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La "lumière blanche au bout du tunnel" s'apparenterait plus à une sensation d'amour qu'à une expérience visuelle
La "lumière blanche au bout du tunnel" s'apparenterait plus à une sensation d'amour qu'à une expérience visuelle
©REUTERS/Timothy Sim

Le bout du tunnel

Le mystère des Expériences de Mort Imminente

Alors q'une étude de l'Université du Michigan concernant les Expériences de Mort Imminente (EMI) vient de paraître, les questions sur ce sujet intrigant ne manquent pas. Bien qu'il fascine aussi bien les chercheurs que les illuminés, ce phénomène n'a toujours pas trouvé de réponse concrète.

Jean-Pierre  Jourdan

Jean-Pierre Jourdan

Jean-Pierre Jourdan est docteur en médecine, vice-président et directeur de la recherche médicale de l’IANDS-France (International Association for Near-Death Studies). Dans le cadre de ses recherches, il étudie les Expériences de Mort Imminente (EMI) depuis près de vingt ans.

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Atlantico : Une expérience récente, menée par des chercheurs de l’Université du Michigan, a décelé une activité cérébrale très forte chez des rats en situation de mort imminente. Que penser de ces résultats ?

Jean-Pierre Jourdan :On ne peut pas déduire ce qui peut se produire chez l’homme de ce qu’on a trouvé chez le rat. Je suis très surpris des titres sensationnels et des réactions suscités par cette étude, qui n'apporte pas grand-chose dans la mesure où on n’a pas attendu de provoquer des arrêts cardiaques chez des rats pour savoir ce qui se passait dans un cerveau humain dans un tel cas.

Lors de la pose d'un défibrillateur implantable, on provoque un arrêt cardiaque contrôlé afin de régler l’appareil. Tout cela est monitoré, en particulier par électro-encéphalogramme (mesure de l’activité cérébrale), et plusieurs études ont montré depuis la fin des années 1990 ce qui se passe dans un cerveau humain lors d’un arrêt cardiaque : au bout de 15 à 20 secondes environ l’activité cérébrale ralentit jusqu’à s’arrêter.

Cette étude sur des rats est certainement rigoureuse et n'a pas à être remise en cause, mais elle ne montre que ce qu'elle était destinée à rechercher : la réaction de cerveaux de rats à un arrêt de la circulation cérébrale. (Dans des circonstances particulières, puisqu'ils étaient anesthésiés). En déduire quoi que ce soit concernant l'homme n'est tout simplement pas sérieux.

Aujourd’hui que savons-nous de manière certaine sur les Expériences de Mort Imminente (EMI ou NDE – Near Death Experience) ?

Tout d’abord, toutes les études faites en services de cardiologie chez les personnes ayant subi un arrêt cardiaque montrent la même fréquence de survenue, autour de 15%. D'autre part, l'étude de centaines de témoignages montre que les EMI peuvent survenir dans des circonstances extrêmement diverses, les arrêts cardio-circulatoires en représentant moins de 25%.

Durant ces expériences, le cerveau peut être qualifié de "parfaitement fonctionnel" comme dans les Fear-Death Experiences, (sur le point de subir un accident de la route paraissant fatal mais finalement évité, vous vivez une EMI sans que votre cerveau ait subi le moindre dommage), expériences survenues pendant une méditation ou un orgasme, jusqu'à "totalement incapable de la moindre activité" (hypothermie profonde) en passant par tous les états intermédiaires possibles (overdose, noyade, syncope, arrêt cardiaque, arrêt cardiaque pendant une anesthésie, etc.).

Ce que l’on sait aussi, c’est que ces expériences sont très cohérentes du point de vue de leur déroulement. De même, leurs conséquences sont très intéressantes : la plupart des personnes ayant vécu ce genre d’expérience reviennent avec des changements de valeurs similaires, un sens éthique accru, ils vont plus vers l’autre, se demandent vraiment comment aider leur prochain. Ils ont aussi tendance à défier tout ce qui est dogmatique : religion, politique, philosophique, et se mettent à penser par eux-mêmes.

Quelles sont les questions qui continuent de se poser à ce stade de la recherche ?

