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La science subtile des prophéties auto-réalisatrices : pourquoi l’annonce d’une pénurie d’essence a contribué à la faire advenir alors que le "ça va mieux" de François Hollande ne s’est toujours pas vérifié dans les faits
©Reuters

Méthode Couac

La science subtile des prophéties auto-réalisatrices : pourquoi l’annonce d’une pénurie d’essence a contribué à la faire advenir alors que le "ça va mieux" de François Hollande ne s’est toujours pas vérifié dans les faits

Si le phénomène fonctionne pour les pénuries alimentaires ou d'essence, la parole de François Hollande est trop décrédibilisée pour pousser les acteurs économiques à embaucher, consommer ou investir.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Atlantico : L'annonce d'un risque de pénurie d'essence, alors même que les stocks de carburant étaient intacts, a fortement participé à ce que cette pénurie se réalise vraiment. En économie, ce mécanisme porte le nom de "prophétie auto-réalisatrice", et a pu être observé à de nombreuses reprises. Pourquoi, dans le cas de François Hollande, le fait de dire que l'économie "va mieux" ne fonctionne-t-il pas ? Comment expliquer ce paradoxe ? 

Jean-Paul Betbèze : "L’effet Merton", c’est aujourd’hui le fait qu’annoncer une pénurie d’essence la fait arriver. Elle suppose en fait un contexte psychologique et politique qui le permet. Ce contexte est celui, en France, d’une crise de crédibilité de la puissance publique, des autorités, des "sachants" de toute sorte. Sans perspective crédible, avec des autorités qui ont fait récemment machine arrière, ou encore qui ne sont pas claires, ou pas assez vues comme déterminées, ou encore ne partageant pas les mêmes choix, le doute s’installe, puis l’inquiétude, puis la peur. La prophétie peut devenir auto-réalisatrice quand les autorités sont vues comme affaiblies. Alors, tout devient possible. Et si le pétrole manque ici ou là, si je vois à la télévision une file d’autos à la pompe, alors je vais remplir mon réservoir. J’en ai besoin pour mon travail, en plus la RATP et la SNCF se mettent en grève : on ne sait jamais. Je m’assure, même si, en cherchant à me protéger, j’aggrave le problème de tous. Pour moi, "ça ne va pas mieux, dans ma tête". Et c’est cela qui compte.

Selon un sondage Ifop, 86% des Français estiment qu'au contraire ça ne va pas mieux pour les Français. Comment analyser cette différence d'impact entre les différents agents économiques (populations et marchés financiers par exemple) ?

"Aller mieux" ou "aller moins bien", c’est pour l’Insee chercher à mesurer "la confiance des ménages". C’est chercher à combiner, dans un seul indicateur, diverses réponses à des questions sur l’épargne, sur l’opportunité de faire des achats importants, sur l’inflation future, sur le chômage à venir ou encore sur le niveau de vie. De façon générale en France, les Français n’ont pas retrouvé leur niveau de confiance mesuré par l’Insee depuis 2007 ! Ils se disent, quand même, que le point bas n’est plus là, comme en 2008, mais ils craignent une rechute, comme en 2013, et ne voient pas encore le "ça va mieux" présidentiel. "Méthode Coué" contre "effet Merton" en quelque sorte !

Si la parole du chef de l'Etat ne suffit pas à ramener la confiance aux acteurs économiques, quels sont les mécanismes permettant de favoriser cette confiance ?

Il ne s’agit pas seulement aujourd’hui de la parole du chef de l’Etat, mais d’un moment historique autrement plus important, avec la loi El Khomri et la question de "l’inversion des normes". C’est celui de l’opposition frontale entre la CGT et le gouvernement sur le dialogue social. Est-ce qu’une décision prise dans une entreprise, à la majorité des salariés, l’emporte sur une décision de branche (et sous certaines conditions de temps de travail maximal bien sûr) ? C’est ce conflit qui est décisif pour la CGT dans les raffineries (et le pétrole), les ports, les avions, la presse, l’électricité : tous les bastions conquis à la Libération. Mais aujourd’hui, avec la perte de compétitivité de la France, ils craquent l’un après l’autre, tandis que les services, variés et fragiles, doivent s’adapter à des situations de plus en plus variées et instables. La logique antérieure, où l’élaboration des normes par les branches s’appliquait à tous, n’est plus possible. On le voit avec les effets à long terme des 35 heures.

Pour retrouver la confiance, il n’y a pas de méthode miracle : le conflit va continuer, jusqu’au football au plus tard. Quels dégâts, au moment même où la situation économique commence à aller mieux et où baisse le chômage ! Pour reconstruire la confiance, il faut repartir de la base. Cette base doit être consultée, et donc bien mieux formée et informée qu’actuellement sur la situation économique de chaque entreprise pour que ses salariés, en meilleure connaissance de cause, puisse participer aux choix. Derrière la peur sur l’essence et l’inquiétude sur les dirigeants politiques, c’est la discussion dans les entreprises contre la lutte des classes qui se joue. C’est un choix fondamental, qui demandera à d’autres voix de s’exprimer, patrons de PME et syndicats réformistes notamment.

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