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Il existe en France de profondes ruptures sur les grandes questions de société.
Il existe en France de profondes ruptures sur les grandes questions de société.
©Reuters

La Commune, le retour

Les lois sociétales créent-elles un climat de quasi guerre civile ?

La loi sur le mariage pour tous a montré que des ruptures profondes existaient toujours en France sur les grandes questions de société. Reste à savoir jusqu'où ces tensions peuvent mener.

Guillaume Bernard,François Kalfon et Jean-Pierre Deschodt

Guillaume Bernard,François Kalfon et Jean-Pierre Deschodt

Guillaume Bernard est maître de conférences à l'Institut catholique d'études supérieures (ICES). Il a codirigé un certain nombre d'ouvrages dont Les forces politiques françaises (PUF / 2007), Les forces syndicales françaises (PUF / 2010) ou encore Introduction à l'histoire du droit et des institutions (Studyrama / 2011).

François Kalfon est Secrétaire national du Parti socialiste, en charge des enquêtes d'opinion.

Jean-Pierre Deschodt est directeur du département d'histoire à l'Institut catholique d'Etudes supérieures (ICES). Spécialiste de l'histoire des idées sous la IIIème République, il est co-auteur, entre autres, de Démocratie et Révolution (Cerf / 2012).

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Atlantico : Frigide Barjot, porte-parole du collectif contre le mariage homosexuel "La manif pour tous", a annoncé à Tours que pendant la manifestation nationale du 24 mars à Paris, les manifestants seront invités à rester sur place, aux Champs Elysées, "jusqu'à être entendus". Les lois sociétales révèlent-elle une évolution de la fracture de l’opinion vers des manifestations beaucoup plus déterminées ?

François Kalfon : En dehors de CIVITAS qui s'est situé clairement en dehors des clous de la République, dans sa manière de faire, en recourant notamment à la violence, je n'ai rien à redire sur les modes d'expression de la contestation. Les manifestations, qui se déroulent dans le respect de la loi et sans violence, dont celles organisées par les partisans de madame Barjot, ne posent aucun problème. Le recours aux muscles ne traduirait en rien une quelconque rupture au sein de la société française.

Pour ce qui est du mariage pour tous, il a été adapté, sans troubles. C'est le jeu démocratique normal. Madame Bajot est quelqu'un de responsable : elle aura certainement des discussions avec le ministère de l'Intérieur et elle s'en tiendra à ce qui est légal de faire dans le droit à la manifestation.

Jean-Pierre Deschodt : La fracture que l'on constate dans l'opinion est, bien entendu, le résultat de l'extension de la crise à de nombreux domaines et particulièrement à celui qui touche les aspects sociétaux. L'un des enjeux actuels sur le plan gouvernemental porte sur la question de la réforme dont l’application n’est envisageable que sur une échelle réduite (économie oblige). La loi sur le mariage pour tous entre dans cette recherche stratégique. Par ailleurs, elle est un moyen de faire revivre l'idée de progrès. Ce concept idéalisé par la gauche met en scène la lutte entre les forces conservatrices et les forces de mouvement et celle-ci semble irréductible. La gageure tient bon car l'efficacité tactique de l'argument apparaît dans l’opinion publique sous la forme d’un déterminisme. Ce schéma néo-marxiste annonce en quelque sorte les modifications de la législation en matière sociétale. Une telle orientation repose en fait sur une double fourberie. D'une part, c'est une illusion (du progrès) de croire à l'existence d'un mouvement des mœurs qui se trouverait en perpétuelle recomposition par le simple jeu des forces contraires et évolutives. D'autre part, c'est une tyrannie (du progrès) car il apparaît que l'on veut imposer la redéfinition du mariage en écartant toute forme de légitimation populaire. Seule une élite conscientisée est habilitée à effacer l'appel au peuple.

Guillaume Bernard : Plusieurs lignes de fracture traversent la société française. Certaines sont peu visibles et peuvent émerger sans coup férir ; d’autres ont eu l’occasion d’être révélées au grand jour. Dans le second cas, il est possible de penser au référendum de 2005 sur le « Traité établissant une constitution pour l’Europe » : si l’essentiel de la classe politique avait appelé à voter pour le « oui », c’est une majorité des électeurs qui s’est finalement prononcée contre sa ratification. Pour ce qui concerne la première catégorie, la question des mœurs et de la bioéthique en est un bon exemple. Nombre d’intellectuels (et d’hommes politiques) ont considéré que l’histoire avait un sens, que l’évolution de la société vers le « progrès » était inéluctable. L’opposition (plus que « conséquente »…) au mariage et à l’adoption homo leur a révélé que toute une partie de la population, une sorte de « pays réel » en somme, continuait à vivre traditionnellement sans avoir été influencée par la « doxa » officielle.

