Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
©PAUL FAITH / AFP

Ulster

Le centenaire de l’Irlande du Nord assombri par les jeux sans frontières entre Londres et Bruxelles, et la démission du premier ministre unioniste Arlene Foster

Fresques, affiches, ici en Irlande du Nord, le peuple n’est pas muet, les murs parlent, et les murs ne manquent pas. Côté face, unioniste, on y fête les 100 ans, côté pile, des affiches rouge vif dénoncent un centenaire d’oppression​.

Thierry Martin

Thierry Martin

Thierry Martin est entrepreneur, essayiste, sociologue de formation, ancien doctorant de l’EHESS, diplômé de l’Institut Français de Gestion, Paris. Il tient une chronique sur Boulevard Voltaire concernant, l’Angleterre, Boris Johnson, le Brexit et l’après. Il est l'auteur d’un essai publié dans la revue trimestrielle Liberté Politique : « Réflexions sur le conservatisme anglais », il est également contributeur à La Tribune, à Figarovox ou à Valeurs Actuelles. Il prépare un essai sur la Globalisation et la politique des identités.

Voir la bio »

Bill un commerçant du quartier de Sandy Row à Belfast se réjouit : « On a prévu des fêtes de quartier tout au long du mois de mai, avec des feux de joie et des défilés de nos groupes de flûtistes. Ils seront habillés comme en 1921. Une nouvelle fresque sera même inaugurée au coin de la rue !​ » Ce lundi 3 mai 2021 marque les 100 ans de l’Irlande du Nord.

Mais bien des nuages assombrissent déjà la fête, le moindre problème d'approvisionnement, de délai, de rupture est interprété par les nord-irlandais comme le résultat du « protocole » (de l’accord du Brexit) même si la grève des contrôleurs douaniers et sanitaires soi-disant menacés par les anti-frontières au sein du Royaume (paramilitaires loyalistes) y a mis fin avant même l'application du dilatoire article 16. Les ports nord-irlandais deviendraient de fait les frontières de cette mer d’Irlande qui sépare la Grande-Bretagne de l’Irlande du Nord si le protocole signé par Londres et Bruxelles dans le cadre du Brexit était appliqué. L’éventualité d’une frontière au sein du Royaume-Uni entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne ne passe pas, et Arlene Foster, premier ministre et chef du parti unioniste DUP pro-Brexit vient d’en faire les frais. 

Les premières salves furent lancées par les électeurs de droite du DUP qui se sont dirigés vers le parti Traditional Unionist Voice, tandis que les unionistes plus modérés se dirigeaient vers le parti pro-Union, l’Alliance. Même si globalement les unionistes restent en tête quel que soit le type d’élection, les électeurs d’Irlande du Nord qui ont soutenu le Brexit voient bien que les tenants de la désunion gagnent du terrain dans les sondages et attendent tranquillement le prochain référendum d’autodétermination en comptant désormais sur la démographie catholique, ce qui paradoxalement attise les tensions et l’insécurité. Ce que craignent les loyalistes, c’est une tentative d’annexion à terme de l’Ulster, leur nation, du nord de l’île par le sud irlandais sous prétexte de ne pas rematérialiser la frontière terrestre. 

Ainsi le départ d’Arlene Foster de l’exécutif, qui ne sera effectif qu’à partir de la fin juin, à la différence de sa démission immédiate du DUP, n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elle avait rencontré le Loyalist Communities Council (LCC), qui dit parler au nom de l’Ulster Volunteer Force, du Red Hand Commando et de l’Ulster Defence Association, pour planifier une campagne contre les règles du Brexit. Elle savait que le DUP faiseur de rois sous Theresa May, parce que nécessaire à la majorité conservatrice à Westminster, n’était plus incontournable depuis l’élection de la majorité conservatrice écrasante qui triompha avec Boris Johnson à sa tête. 

À Lire Aussi

Irlande du Nord : l’IRA va-t-elle déterrer la hache de guerre ?

Le succès des méthodes violentes du Sinn Féin qui maintenant, soutenu par le Parti communiste et le parti gauchiste People Before Profit, partage le pouvoir exécutif dirigé par le leader de l’unioniste DUP a donné des idées à la jeunesse loyaliste inquiète. Ainsi les jeunes des quartiers protestants se sont emparés par mimétisme guerrier de la geste violente qui accompagna la gauche catholique et républicaine d’Ulster lors de ce qu’on appelle ici les « troubles ». Un vieil unioniste dit : « Les gosses se disent que si la violence a marché pour les républicains, qui siègent maintenant au gouvernement malgré les crimes de guerre de l’IRA, pourquoi ça ne marcherait pas pour nous ? 

