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Les Républicains pourraient devenir le parti charnière sans qui aucune réforme véritable ne peut aboutir, selon le modèle ElectionScope®
Les Républicains pourraient devenir le parti charnière sans qui aucune réforme véritable ne peut aboutir, selon le modèle ElectionScope®
©Fred TANNEAU / AFP

Électionscope

Législatives 2022 : ce modèle de prévision qui souligne l’absence de majorité absolue qui se profile pour Ensemble !

Si les résultats de l’étude réalisée par les politistes Véronique Jérôme et Bruno Jerôme se confirment, cela pourrait bien faire de LR le parti charnière de la nouvelle législature.

Bruno Jérôme

Bruno Jérôme

Bruno Jérôme est économiste, maître de conférences à Paris II Panthéon-Assas.

Il est le co-fondateur du site de prévisions et d'analyses politico-économiques Electionscope.

Son ouvrage, La victoire électorale ne se décrète pas!, est paru en janvier 2017 chez Economica. 

Bruno et Véronique Jérôme ont aussi publié Villes de gauche, ville de droite: trajectoires politiques des municipalités françaises 1983-2014,  Presses de Sciences-Po, 2018, en collaboration avec Richard Nadeau et Martial Foucault.

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Véronique Jérôme

Véronique Jérôme

Véronique Jérôme est maître de conférences en sciences de gestion à l'Université de Paris-Sud Saclay, Docteur HDR en sciences économiques de l'Université Paris-I, lauréate de la Bourse Louis Forest de la chancellerie des Universités de Paris et chercheuse associée au Largepa de Paris II. 

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Bruno Jérôme est économiste, maître de conférences à Paris II Panthéon-Assas.

 

 

Bruno et Véronique Jérôme ont aussi publié Villes de gauche, ville de droite: trajectoires politiques des municipalités françaises 1983-2014,  Presses de Sciences-Po, 2018, en collaboration avec Richard Nadeau et Martial Foucault.

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L’heure de la revanche -modeste- aurait-elle sonné pour Les Républicains ? Devenir le parti charnière sans qui aucune réforme véritable ne peut aboutir, François Bayrou et le Centre en ont longtemps rêvé, désormais c’est peut-être à la portée de LR. Tel est l’un des principaux enseignements de notre modèle ElectionScope® de prévision des élections législatives de juin 2022 (sur 539 sièges métropolitains).

Avec seulement 231 sièges prévus pour le cartel électoral Ensemble! (Renaissance, MoDem et Horizons) le compte n’y est pas, et la situation est d’autant plus compliquée que le bloc de gauche (Nupes + dissidents de gauche + verts + divers gauche) pointe à 219 sièges.

On pourrait ajouter -hypothèse forte- les 11 sièges des Français de l’étranger et les 27 sièges ultramarins, que la majorité absolue ne serait toujours pas atteinte (269 sièges contre 289 sièges requis) pour Ensemble!.

Le RN n’obtiendrait que 9 sièges. Reste le sort de LR, qui avec 72 sièges serait alors en situation de parti pivot et par conséquent en passe d’être le « faiseur de roi ».

Il s’agirait d’une première depuis 1958, hormis quelques cas de majorités étriquées. En 1967, Charles de Gaulle et Georges Pompidou avec l’UD Vème et les Républicains indépendants n’ont que 2 à 3 sièges de majorité. En 1988, suite à l’ouverture ratée vers les centristes, François Mitterrand et Michel Rocard manquent la majorité absolue de 14 sièges. Ils dépendent alors des 25 députés communistes.

On n’ignore pas que le scrutin majoritaire à deux tours provoque toujours un effet amplificateur en faveur des sortants, cependant c’est sans compter sur un faisceau de paramètres convergents. De sorte que l’hypothèse de législatives vues comme élections de confirmation (au sens de JL Parodi) voire d’amplification, semble moins réaliste que d’imaginer qu’elles produiraient une correction de la présidentielle.

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On retiendra pour motifs de cette correction amenant Ensemble! à rater la marche de la majorité absolue, les éléments suivants :

-La popularité post-présidentielle de l’exécutif est la plus basse jamais constatée sous la Vème République avant des législatives. Or la taille et la durée de « l’état de grâce » ne sont pas sans liens avec la capacité à atteindre une majorité absolue. Si l’on considère que cette popularité (voir Figure 1), donne aussi la mesure de la crédibilité gouvernementale, elle pourrait alors annihiler le gain électoral d’une amélioration sur le front du chômage tempérée néanmoins par les conséquences à plus long terme du quoi qu’il en coûte sur l’économie française (inexorable croissance des dépenses publiques, du déficit public, de la dette publique … en contexte de redémarrage de l’inflation).

