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La croissance française est restée nulle au deuxième trimestre
La croissance française est restée nulle au deuxième trimestre
©Reuters

Derrière les chiffres... la réalité

La croissance zéro, c’est maintenant : ce que ça signifie concrètement pour chacun d’entre nous

La croissance française pour 2014 va sans doute flirter avec le zéro pointé. Derrière la morosité du chiffre, cette donnée macroéconomique entraîne des conséquences directes – et négatives – pour plusieurs groupes, territoires et secteurs d'activité.

Vincent Touzé

Vincent Touzé

Vincent Touzé est économiste senior au département des études de l'OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Economiques).

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La croissance française est quasi-nulle. Cette situation n'impacte pas seulement les comptes publics. Derrière la stagnation de la valeur ajoutée nationale se cache non seulement des disparités – la croissance étant une moyenne – mais aussi des groupes, secteurs ou territoires plus vulnérables que d'autres. Le point sur les catégories pour qui la "croissance zéro" est une nouvelle catastrophique, et les effets qu'elles doivent se préparer à affronter.

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Les chômeurs de longue durée

La crise économique amorcée depuis 2008 a considérablement fragilisé le tissu productif et conduit à de nombreux licenciements et non-embauches suite à des départs. La récession puis la croissance faible ont rendu difficile les retours vers l’emploi. Si le nombre de demandeurs d’emploi dont la durée d’inscription est inférieure à 12 mois semble se stabiliser depuis 2013, c’est loin d’être le cas pour les demandeurs d’emplois inscrits depuis plus d’un an (voir graphique - le nombre de chômeurs est exprimé en milliers). Pour ces derniers, une croissance quasi-nulle en 2014 est une très mauvaise nouvelle. Ils vont devoir encore attendre. Mais l’attente a un double prix : le premier est la perte progressive des droits à l’assurance chômage ; le second est la moindre employabilité car, sans activité professionnelle, le capital humain peut vite se déprécier aux yeux des employeurs potentiels, surtout dans un contexte où le nombre croissant de demandeurs d’emploi rend la concurrence très rude.

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Lire également : Perdus pour la France ? L'étude choc qui montre que les chômeurs de longue durée causés par la crise seront extrêmement difficiles à réinsérer

Les chômeurs plus récents

Les chômeurs récents peuvent voir d’un mauvais œil la faible croissance annoncée. Elle signifie pour eux une réduction des opportunités d’embauche. Parmi les demandeurs d’emploi récents, il y a deux catégories : les nouveaux entrants (jeunes diplômés, reprise d’activité après une période de retrait pour élever des enfants par exemple, etc.) et les nouveaux chômeurs. Les nouveaux chômeurs sont en général indemnisés, ce qui leurs donne une certaine protection financière le temps de trouver un nouveau travail. L’absence de croissance assombrit d’autant plus le tableau que les opportunités professionnelles deviennent rares et que l’assurance chômage est au bord de la faillite... Les droits sociaux en matière de chômage ne pourraient pas être durablement garantis. On peut penser que les travailleurs les plus qualifiés conserveront une bonne employabilité, mais ce sera très certainement en contrepartie d’une moindre exigence salariale, ce que ne pourront pas faire les travailleurs peu qualifiés et potentiellement rémunérés autour du SMIC.

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Les secteurs économiques les plus vulnérables

Il faut s’intéresser aux causes de la faible croissance. La faible croissance en France est la résultante d’une production nationale insuffisante pour des raisons structurelles et de repli de la demande nationale mais également en raison d’une demande mondiale réduite. En 2014, beaucoup de prévisionnistes s’attendaient à une croissance extérieure suffisante pour soutenir l’activité française. Tant les secteurs "exposés" (secteurs plutôt exportateurs et soumis à la concurrence mondiale : on y trouve notamment le secteur manufacturier et l’agroalimentaire) que les secteurs "protégés" (secteurs peu soumis à la concurrence mondiale et en situation privilégiée pour satisfaire la demande nationale : on y trouve notamment le secteur des services) devraient donc être concernés par la croissance faible. Afin d’améliorer leur compétitivité et ainsi maintenir des parts de marché, les entreprises pourraient chercher à réduire les prix de vente en contrepartie d’économies sur les coûts de production : pression sur les salaires, réduction du nombre d’employés, délocalisations, etc. Cette croissance faible pourrait préfigurer des tensions déflationnistes.

