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La matrice du Front national : un groupuscule fasciste
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Bonnes feuilles

La matrice du Front national : un groupuscule fasciste

Valérie Igounet retrace la longue et chaotique gestation du parti, décrypte le travail des idéologues, ceux qui lui ont donné son identité et une certaine unité. Extrait de "Le Front National de 1972 à nos jours. Le parti, les hommes, les idées", publié aux éditions du Seuil (1/2).

Valérie  Igounet

Valérie Igounet

Valérie Igounet est historienne, chercheuse associée à l'Institut d'histoire du temps présent (CNRS). Valérie Igounet est l’auteure d’Histoire du Front national. Le parti, les hommes, les idées (éditions du Seuil, 2014) et anime le blog francetvinfo "Derrière le Front. Histoire, analyses et décodages du FN".

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>>> A lire également, notre entretien avec l'auteur : Ce que le FN de Marine le Pen doit à Jean-Marie

Le Front national est né d’une analyse de la situation politique et de la rencontre de plusieurs volontés et bonnes volontés.

Face à la montée du péril communiste et au discrédit grandissant de la majorité, l’analyse concluait à l’impérieuse nécessité de regrouper les forces dispersées de la droite nationale, sociale et populaire françaises. Pour s’opposer à la décadence et à la collectivisation, la période électorale nous semblait faciliter notre effort de rassemblement sur quelques idées forces et motrices.

C’est pourquoi, dès le mois de septembre les membres du bureau politique d’Ordre Nouveau rencontraient les animateurs de plusieurs mouvements de réflexion et d’étude. Peu à peu, Jean- Marie Le Pen, François Brigneau, Alain Robert, Roger Holeindre, Pierre Bousquet et de nombreux représentants de la mosaïque de la droite française jetaient les bases d’une organisation commune.

Une organisation dont les buts sont simples : sur un programme commun présenter au premier tour des prochaines législatives le plus grand nombre possible de candidats.

Obtenir ainsi et grâce à une campagne d’une exceptionnelle ampleur, le plus grand nombre possible de suffrages. Sur cette masse d’électeurs rassemblés bâtir une force politique avec laquelle nos adversaires devront compter. Et sur laquelle nos amis pourront compter 1..

En novembre 1969, un nouveau groupuscule apparaît dans le paysage politique français : Ordre nouveau (ON) pallie la disparition d’Occident, dissous par le ministre de l’Intérieur un an plus tôt 2. Il se structure autour du Groupe Union Défense (GUD) et constitue,« par son agressivité et sa présence sur le terrain, le fer de lance du néo- fascisme français jusqu’à sa disparition en 1973 1 ». ON se distingue dans la France de l’après- Mai 68. Sa violence, ses manifestations antigauchistes et ses affrontements avec la Ligue communiste (LC) l’imposent comme un groupe d’extrémistes violents. Le ministère de l’Intérieur interdit d’ailleurs un de ses premiers meetings.

La matrice du FN : un groupuscule fasciste

Le premier congrès national d’ON se tient le 13 mai 1970, sous la présidence de l’avocat Jean- François Galvaire. Les racines idéologiques et historiques d’ON se trouvent dans la nostalgie de la France des vaincus et dans l’apologie du fascisme. Le groupuscule affiche ouvertement cet héritage historique :

On cita beaucoup les grands anciens : Primo de Rivera, Brasillach, Maurice Bardèche et les héros de l’OAS. On fit huer souvent le nom du Général de Gaulle, ceux d’hommes politiques passés ou actuels, et on offrit à la foule l’énumération d’un choix de dirigeants « gauchistes » dont les noms – comme par hasard – avaient pour la plupart quelque consonance étrangère. On cria « la France aux Français ! » et la salle réclama que Jean- Paul Sartre soit fusillé. Il y eut même de nombreux participants pour accueillir, bras tendus dans le salut fasciste, le délégué d’un « parti frère », M. Massimo Anderson, chef du regroupement des jeunesses du Mouvement social italien 2.

S’ils ne s’en cachent pas, les participants ne veulent pas percevoir exclusivement leur congrès comme une réunion d’hommes en panne d’idéal. Ce premier rassemblement revêt une autre prétention : la mise en place et la structuration d’un appareil. En ce printemps 1970, le congrès prend les traits d’une « assemblée constitutive 3 » qui répond à deux impératifs : définir et proclamer une ligne politique, ainsi que mettre en place des équipes dirigeantes, acceptées par l’ensemble des membres d’ON.

