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Les engrais et la sécurité alimentaire de l’Europe, l’autre enjeu du bras de fer entre l’UE et la Russie
©SAINT-PHILBERT-SUR-RISLE, FRANCE

Liaison agricole

Les engrais et la sécurité alimentaire de l’Europe, l’autre enjeu du bras de fer entre l’UE et la Russie

La Russie et l’Union Européenne se sont engagés dans un bras de fer diplomatique sur la question ukrainienne qui fait grand bruit, mais on évoque peu la dépendance de notre agriculture au gaz naturel russe.

Gilles Poidevin

Gilles Poidevin

Gilles Poidevin est ingénieur agronome AgroParisTech de la promotion 1974, formation complétée par un MBA économie gestion et affaires publiques à l'INSEAD en 1980. Son parcours professionnel s'est déroulé dans des entreprises des industries agroalimentaires et de l’emballage. Ses dernières fonctions de 2002 à 2016 lui ont permis comme délégué général de l'UNIFA (Union des industries de la fertilisation) et président de l'ANPEA, association en charge de la normalisation des fertilisants, de représenter l'industrie de la fertilisation auprès des pouvoirs publics français et européens. De nombreuses actions ont été menées en lien avec les organisations agricoles dont le développement de l'agriculture raisonnée et la mise en place d'une filière de recyclage des emballages d'engrais avec ADIVALOR. Depuis 2003, date de son élection comme membre correspondant, il a contribué à alimenter les données relatives aux fertilisants pour l'Académie, production et utilisation. Un article sur la souveraineté alimentaire en lien avec l’utilisation des fertilisants a été publié. Il a participé au colloque de l'AAF avec l'AEHA en 2018 sur l'histoire de la fertilisation, a édité le livre « Des engrais et des Hommes » en 2009. Un article a été préparé pour la publication en 2020 « COVID-19 et Agriculture ».

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Atlantico : La Russie et l’Union Européenne sont engagés dans un bras de fer diplomatique sur la question de l'Ukraine. Moins souvent évoquées sont les relations étroites entre la Russie et l’UE sur le plan agricole. Dans quelle mesure l'UE dépend-elle de la Russie pour ses engrais et pour certaines ressources alimentaires ? 

L'Union Européenne est pratiquement autonome pour les engrais azotés, Toutefois, les engrais azotés sont fabriqués à partir du gaz naturel, dont la dépendance à l'égard de la Russie est forte. La Russie représente 30 % des achats de gaz de l'Europe, La dépendance à l'égard de la Russie peut être évaluée à environ un quart des engrais européens. 

Pour les ressources alimentaires, la Russie est dépendante de l'Europe et importe beaucoup de légumes, viandes et vins et spiritueux. Mais l'Europe et la Russie sont concurrentes sur le marché du blé, avec des exportations respectives de 20 millions et 33 millions de tonnes. 

Alors que la Russie est de loin le plus gros fournisseur de gaz en Europe et que le coût des engrais azotés est fortement lié à celui du gaz naturel, a quel point le système alimentaire de l’Union Européenne est dépendant de Moscou ?

En maîtrisant les matières premières, gaz naturel et engrais azotés, mais aussi les produits alimentaires, la Russie se trouve en position d'arbitrage de notre autonomie alimentaire. 

Il faut noter que la France et l'Europe représentent un marché très ouvert pour les engrais, les importations viennent de nombreuses zones du monde, Maghreb, Moyen Orient, Amérique centrale Amérique du Nord : une restriction des importations depuis la Russie serait rapidement compensée par d'autres origines. 

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Une augmentation du prix du gaz et une accélération des tensions avec la Russie peut-elle provoquer une augmentation des prix des produits alimentaires ou des pénuries ? Quels sont les risques actuels, pour le consommateur notamment ? 

Dans les récents décennies, les crises économiques ont toujours vu les prix des matières premières et agricoles augmenter simultanément, ou avec un léger décalage. Depuis octobre 2020 les prix du blé ont commencé à monter de 180€ jusqu'à 320€ la tonne.  Les premières tensions avaient pour origine une augmentation de la demande chinoise fin 2020, puis les prix de l'énergie ont pris le relais pour tirer encore plus les prix à la hausse.

Les prix du marché mondial des céréales sont fixés par l(offre et la demande mondiale. Ces prix varient en fonction des niveaux de récolte chaque année,. Ces corrections qui peuvent être fortes sont tempérées par le niveau des stocks. Ce stock est tombé à un niveau bas fin 2021 surtout chez les principaux pays exportateurs. 

Ce niveau de prix du blé en hausse pour les céréales aura une répercussion au niveau des consommateurs, mais il reste très faible. Dans une baguette de 250 g vendue en 2021 0,90€, la part du blé représente 7 centimes, soit moins de 8% du prix consommateur. 

Le groupe EuroChem, détenu à 90% par un homme d'affaires russe, à récemment annoncé vouloir racheter les actifs chimiques et les engrais azotés du groupe européen Borealis. La dépendance de l'Union Européenne à l'égard du gaz naturel russe est-elle aggravée par le pouvoir de marché des entreprises russes sur les engrais ? A quel point faut-il s’inquiéter de cette possibilité de rachat ? 

Les entreprises russes bénéficient dans leur pays de prix très favorables pour l'achat du gaz naturel, environ 5 à 10 fois moins élevé que le prix européen. Cet écart de prix donne un avantage compétitif énorme aux producteurs russes, pour investir massivement dans de nouvelles capacités de production en Russie ou en Europe. 

Le marché européen des engrais est moyennement concentré, La forte implantation d'Eurochem, après un premier rachat en 2012 puis ce rachat de Borealis en 2022 pourrait devenir un acteur majeur de ce marché. 

Comment pourraient répondre les instances de l’Union Européenne pour se protéger de la Russie et conforter sa souveraineté alimentaire ?

L'Union Européenne a abandonné dans les années 1990 son objectif d'autosuffisance alimentaire, au profit de mesures privilégiant le pouvoir d’achat du consommateur et la défense de l'environnement. Cette politique a pour effet d'augmenter les importations de produits agricoles à bas prix et qui ne respectent pas les normes européennes. 

Pour pouvoir répondre à la menace réelle de perte de notre autonomie alimentaire, nous devrions élever le niveau qualitatif de nos accords de libre échange, pour autoriser à l’importation les seuls produits agricoles et alimentaires qui respectent nos  normes sociales et environnementales. . 

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