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Léger durcissement sur l’islam : 44% des Français pensent que la présence de la communauté musulmane constitue une menace pour l’identité du pays

Par ailleurs, ils ne sont plus que 19% à considérer qu’elle constitue un enrichissement culturel pour le pays, selon un sondage Ifop pour Atlantico.

Atlantico : Dans quel contexte ce sondage a-t-il été réalisé ?

Jérôme Fourquet : Le sondage a été réalisé à la mi-juillet, c’est-à-dire quelques jours après l'annonce par le gouvernement du démantèlement d'une cellule terroristes qui souhaitait attaquer une base militaire, et quelques semaines après l'attentat dans l'Isère où un employeur avait été décapité, et où l'individu avait signé son forfait au nom de l'état islamique. Ces événements ont une nouvelle fois mis en lumière le terrorisme d'origine islamique. Dans ce cadre-là, Ifop pour Atlantico a mesuré à travers deux questions où en était le rapport de l'opinion française par rapport à la population musulmane, quelle était l'évolution, notamment par rapport aux attentats du mois de janvier 2015 où il avait été demandé de ne pas effectuer d'amalgame entre le fanatisme idéologique et une pratique paisible et intégrée de l'islam sur notre sol.

Quels enseignements peut-on en tirer ?

Jérôme Fourquet : Sur la question de la menace sécuritaire et identitaire, on voit que près d'un Français sur deux (44%) pense que la présence d'une communauté musulmane constitue une menace pour l'identité du pays, c'est-à-dire très comparable à ce que nous avions enregistré en 2010. Le nombre de Français considérant que leur présence constitue un facteur d'enrichissement culturel est redescendu à 19%, c’est-à-dire celle que l'on n'observait avant les événements de janvier. On avait pu voir une augmentation sur cette idée dans une séquence post-attentats marquée par un moment d'unité nationale. 6 mois après, on revient au statu quo ante.

Observe-t-on une différence en fonction des sensibilités politiques ?

Jérôme Fourquet : Quand on rentre dans le détail des résultats, on s'aperçoit que le regard que l'on peut porter sur la présence d'une communauté musulmane en France est très lié à la sensibilité politique. Plus on est marqué à droite, plus on la voit comme une menace pour l'identité nationale. Chez les Républicains, ils sont 59% à le penser, les sympathisants FN montent à 90% : il n'y a donc pas la même intensité ni convergence entre les deux partis. Nous ne sommes plus sur une ligne à droite qui vanterait le multiculturalisme ou "l'identité heureuse" pour reprendre le livre célèbre d'Alain Juppé.

A gauche, les positions sont bien entendu beaucoup moins dures. Les sympathisants du FDG et du PS sont respectivement 42% et 44% à ne pas se positionner. Mais un tiers seulement considère que c'est un facteur d'enrichissement culturel. Fait notable, 25% au FDG et 23% au PS voient leur présence comme une menace pour notre identité. Parmi ceux-ci figurent ceux que l'on classe dans la gauche laïque, qui sans doute pour des raisons différentes des électeurs de droite perçoivent cette minorité comme une menace.

A ce clivage politique se superpose un clivage sociologique puisque 50% des ouvriers perçoivent la communauté musulmane.

A la deuxième question, élément intéressant, on constate une grande stabilité des résultats depuis les éléments de janvier, comme si les récents événements terroristes n'avaient pas fait bouger sensiblement les lignes. 2/3 des Français s'accordent toujours sur le refus de l'amalgame, soit le même niveau qu'au lendemain des attentats. Ce que l'on peut penser c'est que les lignes sont immobiles mais que les convictions se renforcent chez ceux qui la perçoivent comme une menace. De  nouveau, un clivage gauche droite est marqué (7 électeurs sur 10 dans le refus de l'amalgame à gauche), Mais une frange hostile, et monte crescendo à mesure qu'elle va à droite. 

De nombreuses voix se sont élevées pour prévenir d'une montée d'islamophobie en France. Si cette radicalité ne se retrouve pas dans les résultats de ce sondage, comment les Français entrevoient-ils l'avenir des musulmans en France ? 

Vincent Tournier : Le sondage invalide les discours militants. Il montre qu’il n’y a pas de poussée islamophobe en France. Il est même remarquable de constater que depuis janvier, en dépit des événements dramatiques et anxiogènes auxquels on assiste régulièrement, les réponses restent très stables. De ce point de vue, c’est plutôt un succès pour la communication du gouvernement, dont la stratégie a consisté à relativiser la menace en distinguant les musulmans et les « islamistes radicaux ». Les Français suivent le gouvernement puisque les deux tiers des Français approuvent cette distinction. Si ce message est bien passé, c’est sans doute parce que le gouvernement a tenu un discours très ferme sur la lutte contre le terrorisme, allant même désormais jusqu’à communiquer sur les attentats déjoués, ce qu’il ne faisait pas auparavant. La réponse très ferme que vient d’envoyer Manuel Valls au Défenseur des droits sur la question des Flash-Ball est d’ailleurs la conséquence de cette stratégie de fermeté : on voit mal, dans le contexte actuel, comment le gouvernement pourrait annoncer qu’il désarme les forces de l’ordre, surtout au moment où on apprend que des bandes criminelles n’hésitent pas à assaillir des commissariats.

Un autre élément important dans le succès de la communication gouvernementale est évidemment le fait que, jusqu’à présent, les tentatives d’attentats ont échoué en tout ou partie, ce qui permet de maintenir l’illusion que la situation est sous contrôle, un peu comme après les attaques de Mohamed Merah au printemps 2012.

Pour autant, l’image de l’islam n’est pas bonne : ce sont quand même 44% des Français qui estiment que l’islam représente une menace pour l’identité du pays. En outre, seulement 20%  voit l’islam comme une source d’enrichissement culturel, ce qui montre que le message optimiste sur le métissage des cultures n’a pas pris. On observe aussi qu’une grande partie des Français est mal à l’aise face à ce débat puisque 37% d’entre eux choisissent de répondre « ni l’un ni l’autre », donc ni une menace pour l’identité, ni un facteur d’enrichissement. La question est certes un peu brutale, mais cela montre quand même la difficulté de se forger une image claire de la situation.

Donc, s’il n’y a pas d’évolution, il n’y a pas non plus de quoi être optimiste. Une bonne partie de l’opinion publique est clairement inquiète face à l’islam et une autre partie est dans l’expectative. Cette partie indécise pèsera lourd pour la suite. Son attitude dépendra certainement de l’évolution de la situation, à la fois sur le plan national et sur le plan international. 

Au moment des catastrophes humanitaires des immigrés clandestins en Méditerranée en Avril, Cécile Duflot avait qualifié les événements de "Waterloo moral", en appelant à accueillir tous les demandeurs d'asile. Pourtant, avec 40% de chômage dans les banlieues, l'intégration sur le plan économique est d'ores et déjà difficile. Les mesures prises par le gouvernement pour intégrer les minorités déjà existantes sont-elles de nature à résoudre la question de l'intégration ? En quoi ? 

Vincent Tournier : Il est légitime d’être ému par le drame des migrants. Mais les émotions ne sont pas toujours bonnes conseillères, surtout lorsqu'elles sont sélectives : personne n’a parlé d’un « Waterloo moral » à propos des chrétiens d’Orient, ce qui se justifierait pourtant compte tenu du bilan humain.

Mais le problème est surtout que les militants anti-racistes sont aujourd'hui pris au piège de leur rhétorique. Pendant des années, ils ont vanté les mérites de l’immigration tout en récusant la problématique de l’intégration, dans laquelle ils ont vu la survivance d’un nationalisme déplacé, voire d’un néocolonialisme. Du coup, il n’y a jamais eu de réelle politique d’intégration en France, ce qui aurait impliqué de faire des choix draconiens, y compris sur la double nationalité car on peut difficilement prétendre intégrer tout en encourageant les doubles identités. Donc, les problèmes n’ont pas été traités et se sont accumulés, si bien qu’il devient difficile aujourd'hui de plaider pour une ouverture des frontières. Les Français voient bien que le rêve immigrationniste qu’on leur a vendu n’était qu’un mirage, que les choses ne se passent pas bien.

De plus, l’effondrement des Etats et les tensions géopolitiques font que c’est désormais une grande partie de la population du Maghreb et du Machrek qui est potentiellement concernée par l’exode. La distinction entre migrants et demandeurs d’asile devient caduque car les motivations économiques et politiques des migrants sont maintenant étroitement mêlées. Des flux considérables sont susceptibles de vouloir venir en Europe. Mais comment accueillir ces marées humaines potentielles sans risquer de déstabiliser les systèmes économiques et sociaux des pays européens, voire provoquer des réactions de rejet qui pourraient vite devenir incontrôlables ?

Certains soutiennent que des pays comme le Liban ou la Jordanie accueillent proportionnellement beaucoup plus de réfugiés que les pays européens. C’est vrai, mais ce qu’oublient de dire ces commentateurs, c’est que les contextes d’accueil ne sont pas du tout les mêmes, sans parler du fait que le Liban n’est pas un exemple très judicieux s’il s’agit de rassurer l’opinion publique. Si on voulait faire comme ces pays, il faudrait créer des camps de réfugiés, ce qui n’est guère envisageable, non pas pour des raisons techniques, mais pour des raisons mémorielles. Les camps de réfugiés utilisés après la guerre d’Espagne ou la guerre d’Algérie ont laissé un très mauvais souvenir et sont aujourd'hui considérés comme une réponse indigne de la part de la France. On imagine donc par avance quelle serait la réaction des militants associatifs si on leur annonçait qu’on allait créer de vastes camps.L’impuissance de l’Europe est donc aussi la conséquence de son niveau de développement et de ses principes.

De manière générale, la teneur des propos dans le débat public vous semble-t-elle cohérente avec les différentes opinions ? 

Vincent Tournier : Oui parce que la question de l’islam est devenue une composante du clivage gauche-droite. On le vérifie encore avec le sondage IFOP : 23% des sympathisants de gauche considèrent que l’islam représente une menace, chiffre qui monte à 67% chez les sympathisants de droite. Cela permet de comprendre le positionnement des principaux partis. La droite accuse par exemple la gauche d’être naïve sur l’islam, mais l’électorat de gauche ne comprendrait pas que ses leaders adoptent un discours pessimiste ou alarmiste.

Les résultats permettent même d’expliquer les tensions qui se manifestent au sein de la droite car l’électorat de droite est plus divisé que l’électorat de gauche : 34% des proches de l’UDI estiment que l’islam est une menace pour l’identité du pays, contre 59% des Républicains et 90% des sympathisants FN. Ces chiffres permettent donc de comprendre les stratégies respectives de Nicolas Sarkozy et d’Alain Juppé. Le premier se déporte vers la droite pour capter l’électorat frontiste, et le second vers le centre pour capter l’électorat centriste.A priori, la stratégie de droitisation peut sembler plus payante électoralement car la réserve de voix est plus importante à droite (le FN pèse plus que l’UDI). Mais ce n’est pas dit. Il faut aussi tenir compte des réactions de la part des intellectuels et des médias.On voit bien que Nicolas Sarkozy se heurte à des critiques récurrentes (qu’il peut certes utiliser à son profit pour montrer qu’il est du côté du peuple, mais qui l’obligent à se justifier) alors que la stratégie centriste de Juppé bénéficie d’un regard bienveillant de la part de l’intelligentsia, y compris de la part de la gauche, laquelle est prête à mettre en sourdine ses anciennes rancœurs contre l’homme de la réforme des retraites de 1995. Avec ses positions ouvertes sur l’islam (souvenons-nous de sa déclaration sur le voile de sa mère), Alain Juppé n’aura pas à subir les foudres des directeurs de conscience, ce qui est toujours bon à prendre.

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