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Discorde

La droite serait-elle vraiment plus forte en revenant à une union avec le centre ?

Aujourd'hui, avec Alain Juppé, un retour à une alliance non fusionnelle semble se redessiner entre la droite et l’Alternative (Modem et UDI) . Cela marque un retour à une situation antérieure à l’UMP, comme si un trait était tiré sur son histoire.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Frédéric Dabi

Frédéric Dabi

Frédéric Dabi est directeur général adjoint de l'Ifop et directeur du pôle Opinion et Stratégies d’entreprise.

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Atlantico : Après le revers qu'a essuyé l'UMP aux Européennes, certains dont Alain Juppé ont regretté l'absence d'alliance avec le centre. Mais la stratégie au centre a-t-elle réellement fonctionné depuis 1974 ? Pourquoi ? Le centre d'aujourd'hui a-t-il encore quelque chose à voir avec celui d'hier ?

Jean Garrigues : L’UMP est un rassemblement de tendances qui ont toujours constitué la droite française, et notamment de deux tendances majeures, l’une autoritaire, étatiste et plutôt souverainiste (tendance gaullienne), et l’autre plus fédérale, européiste, portée à l’origine par l’UDF. Le rassemblement de ces tendances, qui s’est fait dans la perspective de la présidentielle de 2002, est presque contre nature par rapport à la diversité des droites. Il n’est donc pas anormal qu’aujourd’hui, à la faveur d’une situation de déclin électoral et de poussée de l’extrême droite, on assiste à une résurgence de ce clivage, puisqu’il est nécessaire de se positionner par rapport au FN. A ce clivage traditionnel est venu s’ajouter lors de la campagne de 2012 une stratégie de rapprochement vers les thèses de l’extrême droite, et c’est ce que représente aujourd’hui la Droite forte. Il y a donc au moins trois droites qui existent au sein de l’UMP, et l’on voit bien que ces trois courants sont difficilement conciliables.  La stratégie de rapprochement et même de fusion avec le centre, portée à l’époque par Jacques Chirac et Alain Juppé, et concrétisée par l’UMP, semble aujourd’hui obsolète, du fait de la dramatisation des enjeux européens.

Le centre, en dépit de ses divisions constantes, a finalement suivi une ligne assez cohérente sur le terrain des idées, européistes, républicaines, sociales et parlementaires. En revanche, les centristes se sont toujours divisés sur les stratégies à suivre, notamment lorsque François Bayrou a décidé de ne pas se fondre dans l’UMP.  Sa ligne autonome n’a jamais été suivie par la majorité des militants et des élus, d’où la scission entre le Modem et le Nouveau centre d’Hervé Morin. Cette ligne, très inspirée par la doctrine gaullienne du rassemblement, est apparue comme une possibilité de renouveau en 2007, mais elle s’est heurtée en 2012 à la tradition d’alliance entre les centristes et la droite.

Aujourd’hui, l’axe Bayrou-Juppé semble redessiner la perspective d’une alliance non fusionnelle entre la droite républicaine et l’Alternative (Modem et UDI). Au-delà d’Alain Juppé, cette perspective semble acceptable pour une grande partie des dirigeants de l’UMP, qu’ils soient chiraquiens comme François Baroin ou libéraux comme Jean-Pierre Raffarin.  En fait, tous ceux qui ne veulent pas de l’inflexion de 2012 et de la Droite forte peuvent se reconnaître dans cette reconfiguration. On peut se demander si la parenthèse historique de l’UMP ne va pas se refermer.

Le parti ne fait-il pas aujourd'hui les frais de sa structure même, l'union de la droite, qui contraint à une stratégie au centre ?

Frédéric Dabi : Du point de vue de l’opinion, cette théorie ne tient pas la route, car les structures partisanes, leurs contours, n’intéressent pas les Français. C’est très visible lorsque l’on observe les sujets de discussion des Français. Qu’il s’agisse de la naissance du Front de Gauche ou de la décision de Jean-Louis Borloo de quitter l’UMP pour créer l’UDI, les Français manifestent peu d’intérêt.

