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L'Allemagne et le Japon semblent être prêts à réinvestir dans le nucléaire.
L'Allemagne et le Japon semblent être prêts à réinvestir dans le nucléaire.
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Énergie

Le nucléaire pourrait-il un jour être propre ?

Les pays comme l’Allemagne et le Japon, qui avaient entamé un virage énergétique au lendemain de Fukushima, semblent être désormais décidés à réinvestir dans le nucléaire. Et si on cherchait à améliorer la filière plutôt que de rêver à d'irréalisables transitions écologiques ?

Bruno  Cahen et Stephan Silvestre

Bruno Cahen et Stephan Silvestre

Bruno Cahen est directeur industriel de l'ANDRA, établissement public industriel et commercial chargé de la gestion de l'ensemble des déchets radioactifs en France.

Stephan Silvestre est ingénieur en physique appliquée, Professeur à l'ESG Management School et spécialiste des risques énergétiques. Il est membre de la chaire des risques énergétiques de l’ESG-MS et anime le blog Risk Energy.

Il est le co-auteur de "Perspective énergétiques" qui vient de paraître aux Editions Ellipses

 

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La question du traitement des déchets a pu soulever la polémique par le passé. Peut-on, au lieu d’abandonner la filière, rendre le nucléaire plus propre ?

Bruno Cahen : La question est déjà très ancienne. La France a une politique de gestion des déchets depuis 1969 qui consiste à trier puis à isoler ces derniers dans des boîtes en métal ou en béton avant de les stocker dans les sites dédiés. Le premier de ces lieux se trouvait ainsi dans le département de la Manche (à Diguleville, NDLR) et a fonctionné jusqu’en 1994. J’ajouterais par ailleurs que 90 % des déchets ont une filière de gestion opérationnelle  l’on peut dire que dans ce domaine la France est plutôt en pointe lorsque l’on compare avec d’autres pays développés utilisant l’énergie nucléaire. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il n’y a pas de progrès à faire, la R&D (Recherche et Développement) représentant une partie importante de nos investissements (60%). Le but principal du traitement est de produire un déchet peu compact, toxique au minimum (à ne pas confondre avec radioactif, NDLR) et chimiquement stable. Viennent ensuite la surveillance et le stockage des déchets radioactifs qui permet de protéger l’homme et l’environnement le temps de la décroissance de  la radioactivité (d’une dizaine d’années à plusieurs milliers en fonction des durées de vie).

Stephan Silvestre : Il faut tout d’abord éclaircir cette notion. D’un point de vue des rejets atmosphériques (gaz, de type oxydes d’azote, oxydes de soufre, hydrocarbures, composés organiques volatiles, gaz à effet de serre ou encore microparticules), de la pollution des eaux ou même de l’industrie extractive associée, l’électronucléaire constitue l’une des filières énergétiques les plus propres. Bien d’autres filières mériteraient une attention plus soutenue avant celle-ci.

Concernant la question des déchets radioactifs, il faut là aussi donner quelques précisions préalables. Tout d’abord, il convient de resituer le niveau des rejets de la filière électronucléaire par rapport à l’ensemble des émissions. Il faut savoir qu’un Français est exposé en moyenne à 2,4 millisieverts (mSv) par an de radioactivité naturelle (sols, roches, gaz radon, rayonnement solaire…). Et il est loin d’être le plus exposé, puisque certaines populations (Inde, Iran, Brésil) reçoivent chaque année à 30, 50, voire 100 mSv sans dommage sanitaire connu (il existe même certains effets bénéfiques connus sous le terme de principe d’hormèse). À cela, s’ajoute la radioactivité artificielle, soit 0,7 mSv par an en moyenne. Mais ce chiffre peut rapidement exploser au terme de quelques examens médicaux (radiographies, scanners, scintigraphies…). En comparaison, les doses induites par la filière électronucléaire ne dépassent pas… 0,01 mSv par an. Autant dire que si on éliminait intégralement cette industrie, on ne diminuerait en rien l’exposition – bien modeste – des Français. 

