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Les candidats qui feront avec, ceux qui feront sans… 2017 sera-t-elle la 1ère présidentielle gagnable sans parti ?

Selon l'article 4 de la constitution, les partis "concourent à l'expression du suffrage". Mais dans un pays où la défiance à l'égard des élites, en particulier les partis politiques, va croissant, la situation évolue.

Atlantico : Selon l'article 4 de la constitution, les partis "concourent à l'expression du suffrage". Dans la France de 2016, et malgré la perte de crédibilité des politiques auprès des électeurs, en quoi les partis restent-ils tout de même essentiels à une victoire électorale ?

Raul Magni-Berton : Les partis politiques ont développé au cours du temps une infrastructure, une crédibilité et une législation qui les avantagent fortement lors des élections. 

L'infrastructure se construit autour des sections, des fondations, des réseaux locaux. Cela leur assure une base minimale de voix des personnes - surtout au niveau local ou rural - qui sont touchés par ces infrastructures. 

La crédibilité est due à l'image de marque et les résultats passés. La première permet à de nombreuses personnes de ne pas avoir besoin de trop s'informer, une fois qu'ils ont formé une allégeance générale à un parti. Un peu comme lorsque nous prenons l'habitude d'acheter des produits d'une marque particulière qui nous a satisfait par le passé, sans avoir besoin de nous renseigner sur l'offre récente. Les résultats passés, à leur tour, permettent aux électeurs d'estimer les résultats futurs et de "voter utile". 

Enfin, la législation renforce ces deux premiers aspects. Par exemple, les remboursements de campagne électorale sont conditionnés d'une part à la présence au second tour, et d'autre part à l'obligation d'obtenir 5% des suffrages. Cela décourage les petits partis de parier sur leur réussite soudaine en dépensant beaucoup d'argent avec le risque de ne pas être remboursés. Cela explique pourquoi les candidats dépensent en fonction des scores qu'ils ont fait à la dernière élection, ce qui renforce la probabilité que ce sont toujours les mêmes qui gagnent. 

Pierre Bréchon : Les partis restent effectivement importants dans l'objectif d'une victoire électorale. C'est à l'intérieur des formations politiques que se dégagent les candidatures. On ne devient pas candidat à l'élection présidentielle d’un coup de baguette magique. On se fait connaître d’abord à l’intérieur d’un parti, qui vous sélectionne ensuite pour des mandats locaux. C’est après une longue carrière d’élu, avec des responsabilités dans les exécutifs des collectivités locales, un mandat de député, souvent aussi l’exercice d’une fonction ministérielle, qu’on peut acquérir un statut de présidentiable. On ne peut pas en France être un homme politique de renom,  condition nécessaire pour espérer être élu président, sans passer par un parti politique.

Il y a eu à l’étranger quelques cas de chanteurs ou de coureurs automobiles qui n'avaient pas fait de carrière politique antérieure et qui ont cependant pu devenir des hommes politiques reconnus. Mais c'est très rare. Jusque-là, en France, pour devenir un homme politique important, il faut avoir le soutien d’un parti.

Est-ce aussi relatif aux questions financières ?

Pierre Bréchon : Oui, notamment, puisque même s'il y a un financement public des dépenses de campagne, ça ne suffit souvent pas. Par ailleurs, l'argent ne remplace pas le militantisme bénévole qui reste très important dans les campagnes électorales, quel que soit d'ailleurs le type d'élection.

Avec la méfiance croissante des électeurs à l'égard des élites, perçues comme éloignées des problèmes des gens,  méfiance qui touche aussi les médias, l’action de terrain, à la base, n’en est-elle pas devenue plus importante ? 

Pierre Bréchon : L'évolution de la société française fait que l'on est de plus en plus critique envers toutes les autorités et tous les spécialistes, qu’il s’agisse du médecin ou de l’élu. Il est clair que les hommes politiques sont de plus en plus critiqués, notamment les élites nationales et tout particulièrement les chefs de partis et les gouvernants, comme ce fut le cas de Nicolas Sarkozy et aujourd'hui de François Hollande. D'un président à l'autre, si l'on observe les près de 60 années passées sous la Vème République, le phénomène n’a fait qu’empirer. En même temps, la politique de proximité garde une image assez bonne. L'image du maire, par exemple, reste positive. On fait plus volontiers confiance aux hommes qu’on connaît, aux élus de proximité, qu'aux grands hommes politiques lointains dont on a le sentiment qu'ils ne nous écoutent pas.