Pour moi, c’est avant tout un comportement inhabituel de la conscience. Inhabituel, « exotique » certes, mais la similarité des témoignages, leur cohérence interne et leur fréquence en font une expérience qui peut et doit être étudiée par la science.

Sur le plan scientifique, l'une des questions fondamentales est de savoir comment il est possible de vivre et mémoriser une expérience quelconque alors que le cerveau en est théoriquement incapable. En 25 ans de recherche, j'ai rencontré des dizaines de personnes qui ont été capables de me décrire précisément ce qui se passait autour d'elles à un moment où tous les chirurgiens, anesthésistes ou autres auraient juré qu'elles étaient inconscientes et incapables ni de percevoir ni de mémoriser.

Autre énigme, tout à fait à notre portée pour une étude scientifique : le souvenir d'une EMI est très particulier, il est toujours présent, et ne s’efface jamais contrairement aux souvenirs ordinaires, même marquants, qui finissent toujours par s’estomper. Dans 95% des cas, le souvenir de l’EMI est intact, comme si l'expérience venait d'être vécue. Des neuropsychologues du Coma Science Group ont d’ailleurs récemment montré qu'il ne s'agissait pas de faux souvenirs ou de souvenirs induits ou hallucinatoires.

Sur le plan humain, on peut - entre autres - se demander comment une expérience qui n’a duré que quelques instants peut à ce point changer la vie et les valeurs des personnes qui l'ont vécue.

Peut-on discerner une typologie de ces expériences ? Qu’est-ce qui est homogène, hétérogène ?

Ce qui est homogène c’est ce qu’on retire de l’ensemble de ces expériences, ce que l'on peut appeler des invariants. Raymond Moody et Kenneth Ring avaient déjà mis en évidence la structure globale de l'EMI : les gens perçoivent leur environnement et ce qui se passe autour d'eux depuis un point extérieur à leur corps, se retrouvent dans une structure de passage plus ou moins symbolique (tunnel, porte, pont…), sont baignés par une lumière extrêmement intense mais qui n’est pas aveuglante, s’apparentant plus à de l’amour qu'à une simple sensation visuelle. Dans quelques cas, il y a la rencontre avec des personnes disparues, et/ou avec un être de lumière,  « personnage » souvent plein d’humour, qui les guide et les aide à passer leur vie en revue. Ils en revoient des scènes importantes en comprenant  les effets de leurs actes, en saisissant tous les tenants et les aboutissants, souvent en étant simultanément eux-mêmes et à la place de l’autre. On retrouve dans certains cas une impression d’accès à une connaissance universelle mais ils n’en ramènent généralement pas grand-chose. Enfin, très souvent, la sensation d’une limite à ne pas dépasser faute de quoi le « retour » deviendrait impossible.

Mais il faut garder à l'esprit que tout ceci est un schéma du déroulement global de ces expériences. Dans la réalité, on trouve de tout, d’une expérience courte et très simple jusqu'à des expériences extrêmement complexes présentant l'ensemble de ces caractéristiques.

Une autre caractéristique des EMI est que temporellement, elles ne sont pas linéaires. Il est très difficile pour les personnes qui les ont vécues de donner une chronologie précise de leur vécu.

Pourrait-on lier les visions vécues par les patients aux représentations "classiques" de la mort que sont la lumière au bout du tunnel, le flottement de l’âme ou encore la légende urbaine du film de la vie qui défile ?

Les concepts dont vous parlez sont tirés de ces expériences. Avant que les EMI ne soient connues et décrites, les représentations de la mort étaient essentiellement le fait des religions, qui se considèrent comme les représentants de l’au-delà sur Terre. Par contre depuis que ces phénomènes sont connus, dès que l’on pense à la mort on se réfère à ces expériences et à ce que décrivent celles et ceux qui les ont vécues.

Mais concernant la mort, il est important de préciser une chose : il s'agit d'un état par définition définitif et irréversible. Les gens qui ont vécu une EMI n’ont jamais été morts, sinon ils ne seraient pas là pour nous en parler. Il y a aujourd’hui beaucoup de petits malins qui jouent de l'angoisse de mort, utilisant les EMI pour en déduire des promesses gratuites (mais rémunératrices !) de « survie » ou d'« après-vie », en jouant sur l’ambiguïté, sur la « presque » mort. C'est pour moi de l’escroquerie intellectuelle.

