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Apprendre à vous aménager consciemment du temps pour vous reposer vous permettra d'être plus productif et plus créatif.
Apprendre à vous aménager consciemment du temps pour vous reposer vous permettra d'être plus productif et plus créatif.
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Maîtrisez-vous le repos productif ? La compétence secrète des gens qui savent travailler intelligemment

Apprendre à vous aménager consciemment du temps pour vous reposer vous permettra d'être plus productif et plus créatif. Charles Darwin, qui ne passait que 4 heures par jours dans son labo, l'avait bien compris.

Michèle  Freud

Michèle Freud

Michèle Freud est psychothérapeute et directrice d'une école de sophrologie. Elle est également l'auteur de " Se réconcilier avec le sommeil", "Réconcilier l'âme et le corps" et "Mincir et se réconcilier avec soi", "Enfants, ados... les aider à dormir enfin"

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Joëlle Adrien

Joëlle Adrien

Joëlle Adrien est neurobiologiste et directrice de recherche à l'INSERM et à la SFRMS (Société française de recherche et médecine du sommeil). Elle est aussi présidente de l'Institut National du Sommeil et de la vigilance, etauteur de Mieux dormir et vaincre l'insomnie, paru chez Larousse en juin 2014.

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Atlantico : Aux Etats-Unis, un futurologue nommé Alex Pang a développé au sujet du sommeil le concept de "serious rest" en observant l'emploi du temps de Charles Darwin qui ne travaillait dans son labo que 4 heures par jour. Dans quelle mesure un emploi du temps plus allégé qui prendrait mieux en compte les besoins de repos pourrait-il favoriser la créativité et la productivité ?

Joëlle Adrien : Il faut faire la différence entre repos et sommeil. Quand on est fatigué, on a besoin de repos. D'un repos physique, intellectuel, psychologique, d'une ambiance sereine, etc. Cela permet de récupérer de la fatigue. Le sommeil est utile lorsque l'on est somnolent.

Dans le sommeil, la récupération est très importante et c'est pour cela qu'il ne faut pas négliger le sommeil. Lorsqu'il y a une baisse de vigilance, c'est un signal que le cerveau a besoin de sommeil. Lorsque l'on ressent de la lassitude, on a besoin de repos. L'organisme a besoin d'un équilibre. Le problème dans notre civilisation est que l'on a tendance à perdre le contact avec l'extérieur et à rester enfermer chez soi ou dans un bureau notamment car les relations sociales se font beaucoup par téléphone ou par Internet.

Pour en revenir à Darwin, s'il lui arrivait de travailler pour ses expériences pendant 4h et que le reste du temps il allait marcher, il y a fort à parier qu'en marchant, il réfléchissait aux problèmes scientifiques posés. Le fait de sortir s'aérer et de penser sur un autre mode peut être un moyen de stimuler sa créativité. Mais ces questions sont difficiles à poser aujourd'hui car qui a le choix de choisir de ne travailler que 4 heures. Il faut aménager des espaces de repos intellectuel et psychologique pour récupérer de la fatigue qui est plus accentuée aujourd'hui qu'auparavant car l'exigence de performance est plus grande. Et être immobile quelque part n'est pas forcément le meilleur repos. Le fait d'aller marcher dehors ou d'aller écouter de la musique dans un parc peut représenter un repos psychologique et intellectuel plus intéressant. Il faut trouver quelque chose qui détende. La créativité peut surgir au moment où les pensées continuent à fonctionner mais dans un autre mode. On évoque souvent le cas d'Archimède qui a découvert son principe dans son bain. Lorsque l'on est dans un état de rêverie, on laisse aller son esprit et une idée créatrice peut survenir.

Michèle Freud : Oui, le temps de repos et de sommeil stimule les réseaux cérébraux associatifs. Le cerveau serait ainsi capable de produire des associations.

Sara Mednick et Denise Caio, chercheuses à l’Université de Californie à San Diego affirment que les phases de sommeil paradoxal améliorent la créativité en matière de résolution de problème.

Favorable à la créativité, Morphée, dieu du sommeil et des songes, a influencé certains auteurs, comme Ovide et Homère, mais aussi des peintres ou des sculpteurs tels que Guérin, Houdon ou Poussin. Courbet, peintre du xixe siècle a réalisé quelques quarante tableaux ou dessins représentant des personnages à l’orée du sommeil, dont ses célèbres Dormeuses.

Dans son roman, Lucinde, Frédéric Schlegel entonne l’éloge du sommeil propice à l’inspiration poétique.

Jean Giono, gros dormeur, l’évoque avec justesse et saveur : "Un bon dormeur fait, dans le sommeil, l’expérience de la bienveillance au monde". Fernando Pessoa le décrit en lui donnant des rythmes lyriques.

Kierkegard, écrivain et philosophe danois, amoureux du sommeil, l’honore de ses louages : "J’emploie mon temps ainsi, une moitié à dormir, l’autre à rêver. Lorsque je dors, je ne rêve jamais, ce serait dommage, car le sommeil c’est la génialité suprême[1]", écrit-il.

Quelle place accorder au repos dans notre quotidien ?

