La moitié des Français vivent avec moins de 1 630 euros par mois : portrait de la France qui compte | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
La moitié des Français vivent avec moins de 1 630 euros par mois.
La moitié des Français vivent avec moins de 1 630 euros par mois.
©Reuters

Le vrai problème

La moitié des Français vivent avec moins de 1 630 euros par mois : portrait de la France qui compte

D'après le rapport annuel sur "Les revenus et le patrimoine des ménages" de l'Insee, le niveau de vie médian des personnes vivant dans un ménage de France métropolitaine en 2011 était de 19 950 euros, soit 1 630 euros par mois.

Julien Damon

Julien Damon

Julien Damon est professeur associé à Sciences Po, enseignant à HEC et chroniqueur au Échos

Fondateur de la société de conseil Eclairs, il a publié, récemment, Les familles recomposées (PUF, 2012), Intérêt Général : que peut l’entreprise ? (Les Belles Lettres),  Les classes moyennes (PUF, 2013)

Il a aussi publié en 2010 Eliminer la pauvreté (PUF).

Voir la bio »

Atlantico :  Au-delà du chiffre de 1630 euros/mois, qui ne reflète pas forcément la réalité quotidienne, combien de personnes en France se voient obligées d'exercer une surveillance systématique de leur budget, dans les moindres aspects de leur quotidien ? 

Julien Damon : Dans le détail, personne n’en sait rien : des aisés vont pleurnicher, des personnes défavorisées vont jongler sans pour autant s’estimer davantage en difficulté. Au-delà des anecdotes et des tranches de vie, sur un plan statistique, on peut faire plusieurs remarques. La première – à mon sens essentiel – c’est que nous parlons de données pour 2011. Or, scoop, nous sommes en 2014 ! Et la situation a forcément évolué, probablement de façon défavorable, à raison de la progression du chômage.

C’est assez surréaliste de parler de la situation contemporaine avec trois ans de retard. On mesure l’inflation tous les mois, mais quand il s’agit des niveaux de vie, on le fait avec trois ans de retard. On devrait faire mieux. La deuxième remarque, c’est que des études de plus en plus nombreuses portent, à raison, sur ce que l’on baptise les dépenses « contraintes », les dépenses « non arbitrables ». En gros, il s’agit de ce que les ménages doivent obligatoirement régler chaque mois. Il s’agit, notamment, des frais pour le logement (remboursements d’emprunts, loyers, charges), des assurances, des impôts (qui ne sont pas dus mensuellement, mais qui contraignent, par nature, les achats).

On observe que ces dépenses « contraintes » ont puissamment augmenté ces vingt dernières années, notamment en raison de l’augmentation des coûts du logement (à l’achat). Pour les 20 % les moins favorisés, ces dépenses contraintes peuvent représenter 75 à 80 % de leur budget, quand, il y a seulement 10 ans, elles ne représentaient que 50 %. Vous avez donc une proportion importante de la population qui doit au quotidien faire de plus en plus attention. C’est incontestable. C’est, cependant, vrai de catégories très différentes. Des étudiants, qui quelques années après n’auront plus ce problème. Des retraités, qui ont peu de perspectives de voir les choses s’améliorer. Le niveau de vie n’est pas forcément le bon indicateur. Car tout dépend du fait d’être ou non propriétaire et de la localisation de son logement.

Quels facteurs obligent ces Français à effectuer une surveillance permanente de leurs dépenses ?

Encore une fois il faut distinguer, ce qui amène peut-être à caractériser ces facteurs. Avec un niveau de vie médian à 1 630 € par mois, vous ne dites rien de la qualité de vie. Si vous êtes propriétaire de votre logement dans une région où le coût de la vie n’est pas élevé, vous vous en sortez très bien. Si vous êtes locataire de votre logement, et si vous n’avez pas eu la chance de vous voir attribuer un logement dit social, dans une région très coûteuse, à Paris par exemple, vous ne vivez pas bien.

Le nombre d’enfants a son importance. Il l’a toujours eu. C’est la problématique bien connue des « bouches à nourrir ». Le sujet, plutôt que la taille de la fratrie, est celui de la structure familiale. Pour les familles monoparentales c’est, bien entendu, beaucoup plus difficile que pour les autres (couples traditionnels ou recomposés).

C’est un truisme. Mais le nombre de familles monoparentales, alimentant d’ailleurs une féminisation de la pauvreté, est en augmentation. Je dirais donc, comme en immobilier, que les trois principaux facteurs sont la localisation, la localisation, et la localisation. Tout dépend où vous habitez. Et ensuite, autre série de facteurs, tout dépend de la manière dont vous habitez ; selon que vous êtes propriétaire, locataire, locataire social. Enfin, la cellule familiale est une dimension capitale, que l’on met peut-être trop de côté.

