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La France compte16 000 naissances de moins qu'en 2014.
La France compte16 000 naissances de moins qu'en 2014.
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Babyblues ?

La France a fait moins de bébés en début d’année : pourquoi il ne faut pas croire tous ceux qui vont essayer de vous l’expliquer

L'INSEE et le Parisien ont publié mercredi 4 novembre les chiffres de la natalité française. Bilan ? La France connaît une chute de sa natalité mais reste la première d'Europe en la matière, en dépit des 16 000 naissances de moins qu'en 2014.

Laurent Toulemon

Laurent Toulemon

Laurent Toulemon est chercheur à l'Institut national d'études démographiques (INED) et responsable de l'unité de recherche "Fécondité, famille, sexualité" du même institut. Ses domaines de recherche portent notamment sur l'étude des structures familiales en France.

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Atlantico : Le rapport annuel de l'INSEE présente une baisse de la natalité en France, puisqu'en 2015 on constate 16.000 naissances de moins qu'en 2014 à la même période. D'après Le Parisien, les résultats n'avaient jamais été aussi faibles depuis 1999. A quel point est-il complexe d'anticiper les changements démographiques ?

Laurent Toulemon :L’Insee a publié hier dans France portrait social un article de Luc Masson intitulé "La fécondité en France résiste à la crise". L’auteur y explique que la baisse de la fécondité en France depuis 2008 est beaucoup plus faible que chez nos voisins européens. De son côté, le Parisien publie un commentaire où il compare les neuf premiers mois de 2015 aux 9 premiers mois de 2014, pour titrer sur une forte baisse : "jamais depuis 1999 on n’avait fait aussi peu de bébés les neuf premiers mois d’une année". On peut concilier ces deux faits en notant que la décennie 2005-2014 a été marquée par un niveau très élevé de la fécondité. Si la baisse entre 2014 et 2015 se poursuit sur la fin de l’année, le nombre de naissances en France métropolitaine s’établirait au niveau de 760 000, à comparer aux 800 000 de 2010… mais aussi aux 710 000 de 1994. On a compté le même nombre de naissances (760 000) en 1990 ou en 2003. La fécondité a baissé au début des années 1990, avec la crise économique liée à la fin des régimes communistes, pour revenir à son niveau antérieur au début des années 2000. Depuis dix ans, la fécondité est particulièrement élevée en France ; la baisse récente est d’une ampleur inhabituelle, mais qui n’a rien d’exceptionnel, et le niveau probable de la natalité reste élevé.

Rien ne dit que nous vivons aujourd’hui un changement démographique. Ce qui frappe, à l’inverse, c’est de voir à quel point la fécondité reste stable en France, alors que les comportements conjugaux (couples hors mariage, divorces, ruptures et nouvelles unions), de même que les taux d’activité professionnelle des femmes (hausse du travail salarié, hausse du chômage et précarisation des emplois) ont beaucoup varié depuis quarante ans. De plus, cette stabilité a lieu à un niveau très élevé par rapport à la moyenne européenne.

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Au-delà de la difficulté à anticiper les changements, quelles sont les pistes d'explications dont on dispose aujourd'hui, concernant les chiffres de l'INSEE et du Parisien ?

Les analyses de l’Insee nous disent que la fécondité a peu baissé en France depuis 2008. Les raisons en sont la relative résistance de la France à la crise économique et financière de 2008 : hausse du chômage limitée, faible baisse du revenu disponible des ménages. La fécondité a "mieux résisté" en France qu’ailleurs, notamment parce que les jeunes y ont moins souvent renoncé à avoir un premier enfant (ou l’ont moins souvent remis à plus tard). Les chiffres du Parisien, issus des données mensuelles elles aussi publiées (mais non commentées) par l’Insee, sont très difficiles à interpréter.On ne sait pas si la fécondité a baissé chez les jeunes ou pour les couples plus âgés, pour les couples à haut revenus (qui ont été touchés par les restrictions de la politique familiale) ou pour les autres, etc. De plus, on manque de recul : par exemple entre 2005 et 2006 le nombre de naissances a augmenté de 20 000 (un changement de même ampleur mais de direction inverse à celui de 2015), mais la natalité est ensuite restée stable jusqu’en 2012.