Les fractures se dessinent-elles selon les mêmes lignes qu’auparavant ou est-on en train d’assister à des modifications ?

François Kalfon : Il y a une chose qui est très claire : quoi qu'il se soit passé dans la discussion, dans le débat, qui a été très animé, une majorité de Français (6 sur 10) sont favorables à cette loi. Le débat n'a pas révélé de clivages nouveaux. Les questions de filiation sont par contre plus complexes, plus discutées. Ces sujets soulèvent plus d'opposition, notamment sur la question de la gestation pour autruit. Ces clivages se manifestent à tous les niveaux de la société, y compris aux plus hauts sommets de l'Etat ou au sein du Parti socialiste.

Il n'y a pas, sur la question du mariage pour tous, d'opposition entre classes sociales. Il ne s'agit pas d'une rupture entre ouvriers et cadres. Il y a deux principaux critères de rejets sur ces questions, du mariage à l'adoption. Le premier c'est l'âge : plus on est âgé, plus on s'oppose à ces lois. Le second, c'est celui de la pratique religieuse : plus on pratique une religion – catholicisme, judaïsme ou islam – et plus on est défavorable à ces projets.

Les oppositions sur les questions sociétales ne sont en général pas le signe d'oppositions formelles sur ces sujets, mais sur la place qu'ils occupent au sein de l'agenda gouvernemental. Plus que de signifier « Je m'oppose à ce sujet », il s'agit de manifester la volonté de plus de social dans le temps consacré par les politiques. Ce sont des questions qui préocuppent beaucoup plus les Français : la consommation, le niveau de vie ...

Jean-Pierre Deschodt : Sur le plan sociologique, on assiste à une redistribution des cartes militantes. Les acteurs ne sont plus uniquement révolutionnaires ou anarchistes, rompus au combat social, mais ils sont désormais catholiques ou attachés à la tradition de manière générale, menant en famille leur action sociétale (manifestation pour tous) tout en professant des opinions droitières, voire populistes.Guillaume Bernard : Au cours de l’histoire, la société a été principalement traversée par des conflits entre catégories qui regroupaient, chacune, des personnes de toutes les couches sociales. La Révolution française, à la fin du XVIIIe siècle, en est une illustration. Même si dans son déclenchement, elle a été essentiellement "bourgeoise", elle a vu, par la suite s’affronter des clans (qu’ils soient pro ou contre-révolutionnaires) "transclassistes". Mais, la période contemporaine a vu naître des conflits de classes plutôt homogènes.

Aujourd’hui, il semble que les différentes fractures sociales ont un point commun : elles révèlent une distorsion entre le peuple et (certaines) de ses élites. Celle-ci réside sans doute moins dans l’idéologie en tant que telle (même si elle peut se traduire en termes doctrinaux) que dans les modes de vie. C’est sans doute pour cela qu’elle peut confiner à de l’incompréhension (sentiment d’abandon des classes populaires, sentiment d’oppression des classes moyennes) et qu’elle pourrait même déboucher sur une opposition frontale.

La loi sur le mariage pour tous a cristallisé les tensions, quelles sont les autres lois susceptibles d’engendrer les mêmes phénomènes ? Quels seraient les sujets les plus sensibles ?

François Kalfon : Il y a un sujet qui n'est pas du tout concensuel, c'est celui du droit de vote des étrangers aux élections locales. Sujet qui n'est d'ailleurs pas du tout au cœur de l'agenda du gouvernement. Autant, lorsque François Mitterand avait soulevé cette question, le niveau de vie des étrangers en France était moins favorable qu'aujourd'hui ; autant la troisième génération de l'immigration d'aujourd'hui est beaucoup plus intégrée et est française de plein droit. Le sujet paraît donc moins crucial même s'il reste une revendication portée par certains secteurs de la société.

Dans un contexte de tensions sur certains faits religieux, cette question peut cependant être soulevée sous un jour tout à fait nouveau. Elle se pose par exemple sur la problématique, au niveau municipal, de potentielles dérives communautaires.

