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Benyamin Netanyahou Mohammed ben Salmane arabie saoudite israël
©MAYA ALLERUZZO / Saudi Royal Palace / AFP

Diplomatie

La nouvelle alliance entre Israël et les pays sunnites du Golfe est-elle de taille à résister à l’Iran ?

Même si l’Arabie saoudite a démenti l’information, les données de vol enregistrées au Proche Orient suggèrent qu’une rencontre entre Benyamin Netanyahou et le prince héritier du Royaume wahhabite vient de se tenir. Une grande première historique.

Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Atlantico.fr : Dimanche dernier, une rencontre secrète entre le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le prince héritier Mohammed ben Salmane aurait eu lieu. Les rencontres non médiatisées entre des leaders arabes et musulmans et le chef de l’État hébreu semblent se multiplier. La normalisation des relations entre Israël et ses voisins va-t-elle se poursuivre grâce à ces rencontres ? 

Frédéric Encel : D’abord, je rappellerais que ce n’est pas une réalité nouvelle ; en 1986 déjà, le ministre israélien des Affaires étrangères Shimon Peres s’était rendu à Ifrane, au Maroc, pour y rencontre le roi Hassan II, et l’on pourrait même remonter à la cocasse – mais importante – rencontre secrète de 1948 entre une Golda Meir (au statut identique) et le roi Abdallah de Transjordanie ! Ensuite, Benyamin Netanyahou privilégie effectivement le contact direct avec les hautes personnalités (y compris, juste après son accession au pouvoir en mai 1996, celui qu’il qualifiait alors de « terroriste en chef », Yasser Arafat !), fort de son expérience et d’une incontestable capacité à convaincre, mais ce n’est pas spécifique au monde arabo-musulman. Enfin je vous dirais que ces entrevues sont plutôt les conséquences et l’illustration d’un phénomène que ses causes ; le rapprochement entre Israël et les Etats du Golfe s’inscrivent dans une tendance lourde et déjà bi-décennale, depuis l’ouverture de bureaux d’intérêt commercial en 1996 en passant par le plan Abdallah en 2002.

Une autre rencontre a eu lieu lundi entre Mohammed ben Salmane et le secrétaire d'État américain Mike Pompeo. Pourquoi l’Arabie saoudite ne veut-elle pas rendre publique ce type de rencontres ?

Je ne suis pas certain que MBS ait lourdement insisté auprès de son hôte pour que celui-ci garde le secret ! Ou alors, ce dernier n’en a guère tenu compte… Sérieusement, sur le fond, deux motifs contribuent à expliquer la relative prudence saoudienne : d’une part, le régime wahhabite et bédouin, ultra-conservateur, se veut tout de même le garant et l’héritier de l’islam sunnite traditionnel et ultra-majoritaire dans le monde musulman – l’Arabie saoudite abritant du reste les deux Lieux saints principaux de l’islam que sont La Mecque et Médine –, d’autre part il fut déjà officiellement en guerre avec Israël à plusieurs reprises, contrairement aux Emirats arabes unis et à Bahreïn. J’ajoute que MBS subit une forte contestation interne de la part, précisément, des milieux les plus rigoristes qui rejettent ses réformes et pour lesquels Israël demeure un ennemi.

Cette nouvelle alliance entre Israël et les pays sunnites du Golfe a-t-elle vocation à résister à contrecarrer l'influence de l'Iran sur la région ?

Je ne parlerais pas d’alliance, et je pense qu’on galvaude trop souvent ce terme ; une alliance est un acte de nature militaire et engage en principe un Etat à entrer en guerre pour secourir un autre Etat. Par exemple, dans la région, la France est alliée aux Emirats, ce qui se traduit très concrètement par une base militaire sur place abritant hommes en nombre et matériels stratégiques en quantité ; rien de tel entre un Etat arabe et Israël, même si la Jordanie, l’Egypte ou les Emirats bénéficient de renseignements voire de discrètes protections de la part de l’Etat hébreu. Je préfère donc parler de partenariat et, de ce point de vue-là, je rejoins ce qu’induit bien votre question ; en effet, la quête du partenariat israélien, de la part de plusieurs pétro-monarchies du Golfe et de leurs alliés (telle l’Egypte), procède de l’endiguement voire du refoulement – pour reprendre des termes de la Guerre froide – de l’axe irano-chiite. Vous savez, lorsqu’on a un ennemi commun qu’on se représente comme dangereux sinon mortel, on tait ses différents et l’on s’unit face à lui. Or l’Iran, comme puissance chiite et, accessoirement, comme concurrent énergétique, institutionnel et peut-être même culturel, représente bien pour les régimes arabes sunnites un péril primordial. A cet égard, la puissance de Tsahal et du Mossad, ainsi que le haut degré de détermination d’Israël, rassurent les capitales arabes face à un pouvoir iranien ayant déjà démontré une redoutable efficacité politique et militaire, de la Syrie au Yémen en passant par le Liban et même le dossier nucléaire (accord des 5+1 de 2015). Quant à l’Etat juif, c’est surtout politiquement que ce partenariat renforcé et de plus en plus officialisé présente un intérêt certain, en ce sens que son actuel gouvernement nationaliste peut démontrer que le conflit israélo-palestinien est relégué du rang de conflit à celui de simple contentieux local. Cela dit, ce n’est là encore pas nouveau et Netanyahou n’invente rien ; sauf le contestable et déjà caduc « deal du siècle » de Donald Trump, voilà presque deux décennies que plus aucune puissance n’a proposé le moindre plan de paix ! Nucléaire iranien, mer de Chine, Cachemire et même Caucase, les grands enjeux sont ailleurs…

Frédéric Encel a publié Les 100 mots de la guerre,  aux éditions PUF, 2020

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