Le parrain de la Goutte d’Or : la légende du « Petit Abbes » | Atlantico.fr
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Une photo de la 304 dans laquelle le corps de Jean-Claude Vella, a été retrouvé criblé de balles, le 12 septembre 1975, avenue de Choisy, à Paris. Il était membre de la bande des frères Zemmour.
Une photo de la 304 dans laquelle le corps de Jean-Claude Vella, a été retrouvé criblé de balles, le 12 septembre 1975, avenue de Choisy, à Paris. Il était membre de la bande des frères Zemmour.
©AFP

Bonnes feuilles

Le parrain de la Goutte d’Or : la légende du « Petit Abbes »

Brendan Kemmet et Stéphane Sellami ont publié Maghreb connection aux éditions Robert Laffont. Ils ont monté les plus gros braquages, ont pris part à des casses retentissants, se sont livrés au racket dans les beaux quartiers, ont trempé dans des règlements de comptes, la prostitution ou le trafic international de stupéfiants. Originaires des faubourgs de Tunis, d'Oran ou de Kabylie, ou bien fils d'immigrés venus chasser leur misère en France, ils ont laissé une empreinte profonde sur le "milieu" français. Extrait 2/2.

Brendan Kemmet

Brendan Kemmet

Brendan Kemmet est journaliste et travaille depuis vingt ans dans le domaine des faits divers. Il collabore notamment au Parisien Week-End, à Paris Match, GQ et Mediapart. L’Évasion du siècle est son quatrième ouvrage consacré au grand banditisme.

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Stéphane Sellami

Stéphane Sellami

Grand reporter au Parisien puis au Point, Stéphane Sellami est responsable de la cellule Enquête au sein du journal L'Équipe.

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La légende du « Petit Abbes », personnage mystérieux immortalisé au cinéma dans Le Grand Pardon et patron de sordides hôtels de passe où se prostituaient les filles à la chaîne jusqu’à la fin des années 1970.

Une ruelle pavée, sans la moindre voiture. De chaque côté, des jardinets luxuriants protégés des regards par des grilles en fer forgé. En plein quartier de la Goutte-d’Or, la villa Poissonnière apparaît comme hors du temps, hors de la ville. C’est peut-être pour ça qu’Alexandre Arcady l’a choisie comme cadre d’une scène du Grand Pardon, son deuxième film, sorti en salles en 1982. C’est là que Raymond (Roger Hanin), le patriarche du clan Bettoun, se rend pour instaurer un « dialogue direct » avec le « chef des Arabes », le nommé « Bouli ». Un Bouli incarné par Malek Kateb, père du comédien Reda Kateb. Après le flingage d’un des membres du clan pied-noir, il y a en effet du grabuge dans l’air entre Juifs et Arabes, et cela pourrait même dégénérer en bain de sang. Raymond Bettoun a perdu un des siens et veut savoir qui a fait le coup. La rencontre a lieu dans un des jardins de la villa Poissonnière, autour d’une table où l’on a joué récemment aux dés et bu le café. Les lieutenants restent à l’écart de ce rendez-vous au sommet. « Chacun a dirigé son secteur depuis onze ans », lance Bettoun/Hanin, glissant quelques mots d’arabe à un interlocuteur qu’il semble bien connaître. Et n’hésite pas à moquer gentiment : « Regarde, pendant la guerre d’Algérie vous étiez tous fellaghas, soi-disant… Toi et Larbi, fellaghas zarma ! Fellaghas à Paris ! » Malgré cette évidente moquerie qui fait allusion aux années noires du conflit en France, nombre de voyous algériens, souvent proxénètes, ont bel et bien travaillé pour le FLN. Volontairement ou pas. Dans le film, après s’être assuré de la neutralité de chacun, on se tape dans les mains et c’est la réconciliation, ou du moins la coexistence pacifique. En repartant, le patriarche juif s’arrête même acheter une pâtisserie rue de la Goutte-d’Or, sous le regard incrédule du commissaire Duché (Jean-Louis Trintignant) : « Les Bettoun dans la Casbah ! » Le flic traque le clan juif sans relâche. « C’est un beau cadeau que vous nous faites, cette guerre entre les Arabes et les pieds-noirs », persifle l’intransigeant condé. « Si les Arabes ont pris le maquis, je suis le seul à pouvoir arrêter le massacre », réplique Hanin/Bettoun.

