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Le premier tour des élections législatives est le plus riche d’enseignements.
Le premier tour des élections législatives est le plus riche d’enseignements.
©Ludovic Marin / AFP

Enseignements du vote

La France tranquille. Bilan du premier tour des élections législatives

En refusant d’entendre le silence assourdissant des abstentionnistes et de voir la disparition des grandes villes d’un nombre massif et croissant de Français, le gouvernement fait preuve d’un déni idéologique assumé, bien que délétère pour l’économie et l’avenir du pays.

Raphaëlle Auclert

Raphaëlle Auclert

Raphaëlle Auclert est chargée de cours à l'Institut Catholique de Vendée (ICES) et membre du Centre de Recherches de l'ICES.
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Le premier tour des élections législatives est le plus riche d’enseignements puisqu’il reflète de manière proportionnelle le choix des électeurs, avant l’heure des alliances et autres petits arrangements entre amis. L’examen des résultats révèle l’existence de trois blocs : un premier bloc à 33% à gauche (NUPES – écologistes – Divers gauches), un deuxième Ensemble ! – Centre à 28% et enfin un troisième de droite à tendance souverainiste, comptant les Républicains, le Rassemblement National, Reconquête et Divers droites à 37%. Trois tiers nets donc… de moins de la moitié de l’électorat ! En effet, l’abstention a atteint un nouveau record à 52,5% (1 point de plus qu’en 2017). Il faut y ajouter les 5% de non-inscrits (estimation Insee en mars 2022), soit un total de près de 58% du corps électoral qui bouderait les isoloirs. Partant, les ténors de l’élection qui fanfaronnent et se verraient bien à Matignon devraient réévaluer leurs soutiens à 15% (des électeurs) au lieu de 25,5% (des votants).

A l’évidence, 58% d’abstention est un chiffre considérable, malgré les efforts d’une presse roublarde pour détourner l’attention de ce coup de tonnerre vers la personne de Mélenchon (qui, lui, ne demande que cela). Mais à s’arrêter un instant sur ce paysage électoral lunaire, déserté des électeurs, une question s’impose : où sont donc passés les Français ? Quelles sont leurs convictions, leurs rêves, quelle France veulent-ils ? Loin du brouhaha des plateaux et des réseaux sociaux, penchons-nous sur un choix de nos concitoyens très révélateur de la France et donc de la vie à laquelle ils aspirent : leur lieu de résidence. En effet, à défaut de voter dans les urnes, les Français ne se privent pas de voter avec leurs pieds. Pour nous éclairer sur cette question, nous nous sommes adressés à Vincent GELLY, conseiller en investissement immobilier à CAPIFRANCE, exerçant aux Sables d’Olonne (Vendée).

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Quelles sont les tendances de ces dernières années dans l’immobilier ?

Vincent GELLY : « On assiste à un mouvement de fond depuis les cinq dernières années : un déplacement des grandes métropoles vers les communes de petite taille. Il peut s’agir de déplacements intra ou inter-régions ; par exemple, chez nous en Vendée, nous avons beaucoup d’arrivants de Nantes et de Paris. Néanmoins, ce n’est pas un exode urbain à proprement parler car, premièrement, les gens s’installent avant tout dans des villes, bien que plus petites, et deuxièmement, il ne concerne que 30% des acheteurs, typiquement des cadres ou des gens issus de la classe moyenne aisée qui ont un budget conséquent et dont le métier permet de pratiquer le télétravail. On a même constaté un phénomène de fuite en avant : les gens quittaient Paris pour Angers puis, les conditions se dégradant là-bas, ils redéménageaient aux Sables d’Olonne, par exemple.

Justement, vous parlez de fuite, mais que les gens fuient-ils exactement et que cherchent-ils ?