Pour un Ordre nouveau

La présentation officielle d’Ordre nouveau se déroule le 9 mars 1971, au Palais des sports de Paris. 3 000 personnes assistent à cette réunion contre le « terrorisme rouge », placée sous le signe de la croix celtique, emblème d’ON 1 et considéré comme « le plus vieux symbole de l’Occident. […] de tous ceux qui, en Europe, sont conscients qu’il y a des valeurs à sauver 2 ». Des saluts fascistes accueillent certains orateurs. Le combat contre le communisme s’impose comme une des priorités du jeune mouvement. François Brigneau 3* déclare qu’il « faut faire un parti révolutionnaire, blanc comme notre race, rouge comme notre sang, vert comme notre espérance. Avec nos chants retrouvés et nos feux rallumés, tout recommence 4 ». Responsable de la propagande et de la presse, François Duprat* s’exprime devant une troupe survoltée :

Si nous nous présentons aux élections municipales, c’est comme des combattants et non comme des apprentis politicards, notre combat est dans la rue… Notre action doit mener au nettoyage de tous ceux qui portent atteinte à la vie, à la sécurité de nos concitoyens, quelle que soit leur race, leur nationalité. Nous disons que la France doit être nettoyée de toute cette pègre qui l’infeste ; voter pour Ordre nouveau, c’est voter pour que la France revienne aux Français 5.

L’extrême droite française, discréditée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, reprend peu à peu de la vigueur. La parenthèse de l’inhibition se referme. Les références gestuelles et orales au fascisme ne sont pas seulement des provocations. Elles doivent être perçues comme des signes en direction de la génération des vaincus. Les observateurs qui décrivent les meetings d’ON mettent en avant les caractères raciste, antisémite et provocateur de ses militants qui, une vingtaine d’années après le traumatisme de la guerre, défendent violemment une idéologie que l’on croyait bannie. Le groupuscule d’extrême droite parle alors d’une diabolisation visant à le discréditer. Cette présentation à deux visages provocation/diabolisation sera un des traits constants de l’extrême droite française. L’histoire du Front national se poursuivra pendant plus de quarante ans à travers cette double perception : l’une militante et l’autre médiatique, plus combative.

Présent au Palais des sports, Franck Timmermans*, alors tout jeune militant d’ON, revient aujourd’hui sur sa position de nouvel encarté – « un choc culturel avec ceux qui défilent avec la croix celtique 1 » – et sur sa confrontation avec les nationalistes d’alors, issus des mouvances de l’Algérie française. Il insiste ainsi sur la différence entre sa génération et celle qui a vécu la Seconde Guerre mondiale et la perte de l’Algérie. La confrontation entre les deux générations, la première, celle des vaincus de l’Histoire, et la seconde, qui n’a pas directement vécu les conflits, est une autre constante majeure dans l’histoire du parti de Jean- Marie Le Pen : deux visions qui, dans certains domaines, parce qu’elles sont antagonistes, vont annoncer et constituer des combats idéologiques durables au sein du FN.

En réalité, ON adopte deux comportements distincts. Le premier est celui qu’il affiche pendant ses réunions publiques. Désirant participer aux campagnes électorales, il se campe dans la légalité démocratique. Son second visage est réservé à ses militants. Lors d’une réunion de chefs de secteur (8 juin 1970), François Duprat fait part des réelles intentions d’ON :

La présentation de candidats à l’occasion des consultations électorales est un moyen commode qui sert notre propagande, mais la finalité de l’organisation reste de prendre le pouvoir par l’action révolutionnaire ; toutefois, ce moment n’est pas encore venu 2.

Entre 1970 et 1973, environ 5 000 personnes rejoignent ON et ses filiales, le GUD et l’Union des lycéens nationalistes (ULN). L’équation, pour eux, est simple : de tels mouvements n’ont aucune chance de pouvoir participer au jeu électoral. L’extrême droite française est confrontée à ce dilemme depuis plusieurs décennies. Pour en sortir, il est nécessaire de s’unir. Cette idée est en vogue, au sein du clan nationaliste, depuis la fin des années soixante. François Duprat rapporte les tentatives de Roger Holeindre* pour créer un parti unitaire. Cet ancien résistant, engagé dans les guerres d’Indochine et d’Algérie, ancien responsable des jeunes TV, a monté l’association Front uni pour le soutien au Sud- Vietnam. Par elle, il fédère déjà plusieurs formations d’extrême droite. En 1969, Roger Holeindre tente de réunir l’ensemble des « nationaux » par le biais d’une série de tables rondes organisées au Cercle Panthéon, rue Quincampoix, à Paris. Les premières sont un « succès », malgré des positionnements antagonistes évidents, notamment à propos d’Israël 1. Cependant le projet ne se concrétise pas. La création d’ON et du Parti national populaire (PNP) 2 laisse en suspens la proposition de Roger Holeindre. Mais l’idée fait son chemin.

Au début des années soixante- dix, ON sait qu’il ne doit pas seulement rassembler pour tenter d’émerger. Conscient de ses faiblesses, il ne peut s’imposer ainsi : il lui faut changer d’image et se structurer. En mars 1971, ON recueille aux élections municipales de Paris près de 2 % des suffrages exprimés. Le mouvement annonce alors sa participation aux élections législatives de 1973, non pas seul mais dans le cadre d’une union de la droite nationale. Ce sont les premiers pas vers la constitution d’un front national.

Extrait de "Le Front National de 1972 à nos jours. Le parti, les hommes, les idées", publié aux éditions du Seuil, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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