Ces personnages sont « imaginaires ». Les producteurs ont pris soin de le préciser au générique. Et « toute ressemblance entre eux et des personnages, situations ou événements réels serait le résultat d’une pure coïncidence ». Soit. Mais personne n’est dupe. Le Grand Pardon apparaît très clairement inspiré de la saga des frères Zemour, cette fratrie venue de Sétif, au nord-est de l’Algérie, qui s’est imposée dans le proxénétisme, les jeux et le racket à partir des années 1960. Ceux qui sont devenus les « Bettoun » au grand écran ont d’ailleurs peu goûté de voir leur vie adaptée, même d’une manière romancée. Un des frères, Edgard, interviewé dans l’hebdomadaire Le Point après la sortie du film, dira : « Certaines scènes sont justes. Ainsi, des chefs peuvent se rencontrer pour mettre fin à un conflit. » Mais il semblait ne pas avoir apprécié la séquence de la villa Poissonnière : « Par contre, l’histoire avec les Arabes, c’est faux… » Et pourtant. Le commissaire Yves Jobic, ancien de la PJ parisienne, souvent très bien rencardé, nous a assuré que, « pour créer le rôle du chef mafieux arabe », Alexandre Arcady « s’est inspiré » d’un personnage bien réel : un certain Abbes, alias le Petit Abbes ou Abbes le Nomade, figure de Barbès et de la Goutte-d’Or. Selon un autre policier, à la retraite celui-là, mais fort bien informé lui aussi sur les franges délinquantes du Nord parisien, Abbes était même « le parrain de la Goutte-d’Or ; il avait tous les hôtels de passe ». Le Petit Abbes, personnage mystérieux qui a laissé peu de traces dans les gazettes, « tenait en partie Barbès et la Charbonnière », ajoute Jobic. Pour compléter son patrimoine, le « Nomade » disposait d’une table de « black jack rue Vavin et un bar de nuit à Montparnasse », selon les souvenirs d’un vieux voyou franco-kabyle.

Le « parrain de la Goutte-d’Or » semble même incontournable à la fin des années 1970. Abbes était présent dans le sous-sol du restaurant La Médina à Paris, dans le 9e, en novembre 1980, lors de l’assassinat de deux voyous de rang, « Nénesse » et Michel le Libanais. Un règlement de comptes qui aurait justement vu une alliance de circonstance entre truands juifs et arabes. Les deux victimes (qui n’étaient pas des angelots) seraient entrées en concurrence avec Abbes pour le contrôle d’hôtels de passe dans le secteur de la Goutte-d’Or. Nénesse ayant contribué largement à y « chasser » le clan Zemour.

Personnage trouble s’il en est, Abbes s’est aussi vu soupçonné lors d’un épisode sanglant des seventies, la fusillade du Lætitia, rue Notre-Dame-de-Lorette à Pigalle. Du nom d’un bar tenu par les frères Panzani, des voyous niçois qui passaient pour des « juges de paix » du milieu parisien à l’époque. Le 2 janvier 1975, six hommes sortis d’une estafette arrosent l’établissement, faisant deux morts et trois blessés graves. Un massacre « à la marseillaise », plutôt rare à Paris. L’expédition punitive a été attribuée à l’équipe Vella/Gauthier, les « Siciliens » de la Banlieue sud qui auraient voulu ainsi faire porter le chapeau aux Zemour, leurs grands rivaux. Une autre théorie que semble privilégier l’ex-commissaire Roger Le Taillanter, impute le règlement de comptes à ces derniers. « Un dernier “tuyau” enfin, colporté par un des membres de l’équipe des “Siciliens”, avance que toutes les armes des tueurs ont été fournies à une équipe de pieds-noirs, sans rapport avec les Z., par le nommé Abbes, un bordelier de Pigalle. On peut supposer que l’information ne vise qu’à brouiller les pistes », écrit-il dans Les Derniers Seigneurs de la pègre. L’enquête ne donnera rien. « La connaissance de la vérité ne quittera jamais le petit cadre muet des initiés, et les armes du droit et de l’enquête traditionnelle resteront ici, une fois encore, des hochets dérisoires, impuissants à déterminer, entre le calcul, la haine, la vengeance ou la folie meurtrière, le véritable moteur de l’événement », ajoute encore joliment Le Taillanter.

Abbes, plutôt basé à Barbès qu’à Pigalle, même si la frontière apparaît souvent mince entre les deux quartiers, surtout à cette époque, acquiert un statut semi-légendaire, au point que son patronyme reste inconnu pour beaucoup. Au cours de sa longue carrière, il a échappé en effet à plusieurs tentatives de meurtre. « Un jour on lui a tiré dessus, dans les jambes, raconte un ancien flic. Je connais d’ailleurs un type qui l’a visé par deux fois et qui l’a raté à chaque fois ! » Les amis de Nénesse Bennacer ont voulu le venger, eux aussi, le « Nomade » ayant été plus que soupçonné d’avoir donné le « top départ » aux tueurs. Là encore, en vain. Le « parrain de la Goutte-d’Or » semblait inoxydable, ou très chanceux, c’est selon. Finalement, le Petit Abbes est mort dans son lit. Du moins c’est ce que dit la légende.

Extrait du livre de Brendan Kemmet et Stéphane Sellami, « Maghreb connection », publié aux éditions Robert Laffont

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