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En rendant légal l'euthanasie, l'Etat français fait d'une exception une norme.
En rendant légal l'euthanasie, l'Etat français fait d'une exception une norme.
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Loi souveraine

La société des lobotomisés volontaires : cette France où la loi remplace la conscience individuelle

En rendant légal ce qui relevait autrefois de l'exception ou de la transgression, notre société prend le risque de déresponsabiliser les citoyens, qui n'auront dès lors plus aucun choix à faire en leur âme et conscience. Une tendance qui se retrouve dans la volonté de certains de légaliser l'euthanasie, ou de donner à l'IVG le statut de simple contraception.

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Chantal Delsol

Chantal Delsol

Chantal Delsol, née à Paris en 1947, est journaliste, philosophe,  écrivain, et historienne des idées politiques.

 

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Atlantico : Le débat sur la fin de vie dérive de plus en plus vers ce qu'il convient d'appeler l’euthanasie ; l'IVG quant à lui, avec la suppression du délai de réflexion, se rapproche du simple moyen de contraception. Sous couvert de prôner le respect de l’individu, notamment en soulageant la souffrance, les partisans de ces réformes nous dirigent-ils vers une société où la conscience personnelle n’a plus de valeur, puisque la loi se charge de tout régir ?

Chantal Delsol : La conscience personnelle nous permet de décider en situation tragique et éventuellement d’agir à l’encontre des lois du pays à nos risques et périls (ce qui est le cas d’Antigone, ou de celui qui débranche un mourant en bravant l’interdit de tuer, et qui devra ensuite s’expliquer devant un tribunal, mais qui a agi selon sa conscience). Mais une différence entre la loi écrite et la loi morale nous devient insupportable, parce que ce conflit nous angoisse et nous oblige. La morale de plus en plus s’identifie à la loi du pays, ce qui est le signe inquiétant d’une persistance du positivisme juridique, si prégnant au XX° siècle : « puisque la loi le permet, alors c’est bien ! ». Ce qui est étrange, c’est que nous ne cessons de discréditer les sujets des totalitarismes qui ont obéi à leurs chefs et à des lois iniques sans écouter leur conscience, mais quand il s’agit de nous, nous réclamons toujours plus de lois et toujours moins de décisions de conscience.

Eric Deschavanne : En matière d'euthanasie et d'avortement, c'est exactement l'inverse qui va se passer : dans la mesure où on lève des interdits, l'individu se trouve pour ainsi dire livré à sa liberté et à sa conscience. Car il est difficile sans mauvaise foi de se dissimuler que l'on donne la mort quand on donne la mort. Nous constatons certes qu'il existe aujourd'hui des argumentations morales et politiques qui euphémisent et banalisent l'acte de donner la mort à un être humain. Le geste de donner la mort (le problème n'est d'ailleurs pas nouveau, il était naguère posé dans nos sociétés par la peine de mort) ne sera toutefois jamais moralement neutre. Il ne faut pas croire qu'on subvertit la morale en changeant la loi : le meurtre demeurera un interdit moral fondamental, et les libertés données par la société constitueront pour la conscience individuelle une source de questionnements, de dilemmes, de « cas de conscience » comme on dit justement.

Dans cette logique consistant à permettre et interdire uniquement au travers de la loi, le bien et le mal existent-ils encore ? Est-ce la notion même d'éthique qui est en jeu ?

Chantal Delsol : Bien entendu, le bien et le mal existent toujours, comme dans toute société humaine. L’éthique est là ! Mais il s’est produit deux changements importants. D’une part, les frontières du bien et du mal ont bougé (face au Tu ne tueras pas, auparavant on admettait l’exception de la peine de mort, afin de protéger la société, aujourd’hui on admet de plus en plus l’exception de l’euthanasie, afin de diminuer les souffrances des individus - mais il est bien naturel que l’éthique bouge selon les époques). Et d’autre part, la part laissée à la conscience personnelle dans les décisions éthiques est de plus en plus limitée.

Eric Deschavanne : Le bien et le mal ne sont pas en cause. La société peut estimer qu'il existe des cas de figure où le conflit des devoirs exige de laisser les individus se déterminer librement, dans un cadre défini de manière plus ou moins contraignant ou plus ou moins laxiste. C'est ce qui s'est passé pour le droit à l'avortement : entre le respect de la vie d'une personne humaine potentielle et celui de la liberté de la femme, propriétaire de son corps, la société a décidé de refuser de décider. Cela ne signifie pas que le problème moral disparaît. Simplement, on le laisse à la charge de l'individu. Loin d'abolir l'éthique, la sortie du dogmatisme religieux ouvre un questionnement infini et une diversité de réponses possibles, pour les sociétés comme pour les individus. Puisque Dieu ne tranche plus à notre place, les normes morales et juridiques dépendent de la raison et de la conscience humaines. Elles n'ont d'autres fondement que la force de nos arguments et de nos convictions.

Quels autres exemples témoignent de cette propension du législateur à nous indiquer ce que nous avons le droit de faire et de penser, aux dépens de notre conscience personnelle ? Les lois mémorielles notamment, en dictant l’Histoire, participent-elles de cette démarche ?

Chantal Delsol : Pour les lois mémorielles c’est tout à fait autre chose. Il s’agit ici d’un recul de la croyance à la vérité objective, par laquelle est advenue l’Histoire avec Hérodote et Thucydide chez les Grecs, et Ibn Khaldoun chez les musulmans. Avant l’apparition de l’Histoire, les sociétés racontaient les faits passés comme cela les arrangeait, et n’admettaient pas la recherche à ce sujet : il fallait glorifier, édifier, ou rabaisser, voire oublier, et en général le pouvoir cherchait à maîtriser le récit du passé. Les lois mémorielles indiquent une tendance à revenir avant Hérodote ! A vrai dire il s’agit d’une tendance permanente, car quel Pouvoir n’a pas envie de maitriser le récit du passé ? Mais aujourd’hui cette tendance est bien développée, ce qui est anormal quand on se prétend démocrate – les lois mémorielles sont tout à fait anti-démocratiques.

Eric Deschavanne : Si l'on veut mettre en cause la propension du législateur à se substituer à la conscience individuelle, les meilleurs exemples ressortissent au domaine des « crimes sans victime ». Le projet de loi visant à pénaliser les clients des prostituées en fournit une possible illustration. Lorsque l'acte de prostitution est un échange commercial entre deux adultes consentants, il n'y a pas à proprement parler de « victime » susceptible de se plaindre d'avoir subi un préjudice. On ne peut affirmer pour autant qu'une telle relation ne pose aucun problème moral : la marchandisation du corps, l'instrumentalisation du corps d'autrui, cela n'est pas moralement neutre. Mais le droit n'a pas vocation à s'identifier à la morale, ni la société à se substituer à la conscience. Pour évoquer un autre débat récent, quand le législateur empiète dans le champ de l'éducation familiale pour définir les moyens légitimes ou illégitimes (la « fessée » et autres châtiments corporels) de punir les enfants, on peut estimer que la société se substitue arbitrairement non seulement à la conscience, mais à l'intelligence et à la sensibilité des gens. Là, on entre dans le cadre d'un État qui, pour citer un célèbre texte de Tocqueville, entreprend de nous « ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ». Dans le cas des lois mémorielles, le problème est différent : on fabrique une confusion des sphères de la politique et de la vérité, de la morale et de l'histoire ; au nom des meilleures intentions, on fragilise l'unique fondement possible de l'autorité de la vérité dans le monde moderne , à savoir la totale liberté de la critique et de la recherche.

Soupçonnons-nous suffisamment la dimension totalitaire de ces lois ? Les citoyens ont-ils eux-mêmes trop tendance à adhérer, par "confort", à cette déresponsabilisation ?

Chantal Delsol : Ce n’est pas « totalitaire », le mot est trop gros et il vaut mieux l’employer dans des cas réels. Il s’agit de déresponsabilisation, certainement, et peut-être de la lente mise en place de sociétés autocratiques de type généralement non-occidental : quand l’individu renâcle à utiliser sa conscience personnelle et à mettre en jeu sa responsabilité personnelle, il faut un pouvoir autocratique pour le gouverner. La démocratie est belle, mais elle ne fonctionne qu’avec des citoyens responsables.

Eric Deschavanne : Le terme de « totalitarisme » ne convient pas du tout. On est aux antipodes de cela. En revanche, on est bien dans le monde démocratique que Tocqueville avait annoncé : un monde dans lequel un État nounou sacralise la liberté de l'individu, tout en accompagnant celui-ci pas à pas dans le difficile exercice de cette liberté afin de le garantir contre le mauvais usage qu'ils pourraient en faire.

Aujourd'hui dans notre société, être contre l’euthanasie ou l’avortement au nom de principes moraux, est-ce devenu une sorte de subversion face à la pensée dominante ? Considérer que ces actes doivent continuer de relever d’une certaine forme de transgression, est-ce une revendication de la liberté d’agir selon sa conscience ?

Eric Deschavanne : Le risque aujourd'hui est celui de l'empire d'une « morale minimale » qui ne considèrerait plus exclusivement que la liberté individuelle et le respect de la liberté d'autrui. « Tu veux mourir? Voici le produit léthal et son mode d'emploi, le tout remboursé par la sécurité sociale ». Le droit au suicide assisté, sans aucune condition limitative, constituerait la conséquence nécessaire d'une morale qui n'aurait pour critère que la sanctuarisation de la bulle de liberté individuelle. Il est nécessaire que des traditions morales fassent contrepoids au libéralisme moral ­ sous une forme vivante, par des arguments, et pas seulement en invoquant l'autorité des dogmes ­ afin que subsistent les scrupules d'une conscience contemporaine qui pourrait incliner à concevoir l'avortement ou l'euthanasie comme des droits naturels.

Derrière, c’est notre héritage judéo-chrétien qui est susceptible d’être gommé. Quels risques une civilisation court-elle en se coupant de ses racines ?

Chantal Delsol : Ce qui pourrait nous arriver, je l’ai écrit dans L’âge du renoncement, c’est d’adopter un type de culture proche de celle qui précédait le christianisme (et celle de l’Asie), caractérisée par le panthéisme/paganisme comme religion, les mythes à la place des vérités comme fondement de la morale, le temps circulaire à la place du temps fléché ou la crainte de l’apocalypse à la place du progrès.

Eric Deschavanne : L'idée d'un « héritage judéo­chrétien » tend à faire oublier que le christianisme naissant n'a heureusement pas respecté intégralement l'héritage judaïque. Nous vivons dans le sillage de la civilisation des Lumières sortie, dans tous les sens du terme, de l'Europe chrétienne. Cette civilisation est essentiellement caractérisée par l'esprit critique, lequel ronge toutes les traditions. Nous pouvons nous effrayer de notre propre liberté, mais elle constitue pour nous, je le crois, un destin. Nous ne sommes pas pour autant coupés de nos racines chrétiennes : comment, du reste, cela serait-­il possible ? S'imaginer que l'on est le fruit de ses propres œuvres est toujours une illusion. Si l'on considère par exemple la revendication en faveur de la possibilité de l'euthanasie (qui signifie, rappelons­le, la « mort douce »), on peut faire observer que celle­ci a été portée par une tradition morale laïque, l'utilitarisme, dont la caractéristique est de faire de la diminution de la quantité de souffrance (ou de l'augmentation de la quantité de bien­être) dans le monde le principe et le but ultime de la morale. Or l'un des pères fondateurs de cette tradition, le philosophe John Stuart Mill, estimait que l'utilitarisme moral n'était rien d'autre que l'explicitation de la morale du Christ, concentrée dans la simple règle d'or : « aime ton prochain comme toi­même ». Aucune conception morale contemporaine, y compris la plus éloignée en apparence du catéchisme catholique, ne saurait être coupée de cette racine chrétienne.

Propos recueillis par Gilles boutin

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