Jean-Pierre Deschodt : Il semble difficile d'envisager les futures manifestations de la colère publique. Mais il est certain que la crise actuelle constitue un terreau favorable au rassemblement tumultueux d'éléments populaires. Si malgré tout on se décidait à risquer un pronostic avisé : toute loi qui porterait atteinte à un usage, à une manière d'être multiséculaire serait de toute façon récusée avec toutes les conséquences que cela implique, c’est-à-dire la naissance d’une émotion populaire que nul ne pourra totalement contrôler.

Guillaume Bernard : Les sujets les plus sensibles sont ceux qui concernent le niveau, mais peut-être plus encore le mode de vie : quant à la matière, ils tournent autour du patrimoine commun (tant matériel que culturel) et, du point de vue de la psychologie sociale, ils touchent au sentiment d’injustice. Quelques exemples devraient permettre de mieux les identifier. 

  • Les Français sont, à l’évidence attachés à leur "service public" ; mais ils vivent de moins en moins bien la distorsion entre ceux qui ont la sécurité de l’emploi et ceux qui sont exposés au risque. 
  • De même, ils sont attachés à leur système de protection sociale ; mais, ils ne comprennent pas que puisse être mis à mal le système général à cause de régimes particuliers qui ne peuvent fonctionner que grâce à lui. 
  • Enfin, ils sont le plus souvent très ouverts aux différences ; mais ils n’approuvent pas que leur hospitalité puisse être retournée contre eux et utilisée pour remettre en cause leur propre culture.

Chacune des oppositions de ce type est, sans doute, circonscrite à des catégories sociales distinctes. Mais, la situation globale pourrait devenir très problématique dans le cas où plusieurs ressentiments (échec scolaire, perte d’emploi, victimation physique, matérielle ou culturelle, déménagement vers le péri-urbain, paupérisation, etc.) viendraient à être cumulés par une même partie (grandissante ?) de la population.

Les fractures de la société française peuvent-elles s’aggraver ?

François Kalfon : Les vraies montées de tensions, voire de violence, sont restées largement minoritaire. Le gouvernement, dans son infinie sagesse, sait circonscrire les sujets sur lesquels il convient d'avancer et ceux sur lesquels il convient d'être prudent. Encore une fois, Madame Barjot et son entourage ont toujours fait preuve de responsabilité et devraient continuer d'écarter toutes les dérives de ses manifestations.

Jean-Pierre Deschodt : Chaque fracture est susceptible de donner naissance à une émotion populaire dont les caractéristiques (force et fulgurance) ne sont pas pour autant prérévolutionnaires. En revanche, chaque émotion traduit une situation de crise et si celle-ci n'arrive pas à se solutionner, elle peut très vite entrer dans un mécanisme dont l'issue reste incertaine et la violence guère absente. La dernière manifestation parisienne des ouvriers de Good Year en témoigne.

Guillaume Bernard : Au cours des temps passés, la crise s’est révélée multiforme : religieuse, militaire, institutionnelle, économique... L’histoire nous enseigne que c’est la conjonction des crises qui provoquent des bouleversements d’envergure. 

La crise qui a frappé l’empire romain à partir du IIIe siècle de notre ère est un "modèle" du genre : crise économique (et fuite sociale vers les campagnes), crise identitaire (et instrumentalisation de la citoyenneté à des fins fiscales), crise militaire (et pression migratoire aux frontières), crise institutionnelle (et accroissement du dirigisme de pouvoir politique). Toute ressemblance avec une situation vécue…

Notre situation est, à l’évidence, particulièrement inquiétante car trois insécurités frappent de concert notre société : une insécurité physique et matérielle (délinquance), une insécurité économique et sociale (division internationale du travail, délocalisations) et une insécurité culturelle (multiculturalisme, déracinement). Le "cocktail" peut être explosif.

Jusqu’à quel point cette tension peut-elle monter ? Quelles peuvent en être les conséquences ?

François Kalfon : Qu'il puisse y avoir des avis très tranchés, sur ces sujets, est une chose. Est-ce qu'il faut craindre une radicalisation des dispositifs revendicatifs ? Je ne le crois pas et je ne le souhaite pas. Je pense que notre République est assez mature pour absorber ce genre de débats dès lors qu'ils sont poursuivis sans provocations. Le gouvernement devrait savoir faire progresser les positions qui font l'objet d'un concensus suffisamment avancé et de faire œuvre de pédagogie en ce qui concerne les sujets méritant encore d'être discutés.

