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Arnaud Montebourg prononce ce jeudi un discours de politique générale
Arnaud Montebourg prononce ce jeudi un discours de politique générale
©REUTERS/Benoit Tessier

Derrière les bonnes intentions

Le vrai bilan d’Arnaud Montebourg

Ministre du Redressement productif pendant deux ans, puis de l’Économie depuis 100 jours, Arnaud Montebourg, qui tient ce jeudi 10 juillet son discours de politique économique générale, s'est plus inscrit dans le temps de la communication que dans celui de l'économie nationale.

Jean-Pierre Corniou

Jean-Pierre Corniou

Jean-Pierre Corniou est directeur général adjoint du cabinet de conseil Sia Partners. Il est l'auteur de "1,2 milliards d’automobiles, 7 milliards de terriens, la cohabitation est-elle possible ?" (2012).

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Atlantico : Arnaud Montebourg, d'abord en tant que ministre du Redressement productif, puis maintenant comme ministre de l'Economie, a toujours affiché un certain volontarisme sur ses dossiers, comme récemment avec ses "34 plans de reconquête industrielle". Cette attitude est-elle pour autant une vraie valeur ajoutée pour les industriels français dans les différents dossiers dont il est en charge ?

Jean-Pierre Corniou : Que le gouvernement confronté à un niveau de chômage sans précédent, avec 5 695 000 demandeurs d’emploi toutes catégories fin juin sur trente millions d’actifs, se batte pour agir sur les déterminants structurels de la création d’emploi  par une politique de l’offre est en soi une bonne chose. Que le débat sur la compétitivité française occupe la scène publique sans discontinuité depuis des mois ne peut que remettre les projecteurs médiatiques sur ce qui est le plus important pour la nation, les conditions économiques du maintien de son tissu social face aux aléas de la mondialisation et de la révolution numérique. En revanche qu’un homme, par son talent oratoire, pas ses convictions cherche à incarner à lui seul tous ces combats est évidemment excessif. Et c’est cette théâtralisation parfois mélodramatique qui peut être reprochée à Arnaud Montebourg.

Les plans de la nouvelle France industrielle, qui portent sur 34 projets industriels, lancés en septembre 2012, entrent aujourd’hui dans une phase opérationnelle. Le choix de confier à des industriels le soin de mettre au point ces plans crée une authentique dynamique collaborative qui est originale et prometteuse.

Le ministre, dans le dossier Alstom, s'est positionné assez nettement contre General Electric, avant d'entraîner l'Etat dans un montage incertain. Que penser de cette prise de position ? Quels risques fait-elle courir aujourd'hui ?

Alstom, PSA sont des affaires emblématiques où des actifs historiques du patrimoine industriel français sont menacés de dépendre de décisions extra-territoriales qui menaceraient leur pérennité en France. Cette menace, qu’elle soit américaine ou chinoise, a suscité des réactions publiques fortes du pouvoir politique à travers cet amplificateur d’émotions qu’incarne avec talent Arnaud Montebourg, héraut de la souveraineté économique française. Mais s’il y a menace, c’est qu’il y a eu échec dans la gestion. La souveraineté économique n’est pas le résultat de la seule volonté politique mais bien de la compétence, de la performance des entreprises à travers l’attractivité des produits et services qu’elles proposent aux marchés. Et ceci ne peut provenir que d’un ensemble de facteurs où la compétitivité résulte de l’action convergente de tous les acteurs économiques pour développer une offre attractive en prix et en qualité. Tout ceci ne s’invente pas sur les bancs du parlement ou devant les électeurs. C’est un travail de fond, de long terme, de tout un pays, basé sur la compétence et la confiance réciproque.

Que la parole publique d’un ministre réussisse à infléchir le cours naturel de l’histoire est peu probable. Ce sont les tractations serrées, hors projecteurs, qui ont pu faire admettre aux acteurs qu’il était dans leur intérêt de présenter les décisions dans un sens qui paraissait plus favorable aux intérêts nationaux. Mais qui peut vraiment en décider ex ante ? Patrick Kron a techniquement raison de dire qu’il ne rend compte qu’à son conseil d’administration même s’il a politiquement tort. Il pose un vrai problème de fond. Pourquoi les Etats, et leurs gouvernements qui ne peuvent négliger leurs intérêts électoraux, seraient-ils mieux placés que les actionnaires  pour prendre une décision qui conforte à terme la résilience d’une entreprise ? Est-ce que l’intérêt général n’est pas justement de laisser la rationalité économique opérer au niveau de chaque acteur, l’optimum collectif étant la somme des optimums individuels éclairés ? Le dilemme social-démocrate est de laisser le marché s’exprimer dans la limite bien théorique des intérêts sociaux. Cette économie sociale de marché fonctionne bien dans une logique stable de consensus économique, mais est inopérante quand tout bouge en même temps dans le monde et que nous vivons de plein fouet une fracture technologique majeure.

La pertinence de l’action publique dans la gouvernance des entreprises privées pose de redoutables problèmes techniques, financiers et juridiques. L’Autorité des Marché Financiers ( AMF) a soulevé un problème sérieux dans la mécanique du rachat des actions de Bouygues dans Alstom par l’Etat, qui est un des pivots de l’accord et un motif de fierté pour Arnaud Montebourg. Que l’Etat puisse monter au capital d’une entreprise privée pour influer sa stratégie, c’est bien l’objectif pour protéger les intérêts français dans la stratégie que l’actionnaire principal, General Electric décidera de mettre en oeuvre. Mais l’AMF s’étonne qu’il puisse y parvenir sans acheter les titres à travers un montage de prêts de titres qui parait juridiquement fragile. C’est dire que les faits sont têtus et que la meilleure volonté politique du monde ne peut s’affranchir dans un Etat démocratique des règles de droit. Si l’objectif est bien de renforcer l’attractivité de la France aux yeux des investisseurs étrangers, que leur dire si l’Etat peut de son propre chef s’inviter au conseil d’administration pour y prendre des décisions sans base juridique pour le faire ? Il est évident qu’il y là dans le montage une brèche majeure que le gouvernement devra réparer...