Joëlle Adrien : On le dit largement, il faut respecter son besoin de sommeil et résister à toutes les sollicitations, ne pas consulter les écrans tard le soir. Il faut respecter son horloge biologique et son activité.  Le soir il faut parvenir à mettre en place un sas de décompression entre la période de travail et la période de repos, laisser de côté ses problèmes de travail et s'engager dans une autre activité avant de dormir. Le meilleur repos est d'organiser ses activités dans le temps de façon qui nous convienne le mieux. Certains sont du matin, d'autres du soir et il faut arriver à se connaitre et à organiser son activité sur 24h de façon cohérente. Les gens qui ont des problèmes de sommeil ne pensent qu'à leur problème de sommeil. Et les gens qui ont des problèmes de travail se concentrent sur le travail. Mais il faut réellement concevoir sa journée comme 24h à organiser. Ensuite, on fait des compromis avec ce que vous impose la société. Il faut identifier ses besoins en dehors des contraintes et ensuite on procède aux compromis.

Michèle Freud : En France, le temps de sommeil moyen a diminué de 1 heure 30, ces cinquantes dernières années. Pour la majorité, il s’établit aujourd’hui à 7 heures en semaine et à 8 heures le week-end. Trente pour cent des Français ne dorment que 5 à 6 heures par nuit.

Les Australiens seraient les plus grands dormeurs du monde, avec une moyenne de 9 heures par nuit, tandis qu’un Asiatique sur deux dormirait moins de six heures.

Selon une enquête de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES), le temps de sommeil chez les jeunes adultes est, lui aussi, de plus en plus réduit, avec une moyenne de 6 heures 40. Les veilles prolongées devant des écrans de télé, d’ordinateur, de jeux vidéo ou de Smartphone perturbent l’horloge biologique et nuisent sérieusement au sommeil.

D’après certaines études[2], dormir moins de 5 heures par nuit accélère le processus de vieillissement et la prise de poids. Si la durée du sommeil est variable selon les personnes, son efficacité et sa qualité se modifient avec l’âge. Nous disposons tous d’un capital sommeil que nous gérons, chacun à notre manière, comme une sorte de compte en banque qui, au fil du temps, s’amenuise. Ce capital, en partie déterminé par nos gènes, est surtout régi par un environnement qui influence de façon positive ou négative notre sommeil.

Les besoins de sommeil des gros dormeurs varient entre 9 heures et 12 heures par nuit, ceux des petits dormeurs sont de moins de 6 heures. Quatre-vingts pour cent des dormeurs moyens sommeillent entre six heures et demie et huit heures par nuit. En réalité, c’est la qualité du sommeil et le fait qu’il soit suffisamment réparateur qui priment sur la durée.

La sieste flash oui (10 à 15 minutes) peut être salutaire lorsqu'on a le sentiment d'être fatigué ou de ne pas avoir assez dormi.

Faut-il que ce repos soit conscient pour en décupler les bénéfices ? 

Michèle Freud : oui, on se rend compte notamment que le temps des vacances où nous prenons plus de repos est favorable à la créativité.

Comment aménager son emploi du temps afin de profiter un maximum de l'énergie accumulée durant le repos ? Comment le faire malgré les contraintes que peut imposer le monde du travail ?

Michèle Freud : j'ai l'habitude de demander aux patients quelles sont leurs heures "royales", c'est -à-dire les moments où ils sont le plus performants... où ils ont le sentiment d'avoir toutes leurs capacités et de les utiliser pour ces activités nécessitant une plus grande concentration

Comment expliquer la difficulté que la plupart d'entre nous a se laisser suffisamment de temps pour se reposer ?

Joëlle Adrien : Il y a eu cette civilisation de la performance depuis la moitié du siècle dernier. C'est cette civilisation de la performance qui a fait de nous des coureurs de fond et avec le développement des nouvelles technologies c'est 24/24h et 7/7 jours. Nous sommes envahis par cette obligation de performance à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Auparavant, la nuit, personne ne pouvait vous joindre. Je ne parle même pas du téléphone portable mais du fixe quand bien même cela nous rassure lorsque l'on a des enfants de savoir qu'ils peuvent nous joindre en cas de problème. Les gens décrochaient plus facilement arrivaient à s'organiser des plages. Il y a des gens qui commencent à réagir et qui coupent tout. Mais je ne sais pas s'il s'agit de la meilleure solution, mieux vaut s'organiser des plages de repos où l'on est hors champ de performance, du temps pour soi.

Michèle Freud : Nos rythmes de vie occidentaux imposent quelquefois de reléguer le sommeil au dernier rang des priorités. Dans une société où il faut être de plus en plus performant, dormir a mauvaise presse et est presque vécu sur le mode de la culpabilité... Et le sommeil n'est pas à l'honneur dans ce contexte, aussi. Nous méconnaissons nos besoins de base et principalement notre besoin de repos, or il est essentiel  à notre équilibre et à la créativité.

[1]. Œuvres complètes (1843), Robert Laffont, coll. "Bouquins", 1993.

[2]. Les mécanismes du sommeil, Sylvie Royant-Parola, Le Pommier, 2007.

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