Il y a bien sûr des questions importantes qui concernent la signification profonde des ces expériences, qui semblent effectivement donner un sens à la vie dans quelque chose de plus large qui pourrait l'englober. Mais il s'agit pour l'instant de questions métaphysiques où toutes les conceptions et supputations sont permises. Même si ce versant peut et doit être pris en compte, il ne doit pas masquer l'essentiel : pour la science les EMI sont avant tout une piste pour comprendre la conscience, dont elles représentent un comportement exotique qui peut être riche d'enseignements.

Quelles sont dans ce domaine les pistes explorées actuellement par la recherche ?

Certains pensent que tout se passe dans le cerveau, d’autres que rien ne se passe dans le cerveau : ces expériences soulèvent avant tout beaucoup de polémiques, et leur étude est parasitée par les croyances et expectatives de chacun. Il est encore très difficile de les aborder avec une vraie objectivité dénuée d’à-priori...

Pour moi ce n’est pas comme ça qu’il faut poser la question, les choses sont beaucoup plus complexes et intéressantes. On ne peut en rester à une opposition caricaturale entre spiritualistes qui « croient » et vous assurent que tout cela concerne l'« âme », et scientifiques qui sont tout autant dans une croyance, même si elle est opposée. La science n'a que faire des croyances, ni des opinions, peurs ou expectatives. Elle s'occupe de recueillir des faits, de les analyser et enfin, quand c'est possible, d'en tirer des conclusions.

Nous en sommes donc pour l'instant à recueillir des témoignages de la manière la plus complète possible, à l'aide d'un questionnaire mis au point en collaboration avec le Coma Science Group de l'université de Liège. L'étape suivante consiste à analyser toutes les données recueillies avec les outils d'évaluation dont nous disposons, et à étudier ce qui peut se passer dans le cerveau dans des circonstances diverses, y compris dans des circonstances plus ou moins proches de la mort cérébrale. Une autre piste nécessaire pour éviter de rester dans le flou est de comparer les diverses sensations rapportées durant les EMI avec certains phénomènes neurologiques qui leur ressemblent plus ou moins. Il est aussi intéressant de comparer les EMI avec des expériences apparemment similaires mais bien connues et expliquées, comme les paralysies du sommeil et les intrusions de sommeil paradoxal.

Quel genre d'applications pourrait-on tirer de ces recherches ?

Sur un plan très pratique, je propose depuis des années d'étudier l'hypothèse d'un mécanisme de protection cérébral qui se déclencherait, soit lors d’une anoxie réelle, soit lors d’une menace comme dans les Fear Death Experience.C'est ce mécanisme qui pourrait être à l’origine du déclenchement de l’expérience, sans pour autant apporter une quelconque explication ni au déroulement ni à la signification de l'expérience, pas plus qu'aux changements de valeurs observés chez les « Emistes », les personnes ayant vécu une EMI.

Si une circulation cérébrale efficace n'est pas rétablie en moins de 3 minutes, le cerveau subit une destruction progressive et irréversible. Il semble que les personnes qui ont fait une EMI n’aient quasiment pas de séquelles. Une étude devrait être menée pour chiffrer précisément la proportion de séquelles cérébrales en comparant avec les personnes qui ont fait un arrêt cardiaque sans en rapporter d'EMI. Si l'on pouvait mettre en évidence et reproduire un tel phénomène de neuroprotection, d’un point de vue médical ce serait un énorme progrès.

Mais avant tout, ainsi que je vous le disais, ces expériences sont à mon avis une vraie mine de diamants pour la science, une mine d'informations pour avancer dans notre connaissance et notre compréhension de la conscience humaine. Mais nous ne pourrons exploiter cette mine que quand nous nous serons débarrassés des croyances diverses et des a priori qui en bouchent l’accès.

Elles pourraient aussi, mais là nous sommes dans la métaphysique et non encore dans la science, apporter beaucoup pour comprendre la place de la conscience dans l'univers, tout autant que l'importance et la signification de la vie.

Propos recueillis par Raphaël Lupovici

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