-La gauche est remobilisée dans la perspective d’une union à gauche, certes plus tactique ou opportuniste que sincère, mais cela n’a-t-il déjà pas été le cas de 1973 à 1981, voire en 1997 ? A la différence près que le leadership était du côté du Parti socialiste et non de la gauche de la gauche de Jean-Luc Mélenchon.

-L’électorat de la droite « classique » pourrait aussi se remobiliser, déçu des signaux envoyés à la gauche par Emmanuel Macron cherchant à capter une partie des électeurs de Jean-Luc Mélenchon (avec un gouvernement penchant à gauche sous la houlette d’Elisabeth Borne Première ministre).

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-LR pourrait bénéficier d’une certaine forme de résilience en raison de son implantation électorale locale. Les législatives sont comme 577 élections aux caractéristiques locales parfois prononcées, surtout en milieu rural et périurbain. Elles ne sauraient être considérées à l’aune des seuls scores obtenus lors d’une Présidentielle où la droite a pâti d’un déficit d’incarnation de sa candidate. Ajoutons que localement l’offre électorale sera quadripolaire (Ensemble!, Nupes, RN et LR) et non plus tripolaire (Macron, Mélenchon et Le Pen) comme lors de la présidentielle qui a vu s’écrouler Valérie Pécresse.

-Toujours côté offre électorale, une trentaine d’ex-députés LREM ne devraient pas se représenter ce qui ajoute une part d’incertitude au vote.

-Emmanuel Macron semble avoir conseillé à Ensemble! de réutiliser la stratégie présidentielle d’une campagne a minima pour limiter les prises de risques sur des sujets qui fâchent. Il s’agit d’enjamber l’élection, en postulant que la majorité au parlement est d’ores et déjà quasi automatiquement acquise, grâce à l’effet de levier du scrutin « de confirmation » opérant depuis l’inversion du calendrier électoral en 2002. Or, ce mécanisme repose aussi sur le soutien politique accordé au Président lui-même, et pour l’heure il semblerait que la confiance se soit érodée si l’on en croît le dernier sondage (Odoxa-BackBone Consulting pour Le Figaro 13/05/2022) 49% pensent « qu’il ne pourra pas aller au bout de ses promesses ».

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-A l’exception de bastions électoraux comme Hauts-de-France, Provence-Alpes-Côte-d’Azur et Occitanie, tous les candidats RN n’auront ni la réputation et ni l’implantation suffisantes pour s’imposer. S’ajoute à cela l’éternelle équation du scrutin majoritaire à deux tours : on ne s’impose que si l’on a la capacité de s’allier pour le second tour (et pour l’heure le rapprochement avec Reconquête ! n’est pas annoncé). Reste enfin l’éternel problème du front républicain. Deux raisons qui suffisent à elles seules pour expliquer le déficit de députés FN puis RN depuis quarante ans, hormis la parenthèse de la proportionnelle mise en place par François Mitterrand en 1986.

Notre modèle prend en compte une grande partie de ces facteurs, notamment les plus quantifiables d’entre eux.

La méthodologie du modèle de prévision

Notre prévision repose sur un modèle économétrique où le vote aux législatives est expliqué par des facteurs économiques et politiques, pour la plupart régionalisés afin de tenir compte de la dynamique des territoires.

Par rapport aux précédentes versions testées de 1993 à 2017 (voir Atlantico le 3 juin 2017), le modèle de 2022 a subi quelques modifications. Depuis la victoire d’Emmanuel Macron en 2017, Il nous a fallu prendre en compte l’émergence d’un parti central « et de droite et de gauche » venant percuter le traditionnel duel droite-gauche structurant la compétition électorale sous la Vème République.

Nous avons ainsi élaboré un système d’équations de vote simultanées couvrant la période 1978-2017 sur 13 régions métropolitaines où figurent :

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-Le vote pour le parti du président sortant,

-Le vote pour le principal parti (ou coalition) d’opposition au gouvernement,

-Le vote pour le principal parti « challenger » du sortant au sein de la même majorité (par exemple l’UDF challenger du RPR en 1988 ou le PC challenger du PS en 1997) ou dans l’opposition s’il partage la même part de marché électorale, i.e. un électorat voisin (par exemple LR vis-à-vis d’En Marche! en 2017).

-Le vote pour le FN puis le RN,

-Le vote pour les divers droite pour lequel nous avons fait le choix méthodologique d’y inclure Reconquête!, dans la mesure où ce dernier tente de capturer un électorat à mi-chemin entre LR et le RN.

-Le vote pour les divers incluant le vote nationaliste en Corse.

Les principaux déterminants explicatifs du vote pris en compte sont le vote à la présidentielle passée, la variation du taux de chômage régional sur un an, la popularité du président sortant (ou du Premier ministre en cohabitation), la popularité du leader du FN ou du RN ainsi qu’un indice mesurant l’évolution des zones de forces électorales régionales des partis. L’ensemble est complété de quelques variables codant diverses caractéristiques politiques locales à travers le temps.

Une fois le modèle estimé par la technique de régression SUR (Seemingly Unrelated Regression)[1], et après avoir entré les valeurs des facteurs économiques et politiques préélectoraux du vote de 2022, il est possible de réaliser une prévision du potentiel électoral de chaque parti.

Les scores prévus sont enfin traduits en pourcentage de sièges grâce à un système d’équations économétriques appelées « swing ratio » transformant les voix en sièges.

Les prévisions régionalisées en voix et en sièges pour 2022

En termes de suffrages exprimés au niveau national notre prévision donne le bloc de gauche en tête avec 33,2% des voix devant Ensemble! avec 31,4%, puis le RN avec 16% et enfin LR avec 13,4%. Les divers droite (Incluant Reconquête!) réaliseraient 4,7% des voix (voir figure 2).

Dans le détail des régions (voir tableau 1), le bloc de gauche devancerait Ensemble! dans 6 régions sur 13 (Bourgogne-Franche-Comté, Centre-Val-de-Loire, Hauts de France, Ile de France, Centre-Val-de-Loire et Occitanie). LR devancerait le RN en Bretagne, Pays de La Loire, Corse et surtout en Ile de France qui compte 97 sièges à pourvoir. Le RN réaliserait ses meilleurs scores dans les Hauts de France, le Grand Est, l’Occitanie et Provence-Alpes-Côte d’Azur.

S’agissant de la répartition des sièges (voir figure 3), profitant de la prime au sortant et de l’effet amplificateur du scrutin majoritaire à deux tours, Ensemble! avec 231 sièges devancerait le bloc de gauche de 12 sièges en métropole. LR obtiendrait 72 sièges tandis que le RN ne recueillerait que neuf sièges. De leur côté, les divers droite (dont Reconquête!) obtiendraient 7 sièges et les divers 1 siège.

Ensemble! ne dépasserait la gauche en sièges que dans sept régions (Auvergne-Rhône-Alpes, Bretagne, Centre-Val-de-Loire, Grand-Est, Normandie, Pays de La Loire et Provence-Alpes-Côte d’Azur) (voir tableau 2). Les deux blocs électoraux feraient jeu égal en Bourgogne-Franche-Comté et en Nouvelle-Aquitaine. LR réaliserait ses meilleurs scores en Ile de France, Auvergne-Rhône-Alpes et Grand-Est soient 31 des 72 sièges attribués par le modèle. De son côté, le RN feraient le plein de ses sièges dans les hauts-de-France (5 sièges) et en Occitanie (3 sièges) contre un seul en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Les divers droite recueillerait 7 sièges dont 1 en Occitanie et 1 en Provence-Alpes-Côte d’Azur, là où Reconquête! a ses meilleures chances.

Le modèle étant probabiliste, les scores tout comme les pourcentages de sièges prévus sont à apprécier en vertu d’une marge d’erreur. S’agissant des scores au niveau national, Ensemble! se situerait dans une fourchette [27,7-35,1], contre [29,2-33,7] pour la gauche, [9,1-17,8] pour LR et [14,1-17,8] pour le RN.

Côté sièges (métropole uniquement), Ensemble! se trouverait dans la fourchette [208-253], contre [191-247] pour la gauche, [66-78] pour LR et [8-10] pour le RN.

Lors des législatives des 12 et 19 juin, si les résultats réels confirment notre prévision, Les Républicains auront eu raison d’afficher leur indépendance face aux sollicitations de la majorité présidentielle et de miser sur leur implantation locale. De même la gauche aura eu raison de renouer avec l’union qui fît son succès jusqu’en 1997, ce qui correspond à un désir profond de son électorat.

Un nombre important de dissidences n’est cependant pas à écarter, une partie du PS rejetant le leadership de la France insoumise.

Si les Républicains parviennent à rester soudés lors de la formation des groupes parlementaires, se posera néanmoins le choix de la bonne stratégie à adopter face une majorité macroniste, possiblement relative. Céder aux sirènes de la coalition, soutenir sans participation mais de façon constructive ou s’ériger en vigie contrôlant la politique d’un gouvernement minoritaire ?

Quelle que soit la stratégie retenue, après trois présidentielles perdues, force est de constater que LR ne pourra pas échapper à sa refondation. La reconstruction autour d’une droite « classique » à la fois libérale sur le plan économique et conservatrice dans le domaine régalien pourrait bien être la seule issue envisageable. 



[1] Voir Véronique Jérôme et Eric Bélanger (2022) « Forecasting the 2022 presidential election with a SUR regionalised Model », PS : Political Science and Politics, à paraître.

https://www.cambridge.org/core/journals/ps-political-science-and-politics/article/abs/forecasting-the-2022-french-presidential-election-with-a-sur-regionalized-model/53CE72E7EAF74A0DC076ABCDA305FED3#

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