Pour ce qui est des déchets de la filière nucléaire, il faut distinguer les matières valorisables de  celles qui ne le sont pas. En effet, les matières les plus radioactives, dites de Haute Activité, sont récupérées pour être recyclées en nouveau combustible, utilisable dans certaines centrales actuelles ou dans les futures centrales de quatrième génération. Pour celles qui ne sont pas recyclables, dites déchets ultimes, il n’existe pas de moyen industriel d’abaisser leur niveau de radioactivité. La seule solution consiste donc à les vitrifier puis les entreposer temporairement dans des lieux dédiés (des piscines) en attendant un stockage définitif. Ce dernier a été fait jusqu’à récemment de différentes façons, plus ou moins satisfaisantes : en surface, en eaux maritimes profondes, dans des mines de sel ou encore dans des roches volcaniques. Mais dorénavant, on recherche des solutions souterraines, soit à faible profondeur, soit dans des couches géologiques profondes (plusieurs centaines de mètres), ou encore dans des couches argileuses.

Si les durées d’atténuation de la radioactivité de certains éléments effraient parfois (plusieurs milliers d’années, voire centaines de milliers d’années), il faut, encore une fois, comparer les niveaux de radioactivité à ceux de la nature, à commencer par les roches, infiniment plus élevés. 

Quelles sont les récentes innovations en matière de traitements des déchets ?

Bruno Cahen : L’innovation majeure concerne pour l’instant le traitement des déchets  qui comportent à la fois de la matière organique et des éléments radioactifs à vie longue. Cela permettrait d’isoler d’un côté les déchets extrêmement radioactifs, sous une forme adaptée pour les  stocker à grande profondeur et de l’autre la matière moins nocive afin d’assurer un stockage plus approprié. Bien que l’on en soit encore qu’au stade de la recherche cette percée scientifique pourrait permettre de réduire les volumes à stocker et donc de simplifier la gestion. Par ailleurs, des recherches sont également en cours concernant le recyclage dans l'industrie nucléaire de déchets métalliques de très faible activité et sur les déchets qui pourraient être produits à l’avenir par l’industrie nucléaire ( Iter, Gen IV). Enfin, la séparation/transmutation, étudiée dans le cadre des recherches sur les réacteurs du futur, permettrait par exemple de traiter les déchets les plus radioactifs qui seraient produits par ces réacteurs pour que leur refroidissement avant stockage soit plus rapide ou compact (un déchet hautement radioactif dégageant beaucoup de chaleur).  

Le démantèlement des vieilles centrales nucléaires est aussi une opération délicate. Où en est-on dans ce domaine ?

Bruno Cahen : L’un des principaux enjeux, et ce n’est pas le seul, est là aussi le traitement et le stockage des déchets. Un démantèlement consiste en général à produire et gérer des déchets qui sont à 80% non radioactifs. Dans les 20 % de déchets radioactifs restants on trouve en grande partie des déchets de très faible activité qui sont stockés dans l’Aube au Cirès (Centre industriel de regroupement, d'entreposage et de stockage) depuis une dizaine d’années. L’enjeu se trouve aujourd’hui davantage dans la caractérisation "sur pied" du déchet, dès la conception du démantèlement, en vue de l'optimisation, certaines pièces n’ayant pas besoin d’être intégralement découpées par exemple (un travail commun EDF-Andra a ainsi permis de stocker deux générateurs de vapeurs issus du démantèlement de la centrale de Chooz). Il est aussi important d’imaginer une meilleure coordination entre l’exploitant du site, les entreprises impliquées et les structures publiques comme l’Andra afin que la gestion des déchets soit optimale en termes de logistique, de réduction de l'exposition à la radioactivité (doses reçues par les salariés sur tout le cycle de vie du déchet), de risques et de coût. Beaucoup a déjà été fait mais la filière est bien consciente des progrès qui doivent encore être réalisés. Un groupe de travail spécifique a été créé cette année. 

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