VG : Ils attachent désormais plus d’importance à la vie après le travail et à leur qualité de vie en général. Beaucoup de mes clients sont demandeurs de plus de lien social qui leur fait défaut dans les cités-dortoirs. Ils veulent également dire au revoir à leurs quarante minutes de transports bondés pour aller au travail, aux bouchons et au stress qui en résulte. Cette tendance s’est aussi renforcée avec le confinement, qui leur a fait revoir à la hausse leurs exigences en termes de superficie et de confort domestique. Mais leur priorité essentielle est la tranquillité dans la vie quotidienne et en particulier à l’école, en sécurisant l’éducation de leurs enfants et en évitant la délinquance. J’ai souvent entendu ces phrases « Nous voulons partir avant que ça soit trop tard », « on veut retrouver la vie qu’on avait en Ile de France il y a vingt ans » ou « tout ce qu’on veut, c’est vivre normalement »

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Quel est l’impact de ce phénomène sur les prix ?

VG : Enorme ! Ici aux Sables d’Olonne, les prix ont augmenté de 150% en moyenne sur les cinq dernières années, soit de 2000 à 6000 euros du mètre carré au maximum et une moyenne à 4500 euros du mètre carré. Entre mai 2020 et septembre 2021 s’est produit une augmentation de 23% à la faveur d’un « effet confinement » : ce fut une période d’euphorie, apparue dans le sillage de la vague de COVID et nourrie par la spéculation, où nous recevions quarante demandes pour un bien disponible contre sept en temps normal. Au niveau national, le nombre de transactions a culminé à 1,2 millions par an contre 600 000 en 2011. Pour 2022, un ralentissement est attendu à 1 million de transactions. Depuis neuf mois, il y a une séquence d’atterrissage du marché due aux difficultés d’octroi de crédit. Les acquéreurs sont moins nombreux (bien qu’il n’y ait pas de stocks) mais les prix n’ont pas baissé pour autant. Nous prévoyons un retour à la réalité autour de 3800 euros du mètre carré. Ces derniers temps, on assiste à un tassement des prix dans les grandes agglomérations et à un rééquilibrage sur tout le territoire. Pour la fin de l’année, on peut s’attendre à un retournement du marché brutal et conséquent en raison d’un faisceau de facteurs : la guerre, les problèmes d’approvisionnement et de coût des matériaux, les difficultés d’accès au crédit (profil, apport, endettement), la hausse des taux d’intérêt et surtout la réglementation thermique vont très fortement rebattre les cartes des prix de l’immobilier à l’échelle nationale ».

La ville comme vitrine et enjeu du politique

Quelles que soient les surprises que nous réserve le second semestre 2022, cette spectaculaire  augmentation des prix montre donc que, sous réserve d’en avoir les moyens, les Français votent massivement et par camions de déménagement entiers contre la Babel républicaine, froide et inhumaine, avec son insécurité et ses dédales inquiétants. De tout temps, la ville a matérialisé dans la pierre l’idéal du régime, que ce soit à Athènes ou à Rome. En Union soviétique dès les années 1930, le territoire de la ville mettait en scène l’homme nouveau du communisme : le kolkhozien y venait pour faire ses études et, devenu ingénieur, y défilait pour le 1er mai avec les jeunes pionniers et les différents corps de métier sous le regard impétueux des statues de style réaliste socialiste. Il en va de même aujourd’hui à Paris, Lyon ou Bordeaux, parsemées d’improbables installations contemporaines, dont les rues sont le théâtre de marches des fiertés et accueillent aussi bien camps de migrants que mendiants roumains ou prières de rue, au grand désarroi des riverains. On a l’homme nouveau que l’on peut.

Ces curiosités locales nous rappellent que la « Ville Lumière » est devenue au XVIIIème siècle la ville des Lumières. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, et en particulier après 1968, que cette philosophie a bénéficié d’un puissant coup d’accélérateur qui a altéré tant l’esprit que le visage des villes. Et le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne revient pas aux Français, cette nouvelle tête. Elle est celle d’un Paris – et cela est vrai pour toutes les grandes métropoles de l’hexagone – qui est le résultat de la lente macération des principes de 1789 dans la société française.

D’ailleurs, les candidats aux législatives ne s’y sont pas trompés et ont répondu à ce désamour pour la vie citadine moderne en mettant en avant dans leurs tracts de campagne le thème de la ville et de la proximité : certains insistent sur l’importance des commerces et de la « vraie vie » (Divers droites), d’autres sur le logement (LREM, écologistes, Mouvement de la ruralité). Fin observateur de ses contemporains, ce Mouvement de la ruralité appelle même de ses vœux la fin des métropolisations et le développement des villes moyennes. La plupart font de la sécurité une priorité, à l’instar du parti de Nicolas Dupont Aignan, du Mouvement Ruralité ou de ce candidat de LREM qui promet de tout mettre en œuvre pour assurer à ses concitoyens une « vie paisible ».