Jean-Pierre Deschodt : Il y a toute une série de mots précisant la progression de ce phénomène. De l'émotion à l'émeute, de l'émeute au soulèvement, du soulèvement à la révolte, de la révolte à l'insurrection (c'est-à-dire le refus de reconnaître comme légitime l'autorité à laquelle on était jusqu'alors soumis), ces étapes donnent au fait révolutionnaire toute son étendue. A côté de cela, pour qu'il y ait une explosion, il faut la présence de deux éléments distincts, un mélange détonnant et une étincelle. Tout ce qui peut accroître le mécontentement, le nombre des mécontents ainsi que les actes arbitraires du pouvoir (attentats contre la liberté, le bon sens, la sécurité des citoyens), tout ce qui peut mettre en évidence la faiblesse ou l'incapacité du pouvoir (maladresses, scandales), annonce la marche vers des bouleversements sociaux ou politiques dont l'issue est encore une fois imprévisible. 

Guillaume Bernard : Ma réponse risque de vous apparaître quelque peu excessive. Mais, rien ne sert de faire la politique de l’autruche. Encore une fois, il faut prendre les leçons de l’histoire, non pour être prisonnier de modèles passés mais pour en tirer une expérience. Or, il faut bien se rendre compte qu’une société en crises, c’est un corps social qui peut se diviser jusqu’à basculer dans la guerre civile. Celle-ci n’est d’ailleurs pas nécessairement sanglante. Elle peut être larvée. Mais elle fait toujours des victimes, surtout si elle prend la population à court, celle-ci n’étant pas préparée à la voir surgir ni à la mener. L’horreur de la guerre civile, c’est que quiconque est susceptible d’être un ennemi, en particulier le voisin.

Pour éviter une telle situation, il faut une cohésion inébranlable du groupe social pour réaliser une série d’objectifs successivement réalisables. Encore faut-il définir le corps politique avec un ou des critères suffisamment objectifs et réels pour qu’ils puissent être forts et efficaces. Faut-il préciser qu’aboutir à la guerre civile n’est pas souhaitable et que la politique du pire est la pire des politiques… ? Mais ne pas désirer un conflit n’a jamais fait disparaître les causes de son apparition.

Existe-t-il des précédents dans l’histoire ? Des questions sociétales ont-elles déjà déclenché de telles tensions par le passé ?

Jean Pierre Deschodt : Vous voulez certainement faire référence à la grande manifestation pour l'école libre. 1984 arrive à un moment où le pouvoir socialiste est confronté à toute une série de mécontentements s'étendant de la police aux routiers sans oublier la fameuse réforme universitaire de Savary, la contestation ayant déjà pris une forme violente. 1984 c'est surtout la défense de la liberté qui était menacée par le dirigisme étatique et par la tentation d’une expérience collectiviste dans le monde de l'éducation. 1984 c'est la réaction des humbles à un régime de compression des libertés. 1984 c'est l'année où le pouvoir vacille, 1 million de personnes battent le pavé pour que l'école privée relève encore du choix des parents. 1984 c'est l'année où le pouvoir recule : le projet de loi attentatoire au régime des libertés est finalement retiré. Enfin n’oublions pas que 1984 est aussi le roman d’anticipation d’Orwell qui fait du Big brother l’outil principal de la surveillance dans les sociétés policières et de ce côté là la vigilance est plus que jamais de mise.

Guillaume Bernard : Des tensions et des affrontements armés ! Faut-il rappeler les guerres de religions au XVIe siècle ? Il est, aujourd’hui, difficile de comprendre la dureté des affrontements. Pour résumer, le protestantisme dénonçait l’Eglise catholique comme étant un dévoiement du christianisme ; il n’entendait donc pas exister à ses côtés mais le remplacer. Voilà pour la cause profonde de l’affrontement. Quant à la date du début du conflit, les historiens divergent : 1560 pour les uns, 1562 pour les autres. Mais, dans les deux cas, il s’agit d’un événement (qui, par comparaison, s’est révélé) "mineur" dans le sens où, en 1560, l’enlèvement du roi a échoué et, en 1562, le "massacre" de Vassy a fait bien moins de morts que les conflits suivants.

Pour notre société contemporaine, la question est donc double. D’une part, il est nécessaire de déterminer s’il existe ou non des forces sociales qui ne visent pas à se fondre dans l’ordre social mais à le transformer en s’accaparant le (ou un) territoire (phénomène de type maffieux). De telles forces seraient alors susceptibles d’être la cause profonde de conflits violents. D’autre part, il est indispensable de ne pas réduire son analyse politique et sociale à des questions de statistiques (même si la vérité des chiffres a son importance) car un ou des événements apparemment négligeables peuvent être symboliquement forts et se révéler être la cause circonstancielle d’un embrasement. 

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