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Mexique coronavirus covid-19
Mexique coronavirus covid-19
©PEDRO PARDO / AFP

Inégalités

Le Covid a fait repartir à la hausse l’extrême pauvreté dans le monde : que faire pour réinverser la tendance ?

L’extrême pauvreté est en hausse à travers le monde suite à l'impact de la crise du Covid-19. Quels sont les pays qui sont les plus touchés ? Quelles sont les mesures qui pourraient permettre d’inverser cette tendance ?

Jean-Philippe Delsol

Jean-Philippe Delsol

Jean-Philippe Delsol est avocat, président de l’Institut de Recherches Economiques et Fiscales, IREF, essayiste. Dernier ouvrage paru : Eloge de l’Inégalité, chez Manitoba/Belles Lettes, Novembre 2019.

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Atlantico.fr : L’extrême pauvreté repart à la hausse dans le monde à cause de la crise du coronavirus. Des millions de familles vivent avec moins de 1.90 dollars par jour. Quels pays sont davantage touchés que les autres ?

Jean-Philippe Delsol : D’après les estimations les plus récentes, 10 % de la population mondiale vivait avec moins de 1,90 dollar par jour en 2015, ce qui représente 734 millions d’habitants. Ce taux atteignait près de 36 % en 1990, soit 1,9 milliard de personnes. La baise de la grande pauvreté s’est poursuivie, sans doute plus lentement depuis 2015 jusqu’en 2019. Malgré une hausse de 50% de la population sur la même période, la grande pauvreté a donc très fortement régressé depuis la chute du mur jusqu’à la crise de la Covid. Selon la Banque mondiale, les 43 pays du monde qui possèdent les taux de pauvreté les plus élevés sont ceux qui se trouvent en situation de fragilité ou de conflit. Beaucoup d’entre eux se situent en Afrique subsaharienne et sont confrontés au djihadisme qui instaure une insécurité dont les plus pauvres sont les premières victimes. La pauvreté est bien souvent aussi, et en même temps, le fait de mauvaises institutions, de gouvernements et d’administrations prévariqués, de politiques étrangères au bien commun. Les pays confrontés à une situation de fragilité et de conflit chronique ont vu leurs taux de pauvreté stagner à plus de 40 % au cours de la dernière décennie, tandis que ceux qui s’en sont sortis les ont réduits de plus de la moitié.

Que faudrait-il faire pour stabiliser cette tendance ou au mieux l’inverser ?

Le bon objectif n’est pas de stabiliser la pauvreté, mais de continuer à la combattre et de finir par l’éradiquer, ou presque. Mais je crains que nous retombions dans les anciennes ornières et les impasses qui ont contribué jadis à alimenter cette extrême pauvreté. Au début du XIXème siècle, il y avait sans doute environ 85% des habitants de la planète vivant dans l’extrême pauvreté. C’est la croissance économiques et commerciale plus que les mesures de redistribution forcée qui ont permis de réduire très sensiblement l’extrême pauvreté, notamment après la chute du mur de Berlin, quand la détente entre les deux blocs a permis de libérer les échanges à travers le monde et quand une conception un peu plus libérale de la société a prévalu contribuant à encourager l’initiative, le travail et l’enrichissement légitime fondé sur la création de valeur.

Le développement des accords commerciaux multilatéraux, la baisse des tarifs douaniers, les immenses progrès en matière de communication et de transport ont permis un essor  considérable   des échanges Le développement des accords commerciaux multilatéraux mis en place après la seconde guerre mondiale au sein du G.A.T.T. puis de l’OMC a été un deuxième facteur essentiel de cette globalisation. L'objectif de ces accords a été de diminuer progressivement les droits de douane, d'interdire les quotas tout en favorisant le multilatéralisme par la clause de la nation la plus favorisée... Depuis 1990, les échanges commerciaux ont connu une croissance moyenne deux à trois fois supérieure à celle de la production de biens et services. Cette augmentation très significative des échanges a favorisé un développement de la richesse qui a irrigué le monde et sorti de nombreuses personnes de la pauvreté. Il vaut mieux acheter leurs produits aux petits producteurs des pays pauvres que d’accorder à leur pays des subventions qui se perdent dans les sables mouvants de la corruption.

La Banque mondiale prévoit que le nombre de personnes vivant dans l'extrême pauvreté augmentera de 70 à 100 millions cette année et pourrait le rester pendant plusieurs années. Comment la Banque Mondiale peut freiner cette augmentation ? Les pays riches ont-ils également un rôle à jouer ?