Pour autant, il est vrai que, comme l’a dit Jean-Pierre Raffarin lundi matin, la droite Française a pendant très longtemps marché sur deux jambes. En 2002 Jacques Chirac a voulu se prémunir d’un 21 avril en créant l’UMP, rassemblement de centristes, de libéraux, de gaullistes ou de bonapartistes. Ces différences idéologiques n’ont pas empêché l’UMP de l’emporter en 2002 et en 2007.

Au fil du temps, uns sorte de clarification s’est opérée, avec notamment le départ de Jean-Louis Borloo et de ses amis. Je ne crois donc pas que l’échec de l’UMP aux européennes soit  lié aux contours organisationnels et à l’hétérogénéité idéologique du parti. Ce qui s’est passé dimanche soir a en tout cas été la sanction de la stratégie de la droite décomplexée de coller au FN. Quand on voit le poids du FN aujourd’hui, et que 15 % des électeurs des Nicolas Sarkozy ont voté pour le FN, c’est clairement un échec de la Droite Forte, au nom du fameux adage selon lequel on préfère l’original à la copie.

Jean Garrigues : La stratégie centriste de l’UMP n’est pas forcément la première raison de ses difficultés. D’autres éléments conjoncturels interviennent pour expliquer l’échec aux européennes, à commencer par l’affaire Bygmalion, et la guerre des chefs Copé-Fillon, qui a totalement déstabilisé militants et  électeurs. De la campagne pour les Européennes ressort également le brouillage de la ligne politique de l’UMP, avec les prises de position de Laurent Wauquiez, pour une réduction de l’UE, ou d’Henri Guaino, plutôt souverainiste. Le problème, c’est le flou de la ligne, et le déficit d’incarnation.

La campagne de l'UMP pour les Européennes a été rythmée par de nombreuses dissensions idéologiques. Quel risque le parti prend-il à mettre sur un pied d'égalité des lignes qui n'ont pas toutes la même audience auprès des militants et sympathisants ? Pour mémoire, aux élections internes de novembre 2012, la Droite forte (27,77%) était arrivée 6 points devant la deuxième motion Droite sociale (21,69%), or aujourd'hui on entend autant Juppé que la Droite forte...

Frédéric Dabi : Cet exemple s’adresse moins aux sympathisants UMP qu’aux militants UMP. Quand un parti est en décalage avec sa base militante, de sérieux problèmes peuvent se poser, on l’avait vu chez les écologistes lorsqu’on avait tenté de leur imposer Nicolas Hulot.

Des membres de la Droite Forte ont soutenu Jean-François Copé, d’autres l’ont fait pour Fillon. Les soutiens et ralliements à Fillon ou Copé ont été assez hétérogènes.

Jean Garrigues : Le personnel dirigeant de la droite entre en contradiction avec les aspirations des militants. Ceux-ci ont manifesté leur inclination à accompagner l’inflexion vers l’extrême droite. Au sein de l’UMP, il y a un risque de rupture entre la ligne directrice incarnée par Alain Juppé, Bruno Le Maire, Laurent Wauquiez ou Valérie Pécresse, qui penchent pour un retour aux sources de la droite libérale et républicaine, et un corps militant qui, lui, opte davantage pour des positions d’intransigeance en matière d’immigration ou d’identité nationale. Derrière cette fracture, on peut voir en filigrane se profiler la perspective du retour de Nicolas Sarkozy. De sorte qu’une minorité des militants suivrait une majorité des leaders vers une évolution de type républicain ou centriste, tandis qu’une majorité des militants pourrait se tourner vers Sarkozy, ce qui conduirait de facto à une explosion de l’UMP, ou en tout cas à une scission de la droite.


Vis-à-vis de l’électorat, la chose est plus complexe. En effet une majorité ne semble pas favorable à un retour de Nicolas Sarkozy, alors qu’il existe a priori une véritable réserve électorale pour une solution de type centriste, c'est-à-dire une alliance entre les droites républicaines classiques et les centristes. La contradiction au sein de la droite est donc très forte, entre les dirigeants, les militants et l’électorat de droite.