Donc, les militants de base, que l'on pourrait appeler des leaders locaux d'opinion, que ce soit au niveau d'un immeuble ou d'une association restent cruciaux. Ce que ces relais d’opinion disent pendant une campagne électorale contribue fortement à la mobilisation derrière un candidat. A côté de la campagne officielle et médiatisée des candidats, existe aussi une campagne souterraine qui se déroule à travers l'action des militants et des sympathisants. Donc pour un candidat, il est essentiel de pouvoir compter sur des réseaux importants. Il peut s'agir des militants d'un parti ou plus largement des sympathisants qu'on va chercher à mobiliser, par exemple, via une élection primaire ou encore à travers des meetings festifs. Il y a donc différentes techniques pour attirer des personnes qui vont devenir des relais d'opinion auprès de leurs proches ou de leurs collègues de travail. Les campagnes électorales récentes montrent, aussi bien en France qu'aux Etats-Unis, l'importance de ces ancrages locaux mobilisables par le biais des partis politiques. Et les réseaux sociaux peuvent contribuer aussi à la mobilisation, même s'il ne faut pas surestimer leur influence, puisque toutes les enquêtes montrent que le moyen principal d’information des citoyens en période électorale reste la télévision.

Raul Magni-Berton : L'implantation locale n'est pas absolument nécessaire pour gagner. Les élites lointaines peuvent toucher les gens par un succès foudroyant dans les médias. Mais il est clair que ce sont les candidats et militants locaux qui ont un impact important sur beaucoup de gens, par leur capacité de créer un lien entre l'issue des élections et la vie des gens, mais aussi par leur capacité à créer des réseaux plus ou moins clientélistes. Cela est plus difficile à faire dans les grandes villes, c'est pourquoi c'est dans ces dernières que les candidats médiatiques, mais avec une faible organisation derrière eux, tendent à percer davantage. 

Dans le cas précis de l'élection présidentielle de 2007, Ségolène Royal a dû faire campagne avec un soutien très relatif de son propre parti. N'est-ce pas la (ou une) raison de son échec ? Dans quelle mesure ?

Pierre Bréchon : Je serais plus nuancé sur le cas de Ségolène Royal en 2007. En effet, au tout début, lorsqu'elle présente sa candidature, elle n'est pas la favorite des militants et des élites du parti. Mais elle va progressivement le devenir au fil des mois. Pourquoi ? Parce qu'elle va apparaître petit à petit comme celle qui a le plus de chance de faire un bon résultat parmi les candidats socialistes. Elle va s'appuyer sur la sympathie qu’elle génère dans l'opinion publique pour conquérir des soutiens au sein même de son parti. En 2007, la primaire était réservée aux adhérents, c'était une primaire interne. Et elle l'a emporté au premier tour avec 60,6%. Pour arriver à un tel résultat, cela suppose qu'elle soit devenue très populaire parmi les adhérents du parti. Au départ, elle n'a pas beaucoup d'appuis, mais elle en trouve progressivement.

J'ai du mal à expliquer son échec par ce prisme-là. Personnellement, je pense que celui-ci est lié à deux facteurs. D'une part au fait qu'à partir du 15 janvier, à travers des voyages à l'étranger, elle a quelques prises de position ambiguës qui vont être beaucoup critiquées par les médias et par ses opposants politiques, laissant supposer qu'elle n'a pas l'étoffe suffisante pour faire le job.

La deuxième raison est que dans le même temps, Nicolas Sarkozy réalise une campagne qui marche tout simplement mieux. Au deuxième tour d'une élection présidentielle, il faut que l'un attire plus que l'autre. Or Nicolas Sarkozy a conquis une image très forte de présidentiable, notamment à travers son passage au ministère de l'Intérieur. Il a pris le contrôle de son parti fin 2004 et a réussi à le mettre à son service, mobilisant de nombreux nouveaux adhérents. Son parti est alors une machine électorale mise en ordre de marche en vue de la présidentielle, avec des adhérents nombreux qui sont des relais d'opinion au service du leader-candidat.  De ce point de vue-là, Nicolas Sarkozy bénéficie d'une position plus forte au sein de sa formation politique, au point que personne n'a osé se présenter face à lui comme candidat de l’UMP à la présidentielle. 

Raul Magni-Berton : Chaque parti peut être plus ou moins uni lors d'une campagne électorale, et cela contribue sans aucun doute au résultat. Cependant, ce que vous appelez un "soutien très relatif" n'est pas un fait univoque et dépend de comment on le mesure. Par exemple, Royal avait reçu en 2007 plus d'argent par le PS pour faire campagne, que Hollande en a reçu en 2012. 

