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La France malade de sa désindustrialisation (et de l’euro...?)
©VINCENT KESSLER / POOL / AFP

Économie

La France malade de sa désindustrialisation (et de l’euro...?)

Pour se sortir de la pandémie, la France ne peut pas compter sur sa capacité de production industrielle. À l’inverse, l’Allemagne s’en sort mieux car elle s’appuie sur sa forte productivité et un important stock de réactifs chimiques.

Christian Saint-Etienne

Christian Saint-Etienne

Christian Saint-Etienne est professeur titulaire de la Chaire d'économie industrielle au Conservatoire National des Arts et Métiers.

Il a également été membre du Conseil d'Analyse économique de 2004 à juin 2012.

Il est également l'auteur de La fin de l'euro (François Bourin Editeur, mars 2011).

 

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Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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Charles Reviens

Charles Reviens

Charles Reviens est ancien haut fonctionnaire, spécialiste de la comparaison internationale des politiques publiques.

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Atlantico : Aujourdhui avec la crise du coronavirus, notre production de tests ou de masques est nulle et représente bien notre situation de production. En comparaison de lAllemagne, la France est-elle véritablement nue industriellement ?

Christian Saint-Étienne : La France a subi la désindustrialisation la plus forte de tous les pays développés au cours des vingt dernières années. Aujourd’hui, l’industrie représente entre 10 et 11% du PIB contre 20 % en Allemagne. Sachant que l’Allemagne a un PIB supérieur d’un tiers au nôtre, l’industrie Allemande est au moins deux fois et demie plus importante que l’industrie française en terme de chiffre d’affaires. 

Nous avons pris un retard considérable qui se traduit par l’effondrement de la part des exportations françaises dans les exportations de produits manufacturés de la zone euro. Nous sommes passé de 17% il y a 20 ans à 11,5, 12 % aujourd’hui. Nous avons laissé s’effondrer notre appareil industriel. La conséquence est que des pans entiers de notre activité ont disparu comme la machine-outil, les appareillages dans les domaines de la santé mais nous avons gardé quelques filières fortes : l’aéronautique, la défense, la chimie, la pharmacie (mais sans les appareillages) et également le luxe. 

Cela est du à une politique totalement à court terme. Nous sommes passé de la première industrie pharmaceutique en Europe à la cinquième place en une quinzaine d’années car nous surtaxons les industries pharmaceutiques dans notre pays. Tout cela est la conséquence d’une vision comptable à courte terme dans son ensemble et nous nous retrouvons avec un appareil industriel fortement affaibli. 

On voit cela dans la crise du coronavirus, où nous ne sommes même pas capables de fabriquer des masques. Pour ce qui est des tests, on en fait six à sept fois moins que l’Allemagne par jour. Les réactifs nous manquent car ils viennent soit de Chine, soit des États-Unis et nous n’avons pas anticipé que dans la crise ces pays gardent les réactifs. L’industrie française est donc nue dans le combat international. 

Cela nous rend infiniment plus fragile. Ce que nous n’avons pas fait, c’est de réfléchir aux industries souveraines dont nous avons besoin pour faire face aux crises internationales. On a bien identifié qu’il fallait une industrie de défense et les travaux menés depuis quarante ans aux Etats-Unis et en Russie ont déterminé que pour maintenir la souveraineté d’un État il y a cinq domaines clefs : la défense, la santé-pharmacie, la la finance, l’agro-alimentaire et les industries informatiques-numériques. Les grands systèmes d’exploitation sont tous américains, aucun n’est européen et 60 % des bases qui permettent de produire des médicaments viennent de Chine ou d’Inde. 

À la fois au niveau français et européen, nous n’avons pas mené cette réflexion sur l’industrie souveraine. Du côté de l’Allemagne, du fait qu’elle ait gardé une production beaucoup plus puissante avec les machines-outils, les systèmes de transport et la chimie-pharmacie, elle a des atouts bien plus considérables dans les cinq domaines évoqués que la France. 

Loïk Le Floch Prigent : La désindustrialisation française s’est accélérée ces vingt dernières années avec d’une part la disparition de secteurs entiers et d’autre part la vente de fleurons de l’industrie nationale comme Rhodia, Lafarge, Alstom, Alcatel…Par ailleurs les normes et règlementations ont conduit bon nombre de fabrications à se délocaliser dans des pays moins sourcilleux . C’est une bonne moitié du tissu industriel français qui a ainsi disparu et dont on peut constater les effets sur l’ensemble du territoire. 

La crise du coronavirus a d’abord mis en relief l’absence de fabrication nationale d’un matériel sanitaire obligatoire pour surmonter la pandémie. Ainsi a-t-on pu constater l’absence de masques de protection, de gel hydroalcoolique, de petit matériel pour tests, des tests eux-mêmes, des respirateurs artificiels, des lits de réanimation…mais plus grave encore c’est une grande part des produits pharmaceutiques nécessaires aux soins dont la fabrication a déserté la France et l’Europe, les principes actifs provenant désormais intégralement des industries chinoises et indiennes. Ainsi la population a-t-elle pu prendre conscience de la pénurie des produits essentiels, de la possibilité d’en être privée et de l’incapacité de porter remède à cette situation catastrophique dans un temps court. 

Les sujets sur lesquels nos scientifiques nationaux , nos techniciens et nos industriels ont travaillé et qui n’offrent plus de fabrications sur notre sol sont nombreux, les batteries pour voitures électriques, les matériels de téléphone, les matériels des énergies solaire et éolienne , les téléviseurs, les ordinateurs…mais la théorie économique s’en satisfaisait, la mondialisation avait prévu la localisation des  « fournisseurs au meilleur prix et au meilleur endroit » et ceux qui dénonçaient ces dérives des « chaines de valeur ajoutée mondiale » étaient montrés du doigt comme appartenant au vieux monde désormais dépassé. Il a donc fallu se confronter à la réalité, notre économie ne pouvait plus répondre à nos besoins essentiels dans une situation de crise aiguë. Plutôt que de plonger dans la réalité industrielle et de concentrer un renouveau brutal sur les nécessités de l’heure, on a même préféré déclarer que les matériels requis n’étaient pas indispensables ! Consternant et douloureux pour tous ceux qui ont bâti un appareil industriel de qualité et qui l’ont vu disparaitre peu à peu .

L’Euro a aussi joué un rôle dans cette déconstruction industrielle. On peut dire qu’il a étouffé les industries du sud et favorisé le déficit. La monnaie était utilisée par la France pour corriger l’augmentation des salaires face à la baisse de productivité mais c’est désormais impossible. A-t-on agit comme si les Français ou les Italiens pouvaient devenir des Allemands ?

Christian Saint-Étienne : Ce n’est pas l’euro qui est responsable de la désindustrialisation. C’est le fait que stratégiquement, on n’a pas intégré l’entrée dans la zone euro pour modifier le comportement sur le plan salarial, industriel et en terme de politique de filière. Il aurait fallu comprendre en 1999 quand on est entré dans l’euro qu’il fallait rester au moins aussi compétitif que l’Allemagne. Quand on crée une zone monétaire, si on veut garder notre industrie, on doit être au moins aussi compétitif que le pays le plus compétitif de la zone. 

Or, au moment où nous sommes entré dans l’euro, les 35 heures ont coûté extrêmement chers en terme de compétitivité et de finances publiques. Cela a bien illustré que l’on rentrait dans l’euro sans comprendre ce que cela impliquait en terme de compétitivité économique. C’est cette incompréhension de la nécessité de garder cette compétitivité qui a conduit à une dérive permanente contribuant à la désindustrialisation. Cependant, l’euro n’est pas le seul fautif. 

C’est l’euro en conjonction avec les 35 heures d’une part mais c’est le fait qu’en France, il y a 25 ans, l’ensemble des élites de droite et de gauche ainsi que les élites économiques se sont convaincues que nous étions entrés dans un monde post-industriel, post-travail et qu’on pouvait laissé filer l’industrie sans que cela n’ait d’importance. Les élites n’ont pas compris que les industries sont les activités avec la plus forte productivité et qui assurent la compétitivité globale du pays. 

Il y a eu une incompréhension stratégique globale. Au fond, on n’est jamais revenu en arrière sur cette lacune créée, cela fait 25 ans que l’on applique cette stratégie et cela se traduit par des coûts de production élevés. Nous avons également des impôts de production qui sont parmi les plus élevés d’Europe et du monde. Si on veut ré-industrialiser, il faut réformer le marché du travail plus que cela n’a été fait. Et il faut fortement réduire les impôts de production et sur les sociétés ainsi que les charges sociales. C’est une politique d’ensemble globale qui n’a pas été menée depuis 25 ans car encore une fois personne ne s’intéressait à l’avenir de l’industrie. 

Dans le cas où nous n’aurions pas eu l’euro, la monnaie aurait été dévaluée pour améliorer notre compétitivité industrielle. Cela aurait affaibli notre système financier. Ce n’est pas l’idéal non plus. L’euro a été fait sur une demande française, c’est Mitterand qui a exigé cela au chancelier Kohl. À partir du moment où nous voulions l’euro, il fallait vouloir toute la politique stratégique qui allait avec. Ce que l’on n’a pas fait. 

Charles Reviens : Deux préalables méthodologique s’imposent avant de répondre à votre question. Il me semble d’abord utile de compléter l’analyse sur l’industrie (qui renvoie à la distinction ancienne entre secteurs primaire secondaire et tertiaire) stricto sensu par une vision globale sur l’économie productive (incluant l’industrie mais aussi les services marchands) dont l’offre doit trouver sa place sur un marché concurrentiel notamment à l’export ; Il est ensuite utile de rappeler des faits stylisés dans le champ de l’économie productive et de l’industrie depuis la mise en place de l’euro le 1er janvier 1999, il y a un peu plus de vingt-et-un ans. Ainsi depuis le 1er janvier 1999 : la part de l’industrie de la valeur ajoutée totale de la France est passée de 19 % à 13 % de 1999 à 2018 soit une baisse de 29 % ; cette diminution de quasiment un tiers de la place de l’industrie dans l’économie a été très rapide, ainsi en 1999 il fallait remonter à 1965 soit 35 ans pour trouver une baisse comparable ; la France est constamment depuis 2003 en déficit de sa balance commerciale et depuis 2005 en déficit de sa balance des paiements courant ; cette séquence de plus de quinze ans de déficits jumeaux (comptes extérieurs et budget) est tout simplement inédite dans l’histoire économique récente de la France.

La France connait donc depuis 1999, année de mise en place de l’euro, une dégradation tout à fait considérable de son économie productive et de ses capacités industrielles. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’objectif de convergence des économies mises en avant au début des années 1990 par les promoteurs de l’union économique et monétaire n’a pas été tenu et que c’est strictement l’inverse qui s’est produit. Le thinktank allemand CEP (Centrum für Europäische Politik) a publié en 2019 une étude ratifiant les divergences majeures des économies européennes de la zone euro : l’économie allemande, et dans une moindre mesure l’économie néerlandaise, ressortent nettement vainqueurs de l’union monétaire, tandis que les deux grands perdants sont l’Italie et la France. 

Il y a donc une corrélation plus qu’évidente pour la France entre perte de compétitivité et la désindustrialisation accélérée de la France et participation à la zone euro. On peut en revanche constater que de 1949 à 1989, la monnaie française s’était dépréciée de 30 % par rapport au deutsche mark tous les dix ans alors que les performances macro-économiques et industrielles des deux pays étaient alors beaucoup plus proches, au traditionnel biais mercantiliste allemand près. 

Il est plus que probable que l’euro est surévalué pour les fondamentaux de l’économie française, ce qui distribue du pouvoir d’achat mais étiole l’économie productive et exportatrice et donc contribue à la désindustrialisation. C’est probablement strictement l’inverse pour l’Allemagne, dont l’ambition de demeurer une grand pays industriel et exportateur est évident.

Il faut enfin noter qu’avant l’euro les responsables politiques français pouvaient, suite à des orientations économiques « déraisonnables », subir des crises de balances de paiement et des attaques contre le franc qui imposaient des changements drastiques de politique économique. Raymond Barre doit mettre en place en 1976 une politique de stabilisation monétaire après le creusement du déficit commercial sur UNE seule année et François Mitterrand fait de même en 1983 après TROIS années de déficits extérieurs consécutifs. En 2020 nous sommes à QUINZE années : le signal douloureux mais salutaire de la crise de balance des paiements a aujourd’hui disparu.

Dans une zone monétaire optimale, chacun se spécialise sur ses points forts et les transferts de force entre les états rééquilibrent les faiblesses de l’autre. Cependant, lors de la crise que nous connaissons, l’industrie allemande qui devrait fonctionner au service des états qui n’en ont pas, ne le fait pas. Comment l’Europe doit-elle fonctionner pour éviter ce genre de désastre car là où l’on a besoin de solidarité tout le monde disparait derrière ses frontières ? 

Christian Saint-Étienne : C’est la toute la théorie monétaire. Si on crée une zone monétaire, par nature elle conduit à la spécialisation des sous-parties de la zone. Si on prend les États-Unis, il y a 50 états, c’est une zone monétaire mais tout le monde ne fait pas de l’aéronautique dans les 50 états, ni de l’électronique. Si on met en place une zone monétaire, on sait que pour que cela ça fonctionne dans la durée, il faut un gouvernement économique intégré et un budget de la zone pour opérer un minimum de redistribution. Aux Etats-Unis, ils l’ont car c’est le budget fédéral qui est en charge de cela.

Chez nous, les personnes qui ne comprennent pas cela disent que nous avons le budget de l’Europe mais cela n’a rien à voir. Ce qu’il faut, c’est un budget de la zone euro. Il faudrait un budget de deux à trois point de PIB, spécifique à la zone euro permettant d’investir dans les infrastructures et dans la politique de souveraineté. La solidarité manque depuis que nous avons créé l’euro.

Loïk Le Floch Prigent : Comment a-t-on pu arriver en si peu de temps à un tel seuil de désindustrialisation ? Beaucoup de lâchetés et d’erreurs, une insouciance de nouvelles élites enthousiastes devant la mondialisation heureuse et sans aucune connaissance des mécanismes de création et de développement de l’appareil productif. La conscience de la nécessité d’un appareil industriel pour soutenir l’économie du territoire national a déserté les cerveaux de l’administration du pays et des élus de la République. Cela a été progressif, insidieux, les héros de la production industrielle ne l’étaient plus, ils devenaient même gênants pour beaucoup de chantres des « métropoles » à ambition mondiale. Il faudra un jour rendre hommage aux industriels qui sont restés, aux industriels qui ont tenu patriotiquement dans la tempête pendant que certains se sentaient devenir des dirigeants mondiaux tenant table à Davos tandis que d’autres finissaient pas jeter l’éponge devant les tracasseries administratives, fiscales, judiciaires, environnementales en vendant leur entreprise au plus offrant, en général venu d’ailleurs. La production a été fortement dévalorisée pendant toutes ces années, dans les familles, à l’école et dans les médias, très peu de politiciens se sont engagés pour soutenir l’industrie nationale , le monde nouveau était rempli de smartphones et de tablettes venant d’ailleurs et s’imaginait maintenir le niveau de vie du pays avec le télétravail ! Jamais l’industrie n’a plus été une priorité pour la nation, depuis le création de l’euro sans harmonisation fiscale qui a desservi dès l’origine notre outil national de production jusqu’à aujourd’hui où l’on a poussé à la fermeture des usines plutôt que d’essayer de favoriser le maintien d’une activité pour mieux favoriser le rebond espéré. La volonté politique n’est pas tout, mais elle est indispensable pour valoriser toutes les richesses de compétences et d’initiatives qui existent dans notre pays, on a bien vu que dès que l’on a fait appel à l’appareil productif, une grande partie des industriels s’est portée volontaire. Des trésors sont enfouis chez tous les ouvriers, techniciens, chercheurs et ingénieurs de notre pays, ils veulent créer, produire et se mobiliser, comme les soignants qui se donnent corps et âme au succès de leur mission, le monde de l’industrie est prêt à relever les défis du monde actuel que plus jamais  nous n’ayons à connaitre la honte de ne pas être capables  de produire des masques, et pire encore de fournir des élastiques pour les masques.  

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