Sur des phénomènes plus anciens et plus massifs comme le baby-boom, les démographes sont-ils meilleurs qu'ils ont pu l'être auparavant ? Est-il plus difficile d'appréhender des changements sur le long terme que des petits phénomènes comme celui présenté par le Parisien ?

On dispose de données plus riches qu’auparavant pour expliquer les phénomènes démographiques. Mais la richesse des données révèle aussi la complexité des comportements : par exemple le chômage est plutôt associé à une baisse de la fécondité, surtout pour les jeunes (qui remettent leur premier enfant à plus tard), tandis que le comportement des couples déjà parents est moins sensible à la conjoncture économique ; les couples les plus fragiles en termes de rapport à l’emploi sont donc plus sensibles aux variations de la conjoncture, mais certains couples – en particulier les moins diplômés qui ont plus de difficulté à retrouver un emploi – peuvent choisir d’avoir un enfant à l’occasion d’une période de chômage.

Aujourd’hui rien ne laisse prévoir un mouvement de grande ampleur – à la hausse ou à la baisse – dans les comportements de fécondité, mais personne n’avait prévu ni le début ni la fin du baby boom (en 1946 et en 1965), ni la stabilisation de la fécondité (depuis 1975 en France) à un niveau plus élevé à l’ouest et au nord de l’Europe qu’au sud et à l’est.

Depuis le 1er Juillet 2015, les allocations familiales ont été revues à la baisse et divisées par deux pour les familles touchant de 5.595 euros par mois (par 4, si le revenu mensuel est égal ou supérieur à 7.457 euros). Dans quelle mesure est-ce que les politiques publiques et le contexte économique jouent un rôle dans cette baisse ?

Les changements de juillet 2015 n’auront d’effets – s’ils en ont – qu’à partir de 2016. Un effet direct ne pourrait s’observer que pour les couples peu nombreux concernés par ces baisses. Les politiques familiales forment un tout, et l’enjeu est de savoir si la politique globale restera crédible si elle est rognée de ci-de là. Pour le moment les baisses sont concentrées chez les couples à hauts revenus, et une augmentation des places de garde de jeunes enfants a été promise simultanément. Cette amélioration des possibilités de garde tarde à se mettre en place. Il est trop tôt pour évaluer l’ensemble des mesures promises et plus ou moins appliquées.  

La France reste cependant en tête des pays d'Europe, sur le plan de la natalité. Quelles sont les raisons qui font que notre taux chute moins vite qu'ailleurs sur le continent ?

Notre taux de fécondité ne chute pas, il reste à 2,0 enfants par femme : la baisse de 2015 pourrait atteindre 2,5%, peut-être 2% pour la fécondité. L’indicateur conjoncturel de fécondité passerait alors de 2,00 enfants par femme à 1,96. Cet indice valait 1,89 en 2000, 1,94 en 2005 et 2,03 (le point haut) en 2010. La "chute de 2015" est à relativiser, par exemple par rapport au point bas de 1994 (1,68) ou à la moyenne européenne (1,55 en 2013). Le niveau élevé de la fécondité en France s’explique par la faible proportion d’hommes ou de femmes sans enfant (moins de 15%), ainsi que par la proportion importante de personnes ayant 3 enfants ou davantage (près de 30%). Les mesures qui facilitent la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, ont un rôle central dans cette haute fécondité. Il s’agit de mesures de politique familiale, comme les modes de garde des jeunes enfants de moins de 3 ans, mais également de politiques sociales comme le faible coût de l’éducation (généralisée dès 3 ans, à un faible coût et avec des horaires compatibles avec l’activité professionnelle des deux parents) ou la politique de logement (qui favorise l’accès des parents à des logements adaptés qui tiennent compte du nombre des enfants).

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