La principale raison qui explique le succès de Hollande et l'échec de Royal est la crise économique, qui entre-temps, a entaché le mandat de Sarkozy. De plus, ce dernier ne pouvait plus capitaliser sur un discours de rupture.

Comment évaluer le poids à venir des partis politiques, notamment en vue des élections de 2017 ? Parmi les candidats, qui sont ceux qui s'appuient sur des partis et ceux qui comptent tenter leur chance sans (ou contre) eux ?

Pierre Bréchon : Les partis politiques ne sont pas actuellement en très bonne forme. Ils ont perdu beaucoup d'adhérents. Normalement, en période d'élections, ils peuvent espérer en attirer de nouveaux. C'est ce qui s'était passé en 2007, de manière assez forte. On peut douter qu’il en soit de même en 2017 car pour eux la situation est plus difficile, aussi bien du côté du PS que des Républicains. Nicolas Sarkozy espérait rééditer sa stratégie de 2007. C'est dans ce but là qu'il a repris la tête du parti et tenté de faire remonter la courbe du nombre d'adhésions. Mais jusqu'à présent, il n'a pas vraiment réussi. De même, les socialistes perdent plutôt des adhérents qu'ils n'en gagnent en ce moment.

Par rapport à 2007 ou même 2012, la situation est aujourd’hui plus difficile pour les candidats des deux principaux camps. A droite, le fait qu'il y ait déjà plusieurs candidats en campagne qui ne pourront pas tous s'appuyer de la même manière sur leur parti politique, les oblige à construire actuellement des réseaux parallèles. Aussi bien Alain Juppé que François Fillon ou même Bruno Lemaire. Mais ces réseaux de soutien sont souvent moins efficaces qu'un parti politique bien huilé. Dans le passé, Raymond Barre en 1988 et Edouard Balladur avaient souffert d'un moindre soutien de leur formation politique, non compensé par leurs réseaux. A gauche, la probable candidature de François Hollande empêche le parti de préparer une primaire, ce que déplorent les nombreux déçus du président. Et la gauche radicale semble aussi elle-même très divisée, avec un Jean-Luc Mélenchon qui refuse de participer à une primaire.

Certains estimeront peut-être qu'Alain Juppé a fait une erreur en ne cherchant pas à prendre la tête des Républicains. Etre responsable de parti, comme Nicolas Sarkozy, peut permettre d'imposer sa ligne politique et de mettre les adhérents à son service. On peut ainsi tenter de marginaliser les autres candidats issus de sa formation. Mais à l'inverse, il y a un coût non négligeable dans cette opération. Le poste de responsable de parti politique est aujourd’hui très mal vu dans l'opinion. Donc être en marge de son parti et pouvoir se présenter comme un vieux sage au-dessus des formations politiques peut devenir payant. D'autant plus qu'Alain Juppé n'est pas un novice. Il a tout de même été le Premier ministre de Jacques Chirac. Il a aussi reconquis une image personnelle positive et il n'a pas à porter cette dimension institutionnelle aujourd’hui mal perçue. Autrefois, il était assez naturel que le leader du parti soit son candidat dans l’élection suprême. C’est beaucoup moins vrai aujourd’hui.

Dans une élection présidentielle, les partis jouent toujours un rôle très important, néanmoins les candidats doivent forcément à un moment ou à un autre s'en démarquer. C'était déjà le cas de François Mitterrand en 1981 et en 1988. Il explique qu'il ne reprend pas exactement le programme de son parti. Il propose alors ses 110 propositions qui ne sont pas tout à fait le décalque du programme du PS. Aujourd'hui tous les « grands » candidats estiment que le programme du parti ne donne qu’une esquisse mais qu'ensuite, c’est à eux d'avoir leur propre stratégie et leur propre programme. La campagne électorale du candidat n'est donc jamais exactement celle du parti.

Raul Magni-Berton : Les primaires sont devenues un moyen pour les partis de se rendre visibles et d'assurer au gagnant une légitimité aux yeux des perdants. Les partis les plus divisés vont jouer ce jeu, surtout les gros, et vont finir par rester unis. Les éventuels candidats dissidents ou sans étiquette, si l'on se fie à ce que l'on observe par le passé ou ailleurs qu'en France, n'ont pratiquement aucune chance de gagner, surtout s'ils sont issus du monde politique et des partis. Il peut y avoir des chances pour des candidats médiatiques, mais qui ne viennent pas de la politique et qui se retrouvent avec un force de frappe financière ou un réseau organisé important.

Propos recueillis par Vincent Nahan

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