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La flexisécurité, formule magique pour évincer les salariés ?
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Oxymore

La flexisécurité, formule magique pour évincer les salariés ?

Invoquant l'exemple danois, le Medef a rappelé son attachement à la "flexisécurité" lors de la conférence sociale des 9 et 10 juillet. Mais cette idée n'est-elle pas un reliquat du passé, qui n'a jamais fait ses preuves en France, et qui permet au patronat de justifier les licenciements ?

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer est économiste, spécialisé en Finances publiques. Il dirige le cabinet Archer, et a fondé le think tank économique Archer 58 Research.
 
Né en 1958, il est diplômé de Sciences-Po, de l'ENA (promotion de 1985), et est titulaire d'un doctorat en Economie de l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
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Dès le sommet européen de Lisbonne tenu en 2000, il a été question de la flexibilité. Si ce terme a évidemment un sens sur le marché du travail afin de réduire le chômage frictionnel (la mauvaise qualité de rencontre entre l'offre et la demande), le débat est beaucoup plus ouvert et contradictoire lorsqu'il s'agit d'introduire de la flexibilité dans les conditions d'exécution du contrat de travail.

Madame Laurence Parisot, présidente du Medef, a rappelé le vif attachement patronal à la notion de flexisécurité lors de la grande conférence sociale des 9 et 10 juillet.

Le terme est habile, il faut en convenir. On annonce de la sécurité pour le salarié et de la flexibilité pour l'employeur comme si un restaurateur vous proposait un plat excellent et rare à un prix dérisoire. Derrière la contradiction sémantique se cache le traditionnel rapport de forces " patron-subordonné " longtemps dénoncé par l'emblématique inspecteur du travail Gérard Filoche.

Cette idée trouve ses origines aux Pays-Bas, en 1995, et a abouti à la loi de 1999 qui a pour but de lutter contre la dualité du marché du travail. D'un côté, le marché primaire et noble des emplois qualifiés, de l'autre le marché des emplois peu qualifiés et précaires. L'exemple (souvent cité) vise donc le marché du travail, pas le contrat de travail. Nuance d'importance.

En revanche, l'exemple danois (auquel on attribue le même nom de flexisécurité) vise autre chose : tout d'abord, des règles de licenciement souples, puis des indemnisations assez larges pour les chômeurs et enfin des politiques actives dans le service de l'emploi afin de lutter contre le chômage de longue durée. Chacun notera que l'entreprise n'est directement concernée que par le premier point (qui vise le contrat de travail) et que les deux autres points relèvent de la décision publique.

S'agissant de la flexisécurité, elle consacre de facto la substituabilité du travailleur : si le carnet de commandes est là, on le garde. S'il y a méventes, on s'en sépare. Loin d'être un rapport de subordination salariale, l'emploi redevient un matricule digne des pointeuses d'autrefois et le salarié n'est plus que l'avatar de son job. Il est une variable d'ajustement assumée à qui on explique que l'Etat-providence lui garantira reconversion et indemnisation. Notre patronat aurait-il oublié le récent rapport Larcher qui démontrait l'état calamiteux de la formation dédiée aux chômeurs et aurait-il occulté la crise des finances publiques qui ne permet pas d'aider tout le monde ? De surcroît, Geoffroy Roux de Bézieux a suffisamment insisté sur la situation de l'Unedic à la veille d'une année 2013 qui s'annonce critique en termes de progression du chômage.

La flexisécurité rompt le lien humain, l'attachement à "son" entreprise et dilue le salarié dans un bocal de soupe nommé effectifs. Nul ne saurait nier que certaines luttes sociales (de Lip en 1973 à Continental) ont montré l'attachement des salariés à leur boîte qu'ils aiment pour reprendre le slogan de Madame Sophie de Menthon peu suspecte d'être à l'opposé du Medef.

Au plan économique, la vision patronale consiste à dire qu'il vaut mieux se séparer de quelques collaborateurs que d'entraîner toute l'entreprise vers le gouffre. Ce bon sens nous donne à penser que certains aspects des textes sur les plans sociaux mériteraient d'être simplifiés (comme il existe des régimes d'imposition simplifiés) à la condition expresse qu'il soit établi que l'entreprise n'est pas en situation de rentabilité très correcte. Autrement dit, que l'on puisse licencier plus aisément lorsque le commissaire aux comptes a été contraint de déclencher la procédure d'alerte paraît fondé, en revanche nous savons tous qu'il y a des cas où l'emploi est sacrifié par suite d'une redéfinition de la combinaison des facteurs de production.

A l'heure où le progrès technique peut encore plus remplacer l'homme qu'au temps des écrits pertinents d'Alfred Sauvy, la fléxisécurité représenterait un appel d'air pour la machine-outil et un trou d'air pour l'emploi manufacturier.

Pierre Cahuc et André Zylberberg ont démontré en 2004 (in « Le chômage, fatalité ou nécessité ? ») que 15 % des emplois sont détruits et que 15 % d'emplois nouveaux apparaissent. Il faudrait évidemment reprendre les paramètres de cette affirmation mais il faut surtout se souvenir que Keynes a écrit sur la "consistance" de l'emploi ce qui est fondamental. En effet, si une rationalisation de postes chez un des Big four supprime plus de 100 postes d'auditeurs confirmés, ce n'est quand même pas la même valeur contributive sociétale que si 10 jardineries créent 10 postes.

Autrement dit, non contente de casser un lien humain et d'introduire un peu plus de stress dans l'entreprise, la fléxisécurité sous-estime l'effet d'entraînement du progrès technique et lisse la spécificité des emplois en niant leur consistance.

Si en 2005, le taux de chômage danois était de 5 %, il est remonté en 2011 à plus de 8,4% et les indemnités chômage sont passées de 4 à 2 ans.... l'exemple danois est donc à relativiser. En France, l'accord du 11 janvier 2008 sur la rupture conventionnelle a introduit la notion de cessation à l'amiable du contrat de travail. Aller plus loin pour se donner des gains de compétitivité, c'est paraphraser l'idée du patron qui sait qu'en investissant dans de nouveaux outillages, il peut faire "tourner" son entreprise à un moindre coût.

Il y a bien des années, l'inoubliable Yvon Gattaz avait juré au Président Mitterrand que plus de flexibilité permettrait la création de 430.000 emplois nets. Des mesures d'assouplissement ont été prises à commencer par l'abandon de l'autorisation administrative préalable au licenciement. On connaît la suite.

Avatar du salarié, la flexisécurité est un terme que l'on devrait réserver aux tuyaux qui équipent les gazinières et ne pas agiter comme une solution pour mieux dire « goodbye » à un salarié souvent loyal et productif.

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