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Des agriculteurs récoltent des céréales dans un champ de blé dans la région de Kharkiv le 19 juillet 2022.
Des agriculteurs récoltent des céréales dans un champ de blé dans la région de Kharkiv le 19 juillet 2022.
©SERGEY BOBOK / AFP

Contexte défavorable

Le monde fonce vers une crise alimentaire majeure pourtant parfaitement évitable

Les secteurs agricoles et de l’alimentation à travers le monde font face à des perturbations majeures. Les crises se chevauchent avec la pandémie de COVID-19, les guerres (notamment en Ukraine) et les difficultés dans les chaînes d'approvisionnement. Les dirigeants mondiaux ne peuvent pas se permettre d'ignorer cette catastrophe en cours. L'augmentation des prix des denrées alimentaires menace de déstabiliser l'ordre politique et social.

Matthieu Brun

Matthieu Brun est chercheur associé à SciencesPo Bordeaux et Directeur scientifique de la Fondation pour l'agriculture et la ruralité dans le monde (FARM). Twitter : @MatthieuBrun3

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Atlantico : Aujourd’hui, les systèmes agricoles et les chaînes alimentaires mondiales ont été fragilisés par des crises sans précédent, pandémie mondiale, guerre en Ukraine ou problème dans les chaînes d’approvisionnement d’engrais. Aurions-nous dû nous prémunir auparavant contre ses crises ? 

Matthieu Brun : Cela fait quelques années que l’on connaît les racines de cette crise et nous aurions pu activer plusieurs leviers pour l’éviter. Le premier est celui de la protection sociale. Lorsque nous sommes dans une situation où les populations n’ont plus assez de revenus et ne peuvent plus acheter leur nourriture, il faut qu’un système de protection leur donne un accès à l’alimentation. Ce type de programme existe, mais ils sont assez faibles. Nous sortons de 30 à 40 ans d’ajustements structurels dans les pays africains sub-sahariens et les politiques sociales ont été complètement déconstruites. 

Les filets de sécurité sont-ils adaptés aux crises actuelles ?

Les filets de sécurité ne sont plus adaptés et ils ne se déclenchent pas assez rapidement. Le Programme alimentaire mondial (PAM) est une aide d’urgence, notamment pour les populations en situation de conflits, de déplacements etc… Mais les programmes nationaux de protection sociale sont souvent inopérants, n’ont pas assez de moyens ou ne parviennent pas à cibler les individus qui en ont besoin. On préfère subventionner l’alimentation afin que tout le monde ait accès à une alimentation pas chère au lieu d’aider la partie de la population qui a le plus besoin d’aide. 

Faudrait-il alors cibler les aides pour éviter de telles crises ?

Le ciblage est un élément important pour permettre aux populations les plus précaires d'acheter de la nourriture ou d’y accéder en leur donnant suffisamment d'argent. Pourtant, l’argent n’est pas le seul élément pour régler le problème, il faut que les denrées soient produites localement et que des filières de transformations locales soient développées. Permettre à un Nigérien d’acheter du blé russe ou ukrainien n’a que très peu d’intérêt. Il faut que les agricultures de petite ou de moyenne taille soient intégrées dans les filières et que la production soit compétitive. 

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Aujourd’hui, le blé coûte très cher, mais il y a quelques années il était encore bon marché. Au Nigeria, grâce à la manne pétrolière, on a préféré acheter du blé à bas prix et cela a fait baisser en compétitivité le sorgho ou le mil. On peut se demander si l’on ne doit pas protéger pendant une certaine période un pays. Cela a marché au Sénégal avec le développement de la filière volaille. Le système du village planétaire a entraîné des bugs dans le fonctionnement des marchés. 

Alors que les accords commerciaux ont été signés lorsque le prix des denrées était bas, devrions-nous les adapter aux prix actuels ? Le marché tel qu'il fonctionne aujourd'hui permet-il d'atteindre la sécurité alimentaire ?

Lorsque l’on regarde le marché global, il y a un peu moins de dix pays dans le monde qui exporte la majorité du blé : pays de l’UE, Russie, Canada, Australie… Dès qu'un incident politique, climatique ou agronomique arrive, cela perturbe l'ensemble des échanges et a des conséquences sur tous les autres marchés et au niveau mondial. De plus, certains pays protègent leur marché national ce qui handicape les capacités d'approvisionnement de pays exportateurs. Quand des grands pays comme l’Inde, la Thaïlande ou le Viet-Nam décident de fermer leurs frontières d’exports sur le riz pour éviter que leur population voit leur alimentation augmenter, cela crée aussi des dysfonctionnements sur les marchés et une augmentation de prix. Il devient difficile pour des pays comme l’Égypte et le Sénégal d’aller sur les marchés pour acheter de la nourriture et l’ensemble de la chaîne est perturbée. 

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Dans ces moments de crises, il faudrait de la transparence, de la coopération pour avancer ensemble. L’OMC bute sur ces points agricoles depuis la crise en 2007-2008 et aucun mécanisme n’a été mis en place. On ne sait pas où sont les stocks et qui les possède. La Chine a par exemple une quantité de stock importante, mais on ne sait pas exactement combien et cela a des conséquences sur la fluctuation des prix. Le marché a besoin de régulation pour fonctionner car actuellement la dérégulation a entraîné des conséquences dommageables pour la sécurité alimentaire. 

Avec une régulation adaptée, la crise actuelle aurait-elle été appréhendée différemment ?  

Si l’on avait mis en place des mécanismes de transparence de coopération dès l’augmentation du premier prix, la crise aurait été moindre. Lorsque le prix du maïs et du blé dépasse un certain niveau, nous pourrions arrêter l’utilisation de ces céréales pour la fabrication de carburant afin de les conserver pour l’alimentation humaine. Ainsi, la volatilité des prix pourrait être stoppée.

L’investissement pour répondre à la crise alimentaire est-il conséquent ? 

La différence de budget public consacré à l’agriculture est importante entre l’Afrique sub-saharienne et l’Union européenne. Les ONG doivent appuyer des politiques publiques, nous manquons de cohérence en matière de politique agricole. Les politiques de soutien des ONG doivent être adossées à des politiques publiques qui permettent d’aller dans le bon sens. On a aussi besoin de financements privés qui soutiennent la création d’une meilleure agriculture dans les pays en développement. 

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