A quelles contraintes budgétaires les habitants de banlieue tenus à cette surveillance de leur budget quotidien sont-ils soumis ? Les dépenses les plus lourdes pour ces Français habitant dans les zones rurales ou périurbaines sont-elles d'une autre nature ?

La situation « en banlieue » n’est ni prépondérante ni forcément plus préoccupante. Elle n’est pas prépondérante en France, car nous avons du sujet de la banlieue une vision faussée par Paris. Et être en banlieue ne signifie pas forcément être en difficulté. En revanche, être éloigné des centre-villes est, en effet, problématique.

Et pourrait le devenir de plus en plus. Il y a là un dilemme classique : une solution va peut-être devenir un problème. En gros, une partie des classes moyennes a quitté les centre-villes, en raison de coûts élevés de la vie mais aussi d’aspirations au pavillon et au barbecue. Grâce à la double salarisation et à la double motorisation, les revenus et les modes de vie permettaient chaque année des progrès. Aujourd’hui cette perspective est heurtée par le chômage et une certaine précarisation de l’emploi.

Elle est aussi très préoccupante, du fait du renchérissement des coûts de l’énergie, avec des prix qui peuvent être encore appelés à augmenter. En clair : les ménages qui sont dans le périurbain peuvent connaître la précarité énergétique (lorsque 10 % de leur budget sont absorbés par les charges d’énergie de leur logement). Mais ils vont probablement la connaître encore plus, si on prend en compte l’énergie pour les déplacements (le carburant pour les voitures).

Ce phénomène de précarisation obligeant les personnes à effectuer une surveillance de leur budget à tout instant  est-il ancien ? A quand remonte-t-il ?

 Il est de toute éternité. Le sujet est celui des tendances générales, des Trente Glorieuses aux années 1990 la tendance a été, malgré quelques problèmes conjoncturels (récession en 1993 par exemple) à une augmentation des niveaux de vie, à une croissance du pouvoir d’achat, à une digestion possible des dépenses contraintes, à une extension des classes moyennes. Les phénomènes vraiment préoccupants sont récents, avec la baisse de pouvoir d’achat l’an dernier, avec la reprise à la hausse depuis 2007 de la pauvreté, même si ce n’est pas une déflagration comme dans d’autres pays. D’ailleurs, plutôt qu’une explosion des phénomènes de pauvreté, on assiste à la transformation de la pauvreté. Et une transformation importante est bien cette part des dépenses contraintes. Même si vous n’êtes pas statistiquement compté comme pauvre, si vous êtes un ménage au revenu médian, locataire, exerçant dans le secteur privé exposé, vous voyez vos dépenses contraintes fortement peser sur votre budget. Je pense que c’est un phénomène qui caractérise l’effritement des classes moyennes inférieures. Quand vous êtes au RSA, vos ressources fluctuent peu, vous êtes habitué – ce n’est pas forcément la meilleure expression – aux contraintes budgétaires. Quand vous disposez de revenus modestes, sans grandes aides, avec des prix qui augmentent, vous êtes en difficulté, et vous vous sentez "dans la mouise".

Quel a été l'impact de la crise de 2007-2008 sur le niveau de vie des ménages français ? A-t-il accéléré le processus ?

En moyenne la crise, au départ, a été plutôt bien amortie par le système de protection sociale et ses mécanismes de compensation. Puis le problème de l’hyper endettement public a conduit à prendre des mesures comme la non revalorisation des retraites. Tout ceci ne donne pas lieu à une baisse nette et rapide, mais à une érosion qui peut être ressentie comme insidieuse. En l’espèce je pense que les moyennes ne sont pas forcément très intéressantes. Elles importent, car on voit bien que la France, au moins jusqu’à aujourd’hui, a mieux résisté que d’autres pays (voir, par exemple les conséquences puissantes aux Etats-Unis ou en Espagne : tout ceci n’a rien à voir avec la France). Mais ces moyennes déguisent des disparités de situations et de destins. La crise a eu, d’abord, un impact sur les emplois masculins du privé puis sur des emplois féminins de service, toujours dans le privé. En gros, la crise approfondit les deux principales inégalités du modèle social français : les inégalités générationnelles (les jeunes sont les grands perdants, ce dont témoignent donc les récents chiffres sur la baisse du niveau de vie des jeunes adultes) ; les inégalités entre les protégés du public et les exposés du privé.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !