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La France sait-elle encore quelle est sa place en Afrique ?
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La France sait-elle encore quelle est sa place en Afrique ?

L'ambassade de France prise d'assaut en Centrafrique, des négociations diplomatiques au Mali qui n'attendent que l'avis d'Alger et de Washington : l'Hexagone semble ne pas trop savoir où chercher sa place en Afrique, pris entre les mauvais souvenirs d'un colonialisme conspué et la course aux ressources que se livrent Chine et Etats-Unis.

Sonia Le Gouriellec

Sonia Le Gouriellec

Sonia Le Gouriellec est Maître de conférences à l'Universite Catholique de Lille (Faculté Libre de Droit).

Auteure du blog Good Morning Afrika.

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Atlantico - Les manifestations contre l'ambassade de France à Bangui appelant une intervention de la France, la difficulté pour Paris à s'imposer comme acteur de premier rang dans la crise malienne quand tous les regards se tournent vers Washington et Alger, les discours récurrents dénonçant la Françafrique ... Tout cela peut nous amener à nous interroger : quelle est la place de la France aujourd'hui ?

Sonia Le Gouriellec - La France vit actuellement une période transitoire dans ses relations avec certains de ces pays. C’est ce qui explique ses ambivalences et ses hésitations. Notre pays souhaite multilatéraliser, européaniser et africaniser sa politique mais nous sommes confronté à de nombreux blocages. D’une part, l’engagement européen en matière de paix et de sécurité en Afrique semble bloqué au volet préventif et financier. D’autre part, et on le voit avec l’intervention qui se prépare au Mali, les organisations régionales en matière de sécurité en sont encore à leurs balbutiements, et les moyens limités de l’Union africaine ne lui confère pas une efficacité optimale. C’est une position particulièrement inconfortable pour la France qui du coup semble attentiste.

Cela entame la légitimité de la France sur le continent, notamment auprès de la jeunesse. Le risque est de s’enliser dans le temps long de nos partenaires, et de voir la position française marginalisée alors que le continent est désormais un espace « coopétitif », soumis à des influences diverses entrant en compétition ou en coopération. Cette phase transitoire risque aussi d’entrainer une perte de connaissance et de compréhension mutuelles. La question que vous soulevez sur le rôle et l’influence de la France sur le continent est donc légitime et n’a jamais été posée avec autant d’acuité qu’aujourd’hui, bien qu’elle soit rendue difficile par les relations souvent passionnelles, qui lient le pays au continent, représentant souvent un obstacle à une vision rationnelle et globale des problèmes africains. Mais rassurez-vous, les autres puissances éprouvent les mêmes difficultés, brouillées par le panafricanisme et l’afrocentrisme, qui ont voulu donner une vision d'une Afrique qui pourrait être appréhendée et gérée d’un seul bloc. Il faut donc penser l'Afrique dans sa diversité, et y appliquer non pas une politique, mais des politiques africaines.

La France se donne-t-elle les moyens d'une politique moderne en ouvrant un dialogue économique, politique et diplomatique ouvert avec tous les Etats de ce continent ou se contente-t-elle d'entretenir les restes de ses relations avec les anciennes colonies ?

Non, nos dirigeants s’efforcent de s’ouvrir sur les pays qui ne font pas partie du pré carré français. Pour plusieurs raisons. Economique d’une part, d’où l’ouverture vers les pays anglophones. Les leaders régionaux Nigéria, Afrique du Sud, Angola sont particulièrement visés. La France souhaite rester en Afrique pour des raisons qui n’ont pas beaucoup changées : consolider notre position à l’ONU et dans les grandes institutions internationales en général; avoir accès aux matières premières (uranium nigérien, minerais mauritaniens, gaz nigérian ...), pour des raisons culturelles également dont la francophonie est un vecteur, regardez la dernière visite de François Hollande en RDC pour le sommet de l’OIF.

Néanmoins se pose la question des moyens que nous mettons pour conserver notre influence sur le continent. On ne peut pas nier qu’il y a un désengagement matériel (budget, nombre de coopérants) visible depuis plusieurs années, on pourrait le faire débuter au gouvernement Jospin, ce que la crise économique et financière ne va pas arranger. Les dispositions du denier Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale, annoncées lors du discours du Cap en 2008, renouvellent le dispositif militaire français sur le continent. Il serait une réponse plus adaptée à la future organisation militaire de l’Union Africaine (et à la vocation interarmées des opérations). La nouvelle posture militaire française privilégie un axe transversal, du Gabon aux Emirats, en passant par Djibouti. Le nouveau prépositionnement privilégie donc l’Est, pourtant, depuis 2008, les intérêts français sont menacés à l’Ouest et la France a dû intervenir à plusieurs reprises. Ce désengagement est à relativiser mais il a aussi contribué à affaiblir la légitimité de notre pays sur le continent.

Comment la France est-elle perçue dans ses anciennes colonies ? Partenaire de choix favorisant le développement ou puissance néocoloniale dont on ne peut malheureusement pas se débarrasser ?

J’ai déjà évoqué précédemment la crise de légitimité qui pouvait exister notamment auprès des jeunes mais ce constat est à nuancer auprès des dirigeants. De nombreux Etats africains sont loin  d’être favorables à un désengagement de la France qui pourrait les fragiliser. C’est pour cela que l’européanisation souhaitée par la France dans les nouveaux accords de défense par exemple est parfois mal perçue. Cette évolution ne plait pas toujours aux dirigeants qui préfèrent la politique du tête à tête, alors que la machine européenne peut imposer des sanctions économiques aux Etats non démocratiques. J’évoquais une période de transition car l’élection présidentielle française de 2007 a mené au pouvoir une nouvelle génération de politiciens, nés pendant la colonisation, et qui pourrait avoir une vision renouvelée. Prenons l’exemple du précédent président. Son style dynamique a un peu bousculé les anciennes élites africaines au pouvoir depuis des décennies : 1982 pour Paul Biya (Cameroun), 1987 pour Blaise Compaoré (Burkina Faso), 1991 pour Idriss Déby Itno (Tchad), 1999 pour Ismael Omar Guelleh (Djibouti), de 1979 à 1992 et depuis 1997 pour Denis Sassou-Nguesso (Congo). Mais encore une fois il est possible de relativiser les discours de rupture et de changement. Le problème est que l’on entend beaucoup de critiques sur les réseaux françafricains (qui sont aujourd’hui plus économiques que politiques) mais que les mesures prises pour lutter contre sont plus souvent de l’ordre du symbolique.

Certaines positions prises par la France ont brouillé un peu plus l’image que nous avons dans les anciens pays colonisés. Un sentiment antifrançais est parfois ressenti dans les pays où la France est intervenue dans les affaires intérieures ou même lorsqu’elle n’est pas intervenue mais a privilégié le maintien du statu quo politique. Intervenir et empiéter la souveraineté d’un Etat indépendant ou ne rien faire quitte à conserver des dictatures ? Ce dilemme nous met dans une position délicate, qu’illustrent parfaitement la crise malienne et les évènements qui s’annoncent en République de Centrafrique.

D’ailleurs un certain nombre d’interventions ont, par le passé, troublé l’image des forces françaises dans les opinions nationales comme internationales. L’influence française a par exemple subit un puissant revers perdant pied dans la région des Grands Lacs. Un fardeau que la France continue de porter. La conduite de N. Sarkozy dans la gestion de la crise tchadienne en février 2008 ou son silence lors de la répression des émeutes au Cameroun s’est caractérisée par les « mauvaises manières » du passé : omnipotence de l’Elysée, clientélisme, et logiques affectives. Ainsi, les populations africaines se reconnaissent de moins en moins dans les actions politiques françaises en Afrique. Ce constat est surtout vrai pour une jeune génération urbaine qui se retrouve aujourd'hui sans perspectives d'avenir. Les différents gouvernements, et surtout les différents présidents français, se sont progressivement déconnectés des réalités d'une Afrique en pleine mutation. Entretenant des relations de forte proximité, avec leurs homologues africains (eux-mêmes coupés de leurs populations), ils n'ont pas su les inciter à impulser de véritables politiques de développement ou une amélioration de la redistribution des richesses produites. De plus, dans les esprits, les coups d'État ou les transitions « fantaisistes » restent toujours associés à une activité souterraine française.

Dans ce contexte, comment sont perçus les Etats-Unis et la Chine ? Des solutions alternatives moins contraignantes ou d'autres puissances encombrantes dont on ne peut pas se débarrasser ?

Actuellement nous vivons une période de transition car nous assistons à la fin d’une génération de politiciens formés en France ce qui entraîne une recomposition de la classe politique africaine. Les nouvelles élites sont mécontentes des relations paternalistes avec l’ancienne métropole que le discours de Dakar en 2007 a confirmées. De nombreux dirigeants ne souhaitent pas moins de la France, ils la veulent autrement. Ils souhaitent des rapports plus tournés vers l'économie et le développement ce que leur promet la Chine avec son discours gagnant-gagnant bien que ce discours trouve aussi ses limites. Les pays francophones recherchent une diversification de leurs relations, via de nouveaux accords bi et multilatéraux. La perception de ce modèle par les élites africaines est nourrie par l’impression d’une fermeture des Européens. Et, dans le futur, le véritable problème sera celui des opinions publiques. En effet, les leaders africains tentent de mener des Etats qui sont mal définis. La tentation de la dramatisation des crises et de la démagogie antioccidentale agira comme un recours.

Les relations franco-africaines vivent une période de transition. Pourtant il semble que la France n’a toujours pas de vision concrète pour le continent. Finalement l’écart entre ce qui est attendu de la France et ce qu’elle offre est trop grand. Le changement viendra des nouvelles élites africaines qui voient déjà une opportunité à la multiplication des interlocuteurs. La France est déjà perçue dans certains pays comme un partenaire presque comme les autres. À la France de gagner le cœur des Africains par des actions plus en adéquation avec les aspirations de la jeunesse africaine ; à la France de « pousser vers la sortie » les « dinosaures » africains; à la France de favoriser les pays qui se sont engagés dans la voie de la démocratie ...

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