Les régions

La poursuite de l’économie française autour d’un régime de croissance faible pourrait avoir un impact différencié sur les régions. Dans les régions très urbanisées telles que la région parisienne, l’aggravation du risque chômage et la baisse du pouvoir d’achat pourraient avoir des conséquences sur le prix de l’immobilier. Dans les régions moins urbaines avec des bassins d’emploi plus fragiles, l’aggravation du chômage pourrait encourager la mobilité géographique et le rapprochement vers des zones plus dynamiques. Les ménages propriétaires de leur logement pourraient alors devoir le vendre ou le louer dans un contexte où beaucoup d’autres personnes pourraient être incitées à faire la même chose.

Les jeunes actifs

La croissance zéro va indubitablement fragiliser l’insertion professionnelle des jeunes actifs (moins de 25 ans). A cette fragilité professionnelle s’ajoute une fragilité économique puisque les jeunes actifs n’ont pas d’ancienneté à l’assurance chômage et ne peuvent donc pas prétendre à une compensation monétaire. Ils doivent alors s’appuyer sur un soutien financier parental lorsque cela est possible. En général, une façon pour eux d’accroître leurs chances d’insertion professionnelle est de retarder leur entrée sur le marché du travail et d’enrichir leur CV par des formations qualifiantes et des stages intéressants. Deux mesures qui peuvent être le reflet de ces stratégies de retrait du marché du travail et d’attente des moins de 25 ans sont la faible croissance du nombre de demandeurs d’emploi de cette tranche d’âge ainsi que la durée réduite des inscriptions des sortants (voir les deux graphiques - le nombre de chômeurs est exprimé en milliers).

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Les seniors

Les séniors à la recherche d’un emploi (plus de 50 ans) sont bien plus souvent indemnisés que les plus jeunes (moins de 25 ans) car ils ont cotisé à l’assurance chômage. Toutefois, avec le temps, l’allongement de la durée au chômage, les droits se réduisent et certains chômeurs sont encore trop jeunes pour faire valoir des droits à la retraite. Les risques de paupérisation sont donc grands car la mise en place de solutions d’accompagnement telles que les préretraites est très difficile dans notre contexte nationale de finances publiques très dégradées. Les statistiques de la DARES montrent que le nombre de demandeurs d’emplois de plus de 50 ans a plus que doublé depuis 2009. La hausse est également très forte concernant la durée moyenne d’inscription des sortants (remarque : il y a trois facteurs de sortie du marché du travail : le décès, la reprise d’un travail ou le retrait en raison d’un découragement par exemple). La situation des seniors est donc particulièrement morose. Leur possibilité d’embauche aura malencontreusement tendance à se réduire si le temps d’attente devait encore s’allonger et les employeurs pourraient préférer embaucher des travailleurs plus jeunes et qualifiés aux exigences salariales plus modérées.

Quand la croissance est faible, l'économie a tendance à valoriser les activités les plus déconnectées de la réalité (comme la finance), et les logique de "cost killing" au détriment du secteur productif et de l'investissement et donc... de la croissance. La croissance zéro que connaît donc la France est-elle un cercle vicieux dont il est quasiment impossible de sortir ?

Il n’est pas certain que la valorisation des actifs (financiers et non financiers comme l’immobilier) soit durable. Elle résulte pour l’instant de la faiblesse des taux d’intérêt et d’un fort espoir de reprise de la croissance. Qu’en sera-t-il lorsqu’on connaîtra des épisodes de déflation qui transformeront les faibles taux d’intérêt nominaux en de forts taux d’intérêt réels ? La croissance zéro en France résulte d’un cercle vicieux dont la principale origine est le refus de réformes face à la mondialisation et au vieillissement de la population. La procrastination a un coût : chaque jour, une dette publique considérable s’accumule. Dans un article intitulé "Il faut sauver le soldat France !"et publié en janvier dernier, avec mon coauteur Frédéric Gannon, nous avions lancé un cri d’alarme sur l’état de l’économie française et soutenu la mise en place urgente d’un véritable pacte de responsabilité. Les promesses présidentielles de début d’année reposaient sur trois piliers : une politique d’offre, une meilleure efficience de la dépense publique ainsi qu’un renforcement du partenariat sur le plan fiscal et social entre la France et l’Allemagne. Ces promesses étaient porteuses d’espoir. Six mois plus tard, il serait intéressant d’en faire le bilan…

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

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