La Banque mondiale a les moyens d'encourager le développement dans les pays les plus pauvres en facilitant les projets créateurs d'emploi et de richesse. Elle peut notamment aider financièrement les porteurs de ces projets économiques. Mais il faut surtout qu’elle évite de jouer un rôle de père Noël. Quand le monde développé donne de l’argent aux pays pauvres, cette manne qui reste souvent dans les mains de pseudo-élites défaillantes et malhonnêtes ne sert qu’à perpétuer la misère dans le pays concerné. D’énormes montants ont ainsi été reçus par certains pays connus pour leur pitoyable gestion : le Zimbabwe de Mugabe a bénéficié d’une aide internationale représentant 10 % de son revenu national en 2010 ; dans les pays comme le Bénin, le Niger, la Sierra Leone, le Togo, l’Uganda, le DRC, le Mali, l’Éthiopie, Madagascar, les aides internationales représentaient à la même époque plus de 75 % des dépenses publiques. « La corrélation entre l’aide (comme part du revenu national) et la croissance reste négative même en prenant en compte toutes les autres causes importantes de croissance », note Angus Deaton (The Great Escape, Princeton University Press, 2013, p. 288). Et il constate que la croissance de ces pays a baissé de manière significative quand l’aide s’est accrue non moins significativement. Et au contraire quand l’aide internationale vint à décliner après la fin de la guerre froide, la croissance a repris de la vigueur. Bien sûr cette aide internationale aux pays pauvres a permis de construire des routes, des écoles et des hôpitaux, de nourrir des enfants, mais elle a aussi rendu les gouvernements et les gens de ces pays moins responsables, elle en a affaibli les institutions et parfois les a perverties. « Nous devons laisser les gens pauvres se prendre en charge et s’en sortir par eux-mêmes» (Idem, p. 312), conclut le prix Nobel. C’est aussi l’observation du Père Sirico (Robert Sirico, Catholique et libéral,les raisons morales d’une économie libre, Paris, Salvator, 2018, p. 82) : « Les cultivateurs de riz haïtiens, par exemple, ont vu leurs activités anéanties par le riz subventionné par les États-Unis, déversé dans le pays sous forme d’aide gratuite. Créer un surplus de riz aux États-Unis en le subventionnant puis en achetant l’excédent pour l’envoyer en tant qu’aide à l’étranger peut être une bonne stratégie pour les États producteurs de riz comme l’Arkansas. Pour les cultivateurs des pays en développement, qui doivent dès lors entrer en concurrence avec de la marchandise gratuite, une telle politique est désastreuse[1] ». Et il a cité par ailleurs le développeur de software ghanéen Herman Chinery-Hesse, fondateur de SOFTtribe, la plus grande entreprise de software au Ghana, qui s’est montré très direct dans l’entretien qu’il lui a accordé : « Je n’ai jamais entendu parler d’un pays qui se serait développé grâce à des aides. Si vous en découvrez un, tenez-moi au courant. Je ne connais que des pays qui se sont développés grâce au commerce, à l’innovation et à l’entreprise. Je n’ai pas connaissance d’un pays ayant reçu tellement d’aides économiques qu’il serait soudain devenu le premier pays du monde. Je n’ai jamais entendu parler d’un tel pays. La voie qui est actuellement suivie n’est pas la bonne ; c’est une voie qui ne mène nulle part » (Idem, p. 89). Pour permettre à ces pays de vivre et se développer, il vaudrait donc mieux moins d’aide et plus d’ouverture. Il vaudrait mieux libérer le commerce avec eux et accueillir leurs produits en réduisant les contraintes douanières et réglementaires qui entravent aujourd’hui leurs importations dans les pays développés.

Les pays riches se sont enfermés dans la peur de la COVID d’une manière elle-même virale et maladive. Ce virus et les réactions qu’il a entrainé dans une large partie du monde ont renforcé des reflexes de repli au nom d’un souverainisme désuet et dangereux pour tous. La réduction des échanges mondiaux qui risque de s’ensuivre de manière durable affaiblira tous les habitants de la planète, mais surtout les plus pauvres. A nous de réagir et d’expliquer qu’on peut s’ouvrir au monde économiquement et commercialement sans perdre son identité.


[1] Robert Sirico, Catholique et libéral,les raisons morales d’une économie libre, Paris, Salvator, 2018, p. 82.

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