Sur PSA, Arnaud Montebourg s'est montré relativement favorable à la venue du chinois Dongfeng. Avait-il vraiment le choix ? Etait-ce une vraie victoire pour lui, comme il s'en réclame, ou seulement une prise de position habile ?

Chaque dossier est spécifique ! La situation de PSA, qui venait d’essuyer un échec dans sa tentative de rapprochement avec General Motors, voyait son isolement international renforcé. Il fallait agir pour recapitaliser l’entreprise, trouver un partenariat solide sur le plan industriel et définir une stratégie mondiale. Dong Feng est apparu comme un partenaire crédible et il y avait urgence. L’intervention de l’Etat à hauteur d’un milliard d’euros bouclait le dossier en offrant aux pouvoirs publics deux places d’administrateurs pour observer la mise en oeuvre du plan industriel.

Arnaud Montebourg a connu des situations plus difficiles quand, lorsqu'il était ministre du Redressement productif, il n'a pu trouver de solution viable pour Florange, malgré des postures volontaristes. Quelle conclusion peut-on déduire de l'action du ministre sur ce dossier qui semblait, de plus, perdu d'avance ? 

Le sort des haut-fourneaux de Florange était scellé depuis des années. Les haut-fourneaux continentaux, loin de l’approvisionnement en coke et en minerai de fer qui proviennent par mer des pays producteurs, ne sont plus rentables depuis longtemps en Europe. Il en était ainsi également des haut-fourneaux de Cockerill à Liège fermés progressivement depuis 2005. Dès lors  le projet de nationalisation partielle porté par Aranud Montebourg n’avait pas de sens économique et il a d’ailleurs reconnu que son incapacité à peser sur les choix de Mittal "était son échec le plus cuisant".

Sur Dailymotion ou Netflix, Arnaud Montebourg s'est illustré par son "patriotisme économique" (qu'il a encore renforcé avec son "Décret sur les entreprises stratégiques") refusant la vente à une entreprise américaine, ou en poussant, pour Netflix, le développement d'une alternative française. Cette "exigence patriotique" était beaucoup moins visible dans le cas PSA par exemple... Y a-t-il une vraie cohérence dans la pensée d'Arnaud Montebourg sur les différents dossiers qu'il traite ?

L’homme politique dans une économie moderne mondialisée est privé de moyens d’actions concrets. Il ne peut que révéler, influencer, tempêter, batailler pour inciter les vrais acteurs de l’action économique que sont les dirigeants des entreprises comme  leurs clients à faire évoluer leur comportement.

Il s’agit parmi les multiples critères qui sont intégrés dans les décisions économiques de tous les instants de remettre en évidence un paramètre qui n’est plus "naturel", l’intérêt national. Investir en France, acheter français ne sont que des slogans sympathiques mais qui se heurtent aux calculs des uns et des autres. Les chefs d’entreprise cherchent, parce que c’est leur mission, à assurer la meilleure rentabilité des capitaux qui leur sont confiés, et par là garantir la pérennité de leur entreprise, les autres, les clients, ne cherchent qu’à optimiser leur satisfaction dans les achats qu’ils réalisent avec des budgets serrés qui leur laissent peu de marge de manoeuvre. L’économie n’est pas incantatoire. Elle est simple, froide et lucide. Et chacun, par ses micro-décisions, contribue à cette sécheresse comptable qui est peu compatible avec les éclats de voix et les effets de manche.

Faut-il pour autant renoncer à défendre le territoire national, ce qui est aussi une mission de l’Etat et du gouvernement qui l’incarne ? La prospérité du territoire national, parce qu’elle est la seule garantie de l’indépendance nationale, ne peut laisser les dirigeants politiques sans voix.

C’est pour protéger ces intérêts jugés vitaux que les gouvernements cherchent à se doter de moyens d’action juridiques compatibles avec les règles internationales, OMC, CNUCED ou Union européenne. La plupart des pays dont les Etats-Unis et la Chine se sont dotés d’outils d’intervention pour examiner dans le détail l’impact des investissements étrangers sur leur territoire.  Le Committee on Foreign Investments a ainsi examiné aux Etats-Unis 114 dossiers en 2012 et provoqué 20 abandons de projets. Arnaud Montebourg n’a fait qu’étendre dans le décret du 14 mai 2014 relatif "aux investissements étrangers soumis à autorisation préalable" la liste des secteurs stratégiques, déjà prévus dans le décret Villepin de 2005 mais limités aux industries de défense,  à l’énergie, l’eau, les transports, les communications électroniques et tout ce qui touche à la protection de la santé publique. Le décret lui donne le pouvoir d’examiner si en cas de rachat d’une entreprise française par une entreprise étrangère dans les secteurs stratégiques mentionnés la préservation des intérêts nationaux est respectée. Il faut souligner qu’il y a plus de rachats d’entreprises étrangères par des entreprises françaises que l’inverse... La France apparaît donc plus prédatrice que proie, ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour nos intérêts stratégiques à long terme.

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