En bon idéologue autiste, planant à des années lumières de la « vraie vie » promue par ses concurrents, Mélenchon et son NUPES lancent un appel à « prendre nos responsabilités devant l’humanité universelle par la planification écologique » : beau programme, qui n’aura mobilisé qu’un petit 15% des électeurs, tribu disparate de bobos oisifs et d’indigénistes fanatiques (et réciproquement).

Lors de l’élection présidentielle déjà, le géographe Christophe Guilly avait vu dans les 41% de Marine Le Pen « un score témoignant de la révolte des classes populaires et qui confirm[ait] la persistance et la centralité du clivage entre la France périphérique, regroupant les perdants de la mondialisation et celle des métropoles, où vivent la majorité des gagnants. » [1] La révolte des classes populaires évoquée par Guilly vise essentiellement l’idéologie progressiste et ces slogans creux de Mélenchon, rattaché lui-même à la France des métropoles, en opposition à la « France tranquille » qui veut juste « vivre normalement ». Le fossé géographique entre métropoles et périphérie se double ainsi d’un fossé idéologique entre les « perdants » et les « gagnants » évoqués par Guilly, c’est-à-dire ceux qui subissent les conséquences de la mondialisation (chômage, immigration, pression foncière, spéculation sur le carburant) et ceux qui en bénéficient en jouissant de divers privilèges que leur accorde l’Etat. C’est du reste cette rupture qui s’est fait jour lors de l’épisode des Gilets jaunes.

Un tournant historique

En soi, ce mouvement centrifuge à partir des villes est nouveau et surprenant. Dès le XVème siècle, un proverbe allemand n’énonçait-il pas que « l’air de la ville rend libre » ? Dans la même veine, l’économiste Edward Glaeser dans son ouvrage Le triomphe de la ville[2] défend la thèse selon laquelle « les villes sont capables de produire de nouvelles idées (…) et sont la plus pleine expression du génie national » (p.8). Selon lui, « la force provenant de la collaboration humaine est la vérité première qui explique le succès d’une civilisation et l’existence des villes » (p.15). Si la ville est source de tant de bienfaits, alors pourquoi est-elle fuie avec véhémence, ouvrant l’ère des « claquemurés régionaux », souvent abstentionnistes et fiers de l’être, raillés par Frédéric Beigbeder ?[3]

Souvenons-nous que l’exode rural a commencé au XIXème siècle avec la révolution industrielle, puis l’équilibre entre populations rurale et citadine fut atteint vers 1930 avant que la mécanisation de l’agriculture n’engage un nouvel exode massif des campagnes entre 1950 et 1975. Glaeser est lui-même un partisan de l’innovation et des migrations mais on serait tenté d’ajouter à son affirmation une condition d’homogénéité : en effet, pour qu’un échange soit possible, voire fructueux, ses participants doivent partager un socle de valeurs et d’intérêts. Or, précisément depuis les années 1970-1980, la composition des grandes métropoles françaises a évolué vers une société bourgeoise fragmentée, exposée à des flux migratoires colossaux et à une idéologie individualiste et multiculturaliste. Par conséquent, le dénominateur commun qui était le cœur nucléaire de la cohésion et du dynamisme des villes a disparu. Au lieu d’être un lieu de contacts et d’interactions, les grandes villes sont le plus souvent gagnées au mieux par la solitude, au pire par la violence (qu’elle soit symbolique ou physique).

Pourtant, Glaeser souligne à juste titre que « l’essor des nouvelles technologies et du travail à distance n’a fait qu’augmenter le besoin de regroupement par communautés et l’importance du contact humain » (p. 248). Cette dernière remarque explique l’engouement actuel pour les villes moyennes, qui échappent à la dangereuse dilution des métropoles tout en alliant infrastructures et maintien du lien social entre des gens d’origines culturelle et économique semblables, ou du moins compatibles. La « société du coin de la rue » de William Whyte[4] a de beaux jours devant elle !