Arlene ne connaît que trop le parfum amer de cette violence inexorable. Son père qui était fermier et policier dans le service de police royale de l'Ulster, a été victime d'une tentative d'assassinat de la part de l'IRA quand elle n’avait que huit ans. Il survivra, une balle dans la tête. Lorsque Arlene a seize ans, l'IRA orchestre un attentat à la bombe contre le bus scolaire à bord duquel elle se trouve ; la jeune fille assise à côté d'elle est grièvement blessée.

La triste annonce de la mort du prince Philip, mari de la reine Elisabeth II, qui a endeuillé tout le Royaume-Uni a institué une trêve de fait, mais la braise couve encore sous la cendre.

Le port de Belfast a bien changé depuis l’époque où l’on y construisait le Titanic. Belfast possède l'une des plus grandes cale sèche du monde, et les grues géantes (Samson & Goliath) du chantier naval de Harland and Wolff dominent l'horizon quand on navigue dans cette mer d’Irlande que Bruxelles voudrait désormais contrôler. Ici à Belfast, où à l’époque de Louis XIV se sont établis des huguenots français pour y faire le commerce du lin, faisant suite à l’établissement des Anglais et des Écossais, les frontières sont à l’intérieur, on parle de peacelines. Ces murs de la paix, "murs de la honte" disent certains, désignent une série de barrières de séparation construites pour séparer les quartiers catholiques des quartiers protestants de la ville. Ils persistent en dépit de l’accord de paix signé par l’ensemble des parties le 10 avril 1998. La longueur de ces portions de mur varie de quelques centaines de mètres à plus de 5 km. On recense aujourd'hui 99 murs de la paix. Certains ont de vastes portes que l’on ferme à la tombée de la nuit, le week-end ou lors d’émeutes. Le 9 mai 2013, le gouvernement nord-irlandais s'est engagé à détruire les murs de la paix dans les dix ans. Mais selon une étude de l’université d’Ulster publiée en septembre 2012, seuls 14 % des habitants des quartiers comportant un "mur de la paix" souhaitent que ce dernier soit détruit dans un futur proche.

Les premiers « murs de la paix » ont été construits en juillet 1969, par les forces de l’ordre, afin de remplacer les « barricades » élevées trois ans plus tôt par la population des « Interfaces », les quartiers mixtes habités par autant de catholiques que de protestants, destinées à se protéger des affrontements entre les deux communautés.

Après plusieurs nuits d’émeutes à Derry au Nord, unionistes et républicains avaient fini par s’opposer dans la nuit du mercredi 7 au jeudi 8 avril dans Lanark Way qui relie à l’ouest de Belfast deux quartiers : l’orange et le vert, Shankill l’unioniste où flotte l’Union Jack et ses ouvriers majoritairement protestants qui soutiennent Boris Johnson, et Springfield, terre de gauche républicaine et catholique. Les deux grandes et lourdes portes de fer permettant de passer durant la semaine le haut mur rehaussé de grillage sont fermées pour cause d’émeutes.

Toute la classe politique d’Irlande du Nord a condamné ces violences, ainsi que le premier ministre Boris Johnson et le négociateur du Brexit pour la Commission européenne Michel Barnier. La Maison Blanche s'est également dit "préoccupée". Le gouvernement d’Irlande du Sud a, de son côté, déclaré la nécessité d’une action d’urgence pour rassurer le loyalisme et promettant de faire tout son possible pour assouplir les exigences du protocole UE-Britanniques.

Arlene Foster, premier ministre nord-irlandais, avait demandé à Boris Johnson de remplacer le protocole nord-irlandais qui crée une frontière en mer d’Irlande au sein du Royaume-Uni. En attendant les Nord-Irlandais réclament l’application de l’article 16 pour fluidifier les échanges entre la Grande-Bretagne et la province irlandaise, ralenties par les nouvelles normes, au moins jusqu’en octobre car ils font face à des pénuries et à d’autres difficultés aggravées par la pandémie de coronavirus. Le gouvernement britannique insistant auprès de Bruxelles sur le fait que ses mesures sont « légales et font partie d’une mise en œuvre progressive et de bonne foi du Protocole de l’Irlande du Nord ».

« Il y a toujours eu cette symétrie ; il était très important que les souhaits, le consentement des deux communautés d’Irlande du Nord, soient dûment reflétés dans le résultat, et qu’il garantisse, non seulement le commerce et le mouvement nord-sud ; mais est-ouest aussi » a expliqué Boris Johnson. 

Le « bloc » comme disent les Anglais pour l’UE, a lancé une action en justice contre le Royaume-Uni qui invoque l’article 16 pour ses efforts visant à protéger le commerce entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord.  

Ironie de l’histoire, craignant une circulation incontrôlée des vaccins anti-covid-19 vers les « pays tiers » où l’Irlande du Nord s’est retrouvée, bien qu’elle fasse encore partie du marché unique, l’UE avait elle-même invoqué l’article 16 du protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord, qui permet aux signataires d’outrepasser unilatéralement leurs engagements pour faire face à « de grandes difficultés économiques, sociétales ou environnementales » avant d’être contrainte à y renoncer. Cette clause de sauvegarde est un classique dans la plupart des accords d’échanges mais n’est que rarement utilisée.

L’action judiciaire de l’UE pourrait néanmoins aboutir devant la Cour de justice européenne (CJUE), selon The Times - dans laquelle le Royaume-Uni n’a plus de représentation judiciaire.

Le premier ministre unioniste d'Irlande du Nord, Arlene Foster, avait porté devant la justice le protocole sur l'Irlande du Nord négocié entre Londres et Bruxelles dans le cadre de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Depuis son entrée en vigueur, au 1er janvier dernier, les échanges commerciaux ont été perturbés. « Nous avons envisagé un certain nombre de voies légales et nous nous joindrons à d'autres unionistes de tout le Royaume-Uni dans des procédures judiciaires pour contester le protocole » incompatible, selon Arlene Foster, avec l'« Act of Union 1800 », conclu avec la Grande-Bretagne, qui prévoit un commerce sans entraves dans tout le Royaume-Uni, et l'accord du Vendredi Saint de 1998, qui a mis fin à trois décennies de violences dans la région.

« Ni l'Assemblée d'Irlande du Nord, ni l'exécutif d'Irlande du Nord ni le peuple d'Irlande du Nord n'ont consenti à ce que le protocole soit mis en place ou que le flux de marchandises de Grande-Bretagne vers l'Irlande du Nord soit entravé par des contrôles », avait-elle encore déclaré, ajoutant : « Les opinions des unionistes ne seront pas mises de côté, ni nos préoccupations réduites au silence ». Les prochaines élections sont prévues en 2022, mais la jeunesse unioniste impactée par la crise sanitaire ne semble pas vouloir attendre jusque-là. Cela fait plus de vingt ans que tout est fait pour les « catholiques » c’est-à-dire les nationalistes antibritanniques pensent les unionistes qui commencent à se sentir menacés. 

Les unionistes sont également en colère contre la décision de la police de ne pas poursuivre les politiciens du Sinn Féin qui ont assisté aux funérailles d’un ancien commandant de l’armée républicaine irlandaise en juin. Les funérailles de Bobby Storey ont attiré une foule nombreuse, malgré les règles du coronavirus interdisant les rassemblements de masse. Il faut dire que le Sinn Féin est connu pour sa communication victimaire, et particulièrement pour les nombreuses funérailles qu’il a savamment mises en scène tout au long des trente ans de guerre civile. Les principaux partis unionistes ont exigé la démission du chef de la police d’Irlande du Nord à la suite de la controverse, affirmant qu’il avait perdu la confiance de leur communauté.

Ici la question identitaire subsume jusqu’aux problématiques économiques et sociales. Les catholiques avaient toujours souffert d’un taux de chômage plus élevé que les protestants, mais la mise en œuvre de la législation de 1989 Employment Equality in Northern Ireland qui a oscillé entre le simple respect de l’égalité des chances et le rééquilibrage contraint des effectifs catholiques et protestants dans l’emploi comme le voulait le Sinn Féin, a abouti à un taux de chômage équivalent entre catholiques et protestants qui se situe à 6%. Ce qui veut dire que toutes les communautés devraient pouvoir profiter d’un nouveau dynamisme économique régional.

