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Sur cette photo d'illustration prise le 6 octobre 2020, un utilisateur consulte l'application de rencontres Tinder sur un téléphone portable.
Sur cette photo d'illustration prise le 6 octobre 2020, un utilisateur consulte l'application de rencontres Tinder sur un téléphone portable.
©Aamir QURESHI / AFP

Bonnes feuilles

Le célibat, un statut en pointillé malgré le développement des sites de rencontres ?

Matthieu Chaigne publie « La fabrique des solitaires » aux Editions de l’Aube. En 2020, 7 millions de Français vivaient dans une situation objective d'isolement, soit 14 % de la population française ! Notre époque a collectivement fabriqué une collection d'individus toujours plus seuls. Or l'individu ne peut pas vivre seul. Nous sommes des animaux sociaux. Et l'ignorer a conduit aux limites de notre société... Extrait 2/2.

Matthieu Chaigne

Matthieu Chaigne

Matthieu Chaigne est directeur associé chez BVA. Il est aussi co-fondateur de l'observatoire des sondages et tendances émergentes Délits d'Opinion, chargé de cours à l'INSEEC et à la Sorbonne-CELSA.

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Dans un pays où une personne sur cinq âgée de vingt-six à soixante-cinq ans déclare ne pas être en couple, le célibat serait encore considéré comme un statut à part ?

Trois chercheuses de l’INED se sont penchées sur le sujet. Et leurs conclusions abondent dans ce sens. Basée sur des données quantitative et qualitative, l’étude conclut :

Le couple reste fortement associé aux idéaux contemporains de bonheur et de l’épanouissement personnel.

Les auteurs démontrent que l’augmentation significative du nombre de célibataires ne s’est pas accompagnée d’une « reconnaissance de la vie de célibataires ». L’idéal social projeté demeure le couple, porte d’entrée des enfants. En miroir, les célibataires continuent aujourd’hui de ressentir une pression. Selon une étude menée auprès de cette cible 3,62 % d’entre eux se disent agacés par les remarques sur leur statut amoureux.

Dans cette société où l’union est la norme, une catégorie en particulier semble souffrir du regard d’autrui: les 30-35 ans. L’étude de l’INED confirme le sentiment d’exclusion exprimé par les célibataires de cet âge. Amis qui se casent, parents qui questionnent, « horloge biologique qui tourne » pour les femmes: la pression sociale est forte. Le groupe d’amis, qu’on pouvait croire immortel, peu à peu s’effiloche. Au gré d’opportunités professionnelles et des choix de vie, les amis tracent leur vie, obligeant les célibataires à se réinventer, à trouver de nouvelles amitiés. Conséquence, moins d’un jeune de 25-35 ans sur deux se dit satisfait d’être célibataire. Un chiffre bien moins élevé que parmi les tranches d’âge inférieures et supérieures, et qui traduit autant une attente de rencontrer l’âme sœur qu’un sentiment d’exclusion larvé.

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Célibataire et épanouie, Alice a parfois le sentiment d’être mise dans une case. Et pendant ces maudits mois des années 2020, cette impression s’est encore accentuée.

Pendant le premier confinement, un jour, un pote m’appelle. Et la première chose qu’il me dit c’est: « Je te plains d’être seule… » L’intention était bienveillante. Mais cela a fait remonter beaucoup de choses. Moi, en vrai, je ne me sens pas spécialement à plaindre. J’étais bien dans mon appartement. Je ne pense pas que cela ait été plus facile pour certains potes avec des gamins à gérer dans un endroit exigu.

À trente-cinq ans, Alice travaille dans une agence de contenus, elle jouit d’une situation plutôt privilégiée. « J’ai un appartement amplement suffisant pour une personne seule. » Cinquante mètres carrés dans le 16e arrondissement de Paris. Avec en prime un panorama dégagé sur une rue typique de la capitale.

La solitude, bien sûr, a pesé. De confinements en couvrefeux, la pesanteur s’est installée. Les personnes célibataires ont été plus exposées aux troubles anxieux et dépressions. Mais aussi étonnant que cela puisse paraître, les épisodes de repli forcés ont aussi été une libération pour certains célibataires. C’est le cas d’Alice.

Le premier confinement a été pour moi une bulle de liberté, nous raconte-t-elle : par rapport à la pression sociale surtout. Quand tu es célibataire, tu ne peux pas te payer le luxe de looser un soir ou un week-end, de ne rien faire pour les vacances. Tu n’as pas le droit de refuser les invitations qu’on te propose. En temps normal, tu as l’injonction de rencontrer de nouveaux mecs: pour les autres gens, le contraire serait impensable. Ils te renverraient une image trop négative. Là, tu as enfin le droit de ne rien faire ! Tu n’es pas jugée pour cela. C’est même un devoir. On te dit: ne sors pas! On n’est plus obligé de se taper des dates avec des boulets sur les sites de rencontres, plus obligé d’avoir des week-ends occupés, plus obligé d’avoir toujours un plan.

Un moment en particulier cristallise cette pression sociale. Les vacances d’été. Plus que trois semaines de farniente, le break estival est aussi la vitrine d’une certaine image de soi. « Qu’est-ce que tu fais cet été ? » Passé un certain âge, quand on n’est pas en couple, la question peut rapidement virer à la tyrannie. Ce constat, une start-up du digital l’a aussi fait. Et elle a flairé une très bonne opportunité business. Son nom: Les co-voyageurs. Derrière cette marque, on retrouve une agence de voyage dédiée aux célibataires. Sarah Lopez, une des deux co-fondatrices, explique :

Je travaillais chez un tour opérateur. Et régulièrement, on frappait à notre porte en nous demandant si nous organisions des voyages pour célibataires.

C’est ainsi que l’idée a germé.

On s’est rendu compte qu’hormis l’UCPA ou le Club Med sur un format assez spécifique et haut de gamme, il n’y avait personne sur le créneau. On s’est donc lancés il y a sept ans avec Aude Parlebas.

Pas de méprise. Il ne s’agit pas d’une agence matrimoniale déguisée.

On vend une aventure commune, fondée sur l’envie de découvrir des lieux magiques. Bien sûr, beaucoup des solos vont nouer des liens d’amitié, fonder un vrai groupe d’amis et finir par partir ensemble sans l’aide des co-voyageurs. Ce qui nous ravit.

Le cœur de cible de ces voyages ?

En créant le site, on pensait d’abord aux seniors, explique Sarah Lopez. Ce qui nous a le plus étonnés, c’est le nombre de jeunes, et notamment de jeunes femmes, autour de trente ans intéressées par notre offre. On remplit une vraie mission. Mais il y a aussi quelque chose d’un peu triste. Cette génération a théoriquement tout à disposition, la technologie. Mais éprouve les plus grandes difficultés à se rencontrer malgré toutes les applis.

Sites de rencontres: la panne

Effectivement, sur les sites, nouveau passage obligé des relations amoureuses, les célibataires ont la gueule de bois. La promesse de rencontres vendue à grand renfort de publicité achoppe sur la réalité des données. 57 % seulement des utilisateurs déclarent être parvenus à rencontrer quelqu’undans la vraie vie avec les applications de rencontre. Plus de la moitié des femmes trouvent que le dating est épuisant. Et près d’une femme sur deux se plaint du manque d’engagement des autres célibataires. Le cynisme de certains membres, les « coups d’un soir », la déception…: un cocktail au goût parfois amer.

Nous avons rencontré Emma. À trente-quatre ans, elle fréquente les sites, mais n’en jette pas moins un regard très distancié.

Sur le papier, c’est formidable de pouvoir rencontrer autant de monde. Mais on s’illusionne un peu avec des shoots d’émotions et une promesse de rencontres sans fin. Et souvent, on tombe sur des mecs qui ne veulent rien construire. Par exemple, tu chattes avec un mec, tu te vois, tu passes des soirées ensemble. Et puis soudain du jour au lendemain, le mec ne répond plus à rien. Il a disparu dans la nature, parce qu’il préfère ne pas s’engager. Parce qu’il a trouvé mieux ailleurs. On est en train de créer une société d’égoïstes solitaires.

Emma continue de fréquenter ces sites devenus incontournables :

Les sites t’ouvrent un nouveau spectre de gens que tu n’aurais jamais rencontrés dans la vraie vie. Les perspectives théoriques sont infinies.

Autre atout immense : chacun sait pourquoi on est là.

Quand tu chattes, mais aussi quand tu te vois dans la vraie vie, les contacts sont faciles.

Emma arrête sa phrase. Avant de préciser:

Mais il faut quand même faire un tri. Car certains sont en fait uniquement là pour coucher. Ceux qui te draguent et qui sont salaces, j’arrive à les filtrer dès le profil.

Emma se voit finalement comme une chercheuse d’or:

On cherche un bijou précieux dans un fleuve immense.

Et Emma a de la chance. Elle a du succès sur ces sites, où les « matchs » s’accumulent. Et plusieurs belles rencontres ont duré. Ce n’est pas le cas de tout le monde.

Sur les sites, les discriminations sont légion. Et la première d’entre elles est le sexe. Il est bien plus difficile pour un homme que pour une femme d’obtenir un rendez-vous. Le taux moyen de succès d’une femme serait de 50 % contre 2 % pour un homme. Un chiffre qui s’explique notamment par le nombre plus élevé d’hommes que de femmes sur ces plates-formes. Mais cette asymétrie est aussi délibérément créée par les sites pour des raisons financières: la frustration va inciter les hommes à payer pour des options qui vont augmenter leur visibilité sur le site et donc la probabilité d’être enfin sélectionné. Selon une enquête de l’INED publiée en 2013, 45 % des hommes déclarent avoir payé pour un abonnement contre seulement 19 % des femmes.

Le PDG du site Once l’expliquait même de façon très transparente, dans un article du Monde:

Tinder travaille avec des spécialistes du jeu vidéo pour savoir comment activer les mécanismes de frustration dans le cerveau des hommes. Quand ils ont identifié un profil susceptible de payer, ils le rangent dans une catégorie où son profil apparaît moins. Une fois qu’il achète l’option, son profil est soit montré normalement, soit montré beaucoup plus. L’idée est de créer chez lui un sentiment de gratification instantanée dès qu’il se met à payer.

A lire aussi : Et si la clé du bonheur passait par des relations sociales de qualité ?

Extrait du livre de Matthieu Chaigne, « La fabrique des solitaires », publié aux Editions de l’Aube

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