Villes moyennes contre cités de banlieue : le choix du réel contre l’idéologie

A cet égard, ce sont les villes moyennes et leur potentiel prometteur que devrait soutenir la politique de la ville, plutôt que les cités de banlieues en déshérence avec leurs 1500 quartiers prioritaires ou QPV. Pour rappel, son montant s’élevait à 400 millions d’euros en 2020. Le projet de loi de finances pour 2022 daté d’octobre dernier annonce investir massivement « dans le projet de la sécurité et la tranquillité publiques (…) avec 300 ‘bataillons de la prévention’ actuellement en cours de déploiement dans 45 quartiers, en priorité des quartiers de reconquête républicaine ». Or on sait bien qu’en fait de « tranquillité publique », c’est bien la paix civile que ces subventions tentent désespérément d’acheter en payant un tribut à ces ‘bataillons de la prévention’, comprendre les bandes rivales qui contrôlent les cités pour s’y livrer à divers trafics.

A contrario, Glaeser a raison d’affirmer qu’« il faut aider les gens pauvres, mais pas les endroits pauvres (…) les gens qui souffrent dans les villes méritent notre soutien, mais nous ne devons pas geler les évolutions urbaines ni freiner artificiellement le déclin de certaines villes » (p. 255). Une fois sortis des absurdes incantations culpabilisantes vieilles d’un demi-siècle sur une « dette » des Français, que ce soit en compensation de pseudo-« crimes de la colonisation » ou par simple devoir de charité envers l’homme nouveau qu’est l’immigré, force est de constater que ces constructions sociales sont un échec. Et la preuve tangible de cet échec est que tout le monde les fuit… à commencer par les immigrés eux-mêmes. En fait de lendemains radieux de prospérité, de concorde et de fraternité partagées, ce sont des lieux où gronde un climat de guerre civile. Est-il nécessaire d’évoquer la mémoire de Samuel Paty et de tant d’autres victimes de ce cauchemar dont beaucoup de Français voudraient tant se réveiller ?

Au lieu de perfuser à grands flots d’aide publique (par exemple l’« enveloppe » de 1,5 milliard d’euros allouée à la ville de Marseille en septembre 2021) des grandes villes qui évoluent implacablement vers la ruine et menacent d’essaimer leur chaos sur tout le territoire, il convient de soutenir les viviers des villes moyennes, qui grossissent et se renforcent, au plus grand bénéfice de la nation toute entière.

Le problème de toute idéologie est qu’elle se fige sur des constats, idées et concepts justes au moment de leur émergence mais qu’elle est incapable de tenir compte des évolutions de la société. Comme ce fut le cas pour l’Union soviétique qui avait conservé les slogans du stalinisme, le discours officiel français s’est raidi sur des principes qui furent valables à l’aube de la Cinquième république. Cela explique d’ailleurs la loyauté de beaucoup de baby-boomers envers le régime : ils se retrouvent dans cette vision du monde officielle, restée inchangée depuis leur jeunesse. Pourtant, soixante-cinq ans plus tard, l’eldorado des grandes villes – et de Paris en particulier – vers lequel « montaient » ces derniers s’est transformé en une jungle sale et hostile d’où émergent de petits îlots aussi préservés qu’inaccessibles, et rétrécissant comme peau de chagrin.

En refusant d’entendre le silence assourdissant des abstentionnistes et de voir la disparition des grandes villes d’un nombre massif et croissant de Français, le gouvernement fait preuve d’un déni idéologique assumé, bien que délétère pour l’économie et l’avenir du pays. Ce qu’aiment les Français, c’est la France tranquille, la douce France, nourricière, fervente et féconde de beaux esprits et de grands hommes. A trop vouloir l’ignorer, l’homme nouveau de cette législature pourrait bien porter un gilet jaune.


[1] « La contestation des gens ordinaries ne s’arrêtera pas car elle est existentielle », Le Figaro, 25 avril 2022.

[2]Edward Glaeser, Triumph of the City, London: McMillan, 2011.

[3] Frédéric Beigbeder, Un barrage contre l’Atlantique, Paris : Grasset, 2022.

[4] William Foote Whyte, Street corner society: the Social Structure of an Italian Slum, Chicago: University of Chicago Press, 1943.

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