagine que ça pourrait être un problème, donc en s'évitant des crises de la zone euro, rien que cela, il s'agit de quelque chose qui pourrait bien nous arranger pour les trois à quatre prochaines années car la pression sur les déficits publics va être forte et si on commence à faire les mêmes erreurs qu'on a fait début 2010 en disant "les déficits c'est très grave, la banque centrale ne doit rien faire" on va reproduire les même erreurs qu'en 2010.

Philippe Crevel : En Europe, certains pays ont eu le plein emploi, mais en moyenne on n'a pas eu le plein emploi ou ça a été très long à revenir. Deuxièmement on a une croissance qui a été, avant la crise, deux fois plus faible qu'aux Etats-Unis donc l'écart de revenus, année après année, devient manifeste et l'Europe a pris du retard par rapport aux Etats-Unis. Il est certain qu'en Europe on a développé un système de protection sociale extrêmement important avec des prélèvement obligatoires élevés. Aux Etats-Unis on est avec des prélèvements obligatoires qui sont dix à quinze points en dessous de ce qu'il en est en Europe. Il y a une responsabilité plus forte des acteurs que ce soit les individus ou les entreprises qui peuvent mettre en place les fonds de pensions pour les retraites, la couverture santé... On est sur un système qui est plus individualiste mais aussi plus de subsidiarité. On est au plus près des personnes, ce n'est pas forcément l'Etat qui doit tout gérer. L'Europe doit s'en inspirer sur un la recherche, où les entreprises sont évidemment en pointe. Deux sur l'emploi, en ne maintenant pas ce qu'on appelle des entreprises zombies. On va payer très cher pendant des années le fait de maintenir quoi qu'il en coûte des entreprises qui ne sont pas rentables. Il faut savoir de temps en temps sabrer et le cas échéant mettre en place des accompagnements sociaux pour les personnes qui en sont victimes. Les Etats-Unis ont moins d'état d'âme que l'Europe sur le sujet. Ce sont deux aspects. Et puis il y a la force des Etats-Unis. Ils ont un puissant marché financier unifié : 330 millions d'habitants. En Europe on a l'accumulation de petits marchés financiers : Français, Allemand, Italien, Espagnol,.. donc on a encore des progrès à faire sur comment financer les entreprises et pour avoir une vrai place financière européenne. On ne l'a pas construite depuis 20 ans, depuis la création de l'euro en 1999. Donc ça ne facilite pas l'émergence d'entreprises de taille européenne. Ce sont des problèmes qui sont liés à la division de l'Europe. L'Europe n'est pas égale aux États-Unis au niveau administratif et institutionnel.

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