Simon Hamilton, membre de l’unioniste DUP, président (chief executive) de la Chambre de commerce de Belfast et ancien ministre de l’économie, déclarait le mois dernier : « Alors que des villes comme Liverpool, Teeside et Humber vont de l’avant avec leur projet d’établir des ports francs, l’Irlande du Nord est, comme c’est presque la coutume, plus lente à sortir des starting-blocks. Le chancelier de l’Echiquier a au moins déclaré que des discussions seraient en cours avec les administrations décentralisées pour établir des ports francs en Écosse, au pays de Galles et en Irlande du Nord. Notre Exécutif doit maintenant saisir cette opportunité à deux mains. Les arguments en faveur d’un port franc à Belfast sont solides. Rishi Sunak a déclaré que le but des freeports est « de stimuler l’investissement et la régénération dans certaines des zones les plus défavorisées du Royaume-Uni. »

Belfast a de grandes ambitions. Une vision de la ville pour l’avenir avec des objectifs de création de 46 000 emplois supplémentaires, 66 000 personnes supplémentaires vivant à Belfast et une réduction de 33 pour cent de l’écart d’espérance de vie entre les communautés les plus démunies et les plus riches d’ici 2035. Au cœur de cette stratégie se trouve la construction d’une économie innovante, centrée sur un District de l’Innovation, dont une grande partie sera située dans et autour du port. Le Conseil municipal de Belfast, Belfast Harbour, les universités Queen’s et Ulster et Catalyst Inc se sont réunies pour former un partenariat d’innovation qui aidera la ville à se diriger vers un avenir meilleur.

« Belfast a brillamment réussi à devenir une « ville technologique » qui abrite maintenant des grappes de technologies financières et de cybersécurité de calibre mondial et nous avons un potentiel abondant en matière de santé et de technologies vertes. Des plans sont en place pour le plus grand rajeunissement de notre ville depuis l’époque victorienne. Belfast peut devenir la ville innovante et régénérée dont nous avons tous rêvé et devenir quelque chose de spécial qui transforme vraiment Belfast en une ville post-Troubles, post-déclin industriel. » Et Hamilton de conclure : « Un port franc, avec une croissance inclusive et l’innovation au cœur, peut catalyser le type de renouveau économique, social et urbain dont Belfast et la région en général ont tant besoin. Ne laissons pas passer cette occasion. »

Katy Hayward, professeur de sociologie politique à l’Université Queen’s de Belfast et membre du think tank Changing Europe, a déclaré que les unionistes estiment que « l’Union est très menacé, que la place de l’Irlande du Nord est menacée dans l’Union et qu’ils se sentent trahis par Londres ». Elle a ajouté : « Il est très facile de voir comment cela pourrait empirer. Il y a de nombreux facteurs, y compris, évidemment, les gangs criminels déjà au travail qui profitent du chaos… Pour que vous puissiez voir comment les choses peuvent certainement dégénérer. »

Le gouvernement nord irlandais aurait, dit-on, discrètement injecté 10 millions de livres de fonds publics dans un projet visant à aider les gangs paramilitaires à faire la « transition » vers des groupes communautaires à Belfast, Derry et Carrickfergus.

Meanwhile… Les douaniers zélés de l’UE sont capables de saisir le sandwich au jambon d’un camionneur à la frontière continentale sous prétexte qu’il s’agirait d’une importation de produits alimentaires interdits en lui souhaitant : “Welcome to Brexit, sir”. Les tenants du régime de l’UE qui pensent que tout ce qui nuit au Royaume Uni est bon pour l’Europe devraient, plutôt que de se réjouir de cette joie mauvaise qu’on appelle Schadenfreude en Allemand, faire leur autocritique, notamment après la catastrophique gestion des vaccins. Heureusement la ratification de l'accord post-Brexit entre l'Union européenne et le Royaume-Uni qui était appliqué à titre provisoire depuis le 1er janvier 2021 vient d’être définitivement approuvé par le parlement européen en session plénière le 27 avril et conclut par le Conseil européen le 30. Dans ce nouveau cadre indépendant du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande [nom complet] souhaitons « break a leg » au président de la chambre de commerce de Belfast Simon Hamilton, expression idiomatique anglaise pour dire sincèrement « bonne chance », qu’il s’entende très vite avec Rishi Sunak et Boris Johnson pour que des perspectives fleurissent, pour le centenaire de la nation durant ce beau mois de mai, en termes de ports francs nord-irlandais par exemple, sans attendre la marche orangiste annuelle du 12 juillet — « The Glorious Twelve » qui célèbre la bataille de la Boyne en 1690 durant laquelle le roi d’Angleterre Guillaume d’Orange a vaincu définitivement Jacques II le dernier roi catholique qu’il avait déjà détrôné, les mots d'ordre et les slogans sont sans équivoque : « Remember 1690 ! » et «No surrender ! » (« Pas de reddition ! », en souvenir des apprentis qui défendirent Londonderry) —, parce que la jeunesse unioniste piaffe déjà à Londonderry, tout comme dans la banlieue de Belfast.

 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !