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La rumeur numérique qui affirme que Christiane Taubira visite régulièrement son fils en prison en emprun­tant un hélicoptère
©Reuters

Bonnes feuilles

La rumeur numérique qui affirme que Christiane Taubira visite régulièrement son fils en prison en emprun­tant un hélicoptère

Aujourd'hui, la désinformation, aidée par Internet, serait partout, et la vérité nulle part. Pourtant, la désinformation n'est pas un concept récent : elle est utilisée pendant la guerre froide et accompagne la mondialisation, avant que le web et les réseaux sociaux ne lui ouvrent de nouveaux horizons. Extrait de "La désinformation - Les armes du faux" de François-Bernard Huyghe éditions Armand Colin 2/2

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

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Fabrication des simulacres

Désinformation impliquant fabrication, tout internaute a appris, parfois à ses dépens, combien il est facile de produire et de diffuser des informations truquées. Le faux est au cœur de la société de l'informa­tion, Internet court un risque perpétuel de tromperie : ces craintes cor­respondent à notre expérience quotidienne de l’incertitude.

Beaucoup d’entre nous ont retouché une photo, joué avec un logiciel qui déforme les visages, fait une farce ou emprunté une identité factice, bidouillé un document avec des extraits visuels ou sonores. Nos lecteurs savent comment produire un texte par copié-collé, changer de pseudo, se faire passer pour qui l’on n’est pas, retoucher, même si nous ne doutons pas que la loi morale qui est en eux ait toujours empêché nos lecteurs de le faire.

Dupes ou pas, nous avons tous reçu le faux courriel d’un ami en per­dition dans la cordillère des Andes, d’invraisemblables images retouchées à la perfection, nous avons sans doute manqué d’aller sur un pseudo site bancaire ou failli relayer une rumeur, un « Hoax» : une fausse nouvelle en ligne, sorte de canular high tech…

Le cas le plus simple est celui de la rumeur numérique (A affirme en ligne à B qui le transmet à C qu’il tient X de source sûre, même si les médias mainstream n’en parlent pas et si les autorités font le silence). Une rumeur ne se caractérise pas forcément par la fausseté de son énoncé, car il y en a de vraies, mais par son mode de diffusion ; il est par définition parallèle aux circuits autorisés. Ici Internet intervient comme amplifi­cateur de ce qui, en d’autres temps, se serait dit de bouche à oreille. Il suffit d’un internaute prenant à son compte des affirmations douteuse et les introduise dans le circuit. Avec une régularité prévisible, reviennent des e-rumeurs comme celles qui suivent (exemples empruntés pour la plupart à Folles rumeurs, de M. Aron et F. Cognard) :

– Christine Taubira visite régulièrement son fils en prison en emprun­tant un hélicoptère ;

– des populations immigrées sont transportées depuis le 93 ;

– Martine Aubry est alcoolique et homosexuelle, la même rumeur courant sur J.-M. Le Pen, Marine Le Pen (qui aurait eu une aventure avec Brigitte Bardot) et probablement à peu près la moitié de la classe politique ;

– Anne Hidalgo a eu un enfant secret de François Hollande ;

– Carla Sarkozy a une liaison avec le chanteur Biolay, elle va divorcer ;

 il y a des noyades inexplicables dans la Garonne ;

 la fille de Christian Estrosi s’est convertie à l’Islam ;

– des étudiants disparaissent à Nantes ;

– des histoires de réseaux pédophiles, trafic d’organes, fausses morts et vraies résurrections nous sont dissimulées.

Ici, l’élément technologique relaie le « plus vieux média du monde », la rumeur. Les registres sont pauvres : tout tourne toujours autour de :

– qui couche avec qui ;

– quel crime ou danger – empoisonnement, épidémie, accident – on nous cache ;

– la corruption omniprésente ;

– quels scandaleux privilèges s’accordent les puissants ;

– leurs motivations (qui elles-mêmes peuvent tenir à leur famille, à leur sexualité, à leur religion cachées…) ou les accords qu’ils ont passé avec d’autres puissants.

Les personnages de ces dramaturgies sont également prévisibles : conspirateurs, notables, jeunes gens innocents.

La seule question qui puisse faire problème est le degré d’organisation / intentionnalité des lanceurs de rumeur. La fachosphère est souvent accusée d’être une usine à désinformation, même s’il semble assez logique que des gens qui se déclarent contre le système aillent chercher leur information hors médias mainstream. Il pourrait aussi y avoir lien entre attitudes politiques et prédisposition à croire les bruits plutôt que les grands médias, mais nous ne nous risquerions pas à parier là--dessus et, moins encore sur l’existence supposée de cellules « rumoristes » (de Sarkozy contre DSK, de Hollande contre Sarkozy, etc.) qui sont parfois évoquées.

La démocratisation du faux s’inscrit dans la logique du numérique ; par définition il permet de modifier ou reproduire l’information jusqu'à la composante « atomique » la plus imperceptible : le bit électronique. La virtualisation et la déréalisation constamment opérées par l’ordinateur nous condamnent au doute (Lévy, 1990). Si des logiciels d’apprentissage facile permettent de produire toutes les combinatoires d’éléments indiscernables, la désinformation est descendue à portée des nuls.

Pas besoin d’être grand stratège pour deviner que des malins essayent de refaire l’histoire en ligne (ou au moins leur biographie dans un but narcissique), qu’ils écrivent ce qu’ils veulent sur Wikipedia, que les forums d’avis favorables sont souvent truqués et qu’il circule de fausses nouvelles et fausses images… Même si des milliers d’internautes en ligne se précipitent pour contrer les tricheurs, et leurs affirmations douteuses, mal fondées ou mal intentionnées, comme il se trouve des milliers de braves gens pour corriger les simples erreurs orthographiques ou factuelles. La lutte du tricheur et de l’altruiste « rectificateur » prend une dimension inimaginable il y a dix ans.

Extrait de "La désinformation - Les armes du faux" de François-Bernard Huyghe, publié aux éditions Armand Colin, 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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