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Les démocraties occidentales face à des ennemis moins brutaux mais beaucoup plus pernicieux
©CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

80e anniversaire du déclenchement de la seconde guerre mondiale

Les démocraties occidentales face à des ennemis moins brutaux mais beaucoup plus pernicieux

Il y a 80 ans jour pour jour, l’invasion de la Pologne par les Nazis déclenchait la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, les formes de l'inimitié ont changé.

Yves Michaud

Yves Michaud

Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le monde entier… quand il n’est pas à Ibiza. Depuis trente ans, il passe en effet plusieurs mois par an sur cette île où il a écrit la totalité de ses livres. Il est l'auteur de La violence, PUF, coll. Que sais-je. La 8ème édition mise à jour vient tout juste de sortir.

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Atlantico : Le 1er septembre 1939, il y a exactement quatre-vingt ans, l'Allemagne nazie envahissait la Pologne. Deux jours plus tard, les Alliés déclaraient la guerre à l'Allemagne. Dans les conflits actuels, quelle que soit leur nature, est-il encore possible de distinguer si précisément les camps ?

Yves Michaud : L’invasion de la Pologne suit immédiatement la signature du pacte germano-soviétique en août 1939 et réalise les plans impérialistes (« l’espace vital ») de l’Allemagne et de l’Union soviétique. Le 17 septembre, ce seront les armées soviétiques qui attaqueront la Pologne à front renversé. Rappelons que l’annexion (Anschluss) de l’Autriche a eu lieu en mars 1938, suivie de l’invasion et du démembrement de la Tchécoslovaquie.

Les lignes de partage sont claires: elles opposent les anciennes puissances victorieuses de 1918 à  l’Allemagne rejointe contre toute attente par l’Union soviétique. Pour l’Allemagne il s’agit de détruire toute l’organisation mise en place en Europe par le traité de Versailles et, bien au-delà, de faire triompher le Grand Reich, l’Empire allemand.

Rappelons quand même que la Pologne n’a de toute manière jamais eu une existence garantie. Sans frontières, n’ayant d’unité que linguistique et religieuse, elle n’a cessé d’être dépecée, de ré-émerger, de disparaître pour renaître et ni l’Allemagne ni la Russie ne considèrent qu’elle a le droit d’exister – c’est probablement toujours ce que pensent Allemands et Russes aujourd’hui d’ailleurs...

Rétrospectivement les choses nous apparaissent claires car les trois puissances fascistes, Allemagne, URSS, Italie – se retrouvent dans le même camp. De même les démocraties sont solidaires dans l’autre camp – même si elles ne feront rien pour la Pologne (franchement on se demande ce qu’elles auraient pu faire!). Avec un regard plus large, on doit plutôt penser qu’on a affaire à la suite des bouleversements révolutionnaires puis napoléoniens et de la remise en ordre fragile de l’Europe après le Traité de Vienne de 1815. Cette remise en ordre a été constamment ébranlée par la crise des nationalités mais elle a tenu vaille que vaille jusqu’à la Première guerre mondiale.

A beaucoup d’égards, nous ne sommes guère plus avancés : la situation européenne a paru claire jusqu’à la chute du mur de Berlin en novembre 1989 pendant que se déroulait la Perestroïka en URSS. Au moins, il y avait « eux » et « nous ». Ensuite nous avons vécu une période d’euphorie et de fin de l’histoire (Fukuyama) où tout le monde « il était beau, tout le monde il était gentil ». L’empire du Bien, c’est-à-dire de la paix cosmopolitique perpétuelle, était advenu . Et puis, pas de chances, toutes les ambiguïtés sont réapparues et on ne sait plus trop qui est ami, qui est ennemi – et pas seulement en Europe. Macron s’en prend au Brésil, reconnaît les opposants à Maduro au Venezuela, diabolise la Hongrie, insulte  les populistes italiens et subitement veut faire ami-ami avec Poutine. Si ce n’est pas de la confusion mentale, je ne sais pas ce que c’est.

Ennemis intérieurs sans structure (c'est le cas du terrorisme islamique) ou boucs émissaires dont on fait usage (les grandes entreprises du numérique qui ne payent pas leur impôts) : qui sont aujourd'hui nos ennemis idéologiques ?

Franchement la notion d’ennemi idéologique ne me semble pas opérationnelle. C’est une manière de meubler les chroniques. En tout cas, les gens de ma génération devraient être vaccinés.

Il y a, en revanche, des ennemis tout court -  l’intégrisme wahhabite sunnite, l’impérialisme politico-commercial américain (oui, je range désormais Trump parmi nos ennemis), les mafias qui alimentent les flux migratoires et gèrent les trafics de drogue et d’êtres humains.

Et puis il y a les risques et ce sont choses bien différentes. Les Gafas ne sont pas nos ennemis – en ce cas, il faudrait dire aussi qu’on les adore vue la manière dont on achète leurs produits à tour de bras - : ce sont les risques des conglomérats technologiques et les risques de la technologie. Les grandes firmes ne sont pas des ennemis mais elles font aussi courir des risques écologiques (avec notre entière complicité de vélocipédistes qui prennent l’avion). La Chine, pas plus que l’Inde ne sont des ennemis mais des risques démographiques, technologiques, écologiques.

Des ennemis, il faut se protéger. La guerre est à l’horizon du rapport et il ne faut pas se le cacher.

Pour les risques, il faut calculer, inventer des solutions, éviter les traquenards, voir plus loin.

Dès lors, les notions d'amitié et d'inimité politiques et diplomatiques ont-elles encore un sens ? Quelles nouvelles formes ont pris ces concepts qui pourraient expliquer que l'on ait parfois l'impression d'être en période de guerre alors même que c'est la paix qui domine les relations internationales actuelles ?

Ce sentiment d’être en guerre et en paix à la fois me semble résulter d’une double désorientation.

L’une concerne le basculement technique complet que nous connaissons depuis les années 2000/2005. Les Gafas incarnent ce basculement avec ce qu’il a de positif et de négatif. Nos relations à la plupart des aspects de la vie sont complètement changées, que ce soit savoir, éducation communication, vérité, identité, sexe, reproduction, argent, culture. Excusez-moi de me citer mais j’ai essayé de faire une première approche de ces basculements en un « abécédaire » de vint-six rubriques, Narcisse et ses avatars, publié en 2014 chez Grasset. Nous n’avons, qui plus est, encore rien vu. Il faut sur ces points se documenter, réfléchir, construire de nouveaux concepts et une nouvelle vision du monde.

La seconde désorientation est plus simple : elle tient à la superbe « gueule de bois » que nous tenons depuis que les illusions des années 1990-2000 se sont dissipées. Rappelez-vous les monceaux de théories ineptes d’alors sur la démocratie universelle, le droit cosmopolitique, la justice internationale, les ONG et la société civile internationale, la paix perpétuelle sous la surveillance des Cours internationales, les sommets de gouvernance à la G7, G8, G je ne sais combien, où des politiciens rigolards et sexys s’entendaient sur l’avenir radieux de l’humanité. Et puis on est revenu à avant l’équilibre de la terreur : au monde de la Real Politik. Il y a une pluralité d’acteurs politiques et ils agissent selon leurs intérêts et selon ce qu’ils comprennent du monde - souvent pas grand-chose. Et donc il faut faire preuve d’empirisme et de réalisme. Ce n’est ni tout blanc ni tout noir (je fais me faire accuser de la pire infamie par des décoloniaux racisés, c’est sûr!). Bref, nous ne savons plus où nous en sommes parce que nos clichés sont morts et que nous sommes encore trop paresseux pour recommencer à réfléchir.

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