Quels résultats ces principales lignes politiques de droite seraient-elle susceptibles d'obtenir si elles étaient portées par des partis indépendants ?

Jean Garrigues : Pour ce qui est des militants, la force dominante tirerait vers une droite décomplexée sur les questions se sécurité ou d’identité nationale, voire de repli européen. A côté de cette majorité partisane, on verrait une autre force politique, plus conforme à la tradition de la droite modérée, et sans doute plus apte à séduire des électorats divers. Mais cette droite plus centriste pourrait être mise en difficulté par l’absence de leaders. Car si la figure de rassembleur d’Alain Juppé se dégage, d’autres se présentent qui prétendent incarner cette droite républicaine. Et la question de l’alliance avec l’Alternative, constituée de l’UDI et du Modem, se poserait. L’espace électoral serait donc plus important au centre droit, mais le leadership serait plus compliqué à dégager.

Frédéric Dabi : Electoralement, on sait que lorsque des forces sont éclatées, elles ratissent plus, car la convergence et l’homogénéité sont plus grandes, ce qui dans une élection à deux tours peut être absolument mortel. Le 21 avril 2002, la totalisation des vois de gauche a été honorable, sans rapport avec les 30 % cumulés dimanche par le PS, les listes EELV et le Front de Gauche.

Aux européennes, des listes UDI Modem séparées auraient ratissé plus large, mais compte tenu du mode de scrutin et d’attribution des sièges, cela aurait été insuffisant. Il faut trouver l’équilibre entre tactique et stratégie, et la capacité à être uni sans perdre son âme. Les sympathisants UDI et Modem sont différents sur le plan sociologique, mais partagent tout de même des valeurs communes sur l’Europe et le libéralisme. A l’UMP, le dénominateur commun a pendant longtemps été Nicolas Sarkozy. Or dans un parti de droite, il faut toujours une figure de chef.

Des alliances électorales entre ces partis seraient-elles plus payantes que jouer l'unité de la droite ?

Jean Garrigues : La configuration actuelle pousse plus à trouver des solutions dans une logique d’alliances que de reconstruction unitaire. Cette option me semble plus payante pour ce qui s’appelle aujourd’hui l’UMP. Cette dernière n’a pas forcément intérêt aujourd’hui à s’infléchir vers la droite, même si cela pourrait paraître contradictoire avec la poussée de l’extrême droite aux européennes. L’hypothèse de l’alliance au lieu de l’unification est la seule perspective d’avenir pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans la Droite Forte et qui veulent incarner une droite plus classique voire européiste. La droite française, dès lors, serait tripartite : le Front National, la droite décomplexée et la droite républicaine.

Frédéric Dabi : S’il y avait eu des listes UMP-UDI et Modem, comme en 2009 lorsque ce dernier faisait cavalier seul, sans doute que l’UMP-UDI aurait été en tête, mais sûrement pas avec un score de 30 %, car il ne s’agit pas d’arithmétique, mais d’une tentative de la part des électeurs FN de troubler une dynamique.

Plus globalement, qu'aurait à gagner la droite à assumer et à présenter une plus grande diversité dans l'offre ?

Jean Garrigues : Nous traversons une crise de la représentation et de confiance des électeurs, qui aspirent à une clarification. Ils ont besoin de savoir qui veut quoi à  l’UMP, où des lignes très divergentes sont apparues. C’est un facteur d’abstention et de vote hostile.

On voit se dessiner un centre droit clairement européen, une autre droite plus gaullienne et souverainiste, et une troisième franchement europhobe. L’ordre naturel de la diversité des droites a été cassé pour des raisons électoralistes en 2002. Paradoxalement, l’homme qui avait construit ce rassemblement de l’UMP, à savoir Alain  Juppé, est celui-là même qui pourrait aujourd’hui être l’un des artisans de l’éclatement des tendances de droite.

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