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L'insupportable prise en otage de bien des catholiques français
©Reuters

Jour de manifestation

L'insupportable prise en otage de bien des catholiques français

Pris dans l'étau fait de critiques qui assimilent tous les catholiques à une ultra-droite et des quelques extrémistes qui s'invitent à la Manif pour Tous, de nombreux catholiques se sentent muselés. Ces derniers ne se revendiquent pas comme s'exprimant au nom de l’Église mais plutôt de ce que pourrait être le bien commun universel.

Mahaut Herrmann

Mahaut Herrmann

Mahaut Herrmann est une blogueuse catholique et écologiste, issue de la gauche, qui a pris ses distances avec sa famille politique d'origine sans pour autant passer à droite. Son blog : Visibles et invisibles.

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Au nom du bien commun

Une loi sur la fin de vie est en préparation en 2014. Les milieux catholiques s’alarment, à juste titre, et annoncent si nécessaire de grandes mobilisations. Les partisans de l’euthanasie se préparent, eux, à dénoncer dans tous les médias la volonté des catholiques de mettre la loi en conformité avec leurs principes. À les entendre, à entendre les pourfendeurs de religion professionnels, et à entendre aussi, il faut bien le dire, une partie des catholiques mobilisés ces derniers temps, l’Église catholique défend son pré carré et pratique une politique communautariste. Le débat d’idées qui s’annonce – si on peut appeler ça un débat – ne sera que la triste répétition de débats ayant déjà eu lieu maintes fois ces dernières années. Tout argument contre l’euthanasie sera refusé car trop marqué religieusement, et tant pis si l’argument est partagé par des non-croyants ou des gens de gauche (comme les signataires de cette tribune dans Marianne: "L’euthanasie n’est pas compatible avec les valeurs de la gauche").

Les analyses et commentaires qu’on voit déjà poindre (par exemple sous la plume de Bruno Roger-Petit) passent (volontairement ?) sous silence un élément-clé du paysage politique. En m’opposant à l’euthanasie, en m’opposant à la procréation médicalement assistée et à la GPA pour tous, je ne défends pas des valeurs catholiques, j’agis au nom du bien commun. Je ne suis pas la seule à raisonner ainsi. Bien entendu, ma foi inspire ma vision du bien commun. Mais il n’existe pas de valeurs catholiques. Ma foi est une foi en un Dieu trinitaire qui est venu faire alliance avec les hommes et les sauver du péché par son incarnation et sa mort sur la croix. Elle n’est pas foi en des valeurs que des non-catholiques pourraient partager (au choix, la solidarité, la défense de la vie, le partage, l’amour, la non-violence, la défense de notre identité culturelle). Les convictions qui m’animent ne sont que secondaires par rapport à ce qu’on appelle le kérygme, l’énoncé des points fondamentaux de la foi chrétienne. C’est que j’explique lors de chaque réunion avec les parents qui demandent le baptême de leur enfant. Cela me pousse, cela nous pousse, nous tous qui adoptons cet ordre de priorités, à user d’arguments qui s’adressent à des non-chrétiens et qui pourraient être ceux de non-chrétiens. La recherche du bien commun n’est pas une spécificité chrétienne. En témoignent les très nombreux croyants non-chrétiens et athées engagés au quotidien, en politique, dans le secteur associatif, au travail, pour ce bien.

Oui mais, pourrait-on nous rétorquer, mais en vous battant pour ce que vous pensez être le bien commun, vous ne défendez pas le bien de tous puisque vous privez certaines personnes de leurs droits. Justement ! Le bien commun n’est pas l’addition des biens individuels. Il implique de renoncer à des droits, des privilèges et des prérogatives que je pourrais réclamer mais qui nuiraient gravement à d’autres. Il en va ainsi de la GPA. L’argument souvent brandi est la douleur des couples sans enfants, infertiles, stériles, tout ce que vous voudrez. Il se trouve que cette douleur, je la vis, je la connais, je l’expérimente. Les entrailles qui se tordent à la vue d’un nouveau-né, ça ne m’est que trop familier. J’estime cependant que cette douleur ne m’autorise pas à demander à une femme de me céder son enfant moyennant finances, encore moins à sélectionner cette femme sur un catalogue pour avoir l’enfant parfait. Je deviendrais certes maman mais en chargeant dès la naissance mon enfant d’un poids qu’il traînerait toute sa vie. Le bien commun interdit le recours à la GPA : je m’incline. Les exemples pourraient être multipliés. Si je suis opposée à l’idée que tout homme a le droit de s’enrichir jusqu’à l’infini, ce n’est pas réflexe communautariste, relent de mes années syndicales, mais par conviction intime que cela s’oppose à la destination universelle des biens : les richesses que peut produire la planète étant limitées, plus elles seront concentrées dans les mains de quelques-uns, moins l’ensemble des habitants de la terre pourront en bénéficier. De même, quand on détourne un trajet d’autoroute ou de TGV pour protéger la faune et flore qui se trouvant sur le passage prévu, ce n’est pas plaisir d’embêter les honnêtes gens qui voudraient bien bénéficier de ce tronçon mais parce que les bestioles protégées s’insèrent dans un écosystème dont le déséquilibre nuirait à tout le pays. Même si, à l’heure de la glorification de l’individu-roi, de l’impératif d’individualisme, de jouissance personnelle et d’hédonisme égoïste, des droits du moi présentés comme source et objectif de toute loi, un tel raisonnement est peu audible, il est celui sur lequel il convient d’insister.

Arrivés à ce point de l’argumentation, nous risquons de nous heurter à une autre objection : tout le monde ne partage pas notre vision du bien commun. Les athées les plus extrémistes pensent que le bien commun exige la disparition de tous les signes visibles de l’existence des religions de l’espace public. C’est vrai, notre vision du bien commun n’est probablement pas partagée par tout le monde. Il reste néanmoins qu’elle n’est pas partagée uniquement par les catholiques et qu’à partir du moment où elle est commune à des gens de différentes confessions religieuses en cohérence avec la pensée des uns et des autres, c’est qu’elle n’est pas une option communautariste visant à promouvoir uniquement des idées qui favoriseraient les catholiques.

Un habitué des médias me dit souvent qu’il faut développer une seule idée pour ne pas risquer de voir l’essentiel de notre propos partir à la poubelle. Si nous devions ne retenir qu’un argument pour expliquer pourquoi nous sommes contre nombre de lois sociétales actuelles, ce pourrait être celui-ci: nous nous battons au nom du bien commun.

En finir avec l'enfouissement

En tant que catholique avec des convictions, je suis une "intégriste de l’ultra-droite catholique" (sic), d’après Manuel Valls. Et tant pis si j’ai eu des engagements nettement marqués à gauche au cours desquels je n’ai jamais fait mystère de ma foi catholique. La plupart des catholiques descendant dans la rue sans cacher leur foi étant des catholiques de droite, ceux qui manifestent et se mobilisent sans cacher leur foi sont forcément de droite. CQFD, le tour est joué, fermez le ban.

Qu’un tel discours puisse être tenu révèle l’échec de deux stratégies. La première est celle qui consiste à mettre en avant notre foi comme si les idées que nous défendions étaient des marqueurs catholiques communautaristes. J’en ai parlé plus haut. La deuxième est connue sous le nom de "théologie de l’enfouissement" ou "pastorale de l’enfouissement". Son principe est simple : même quand vous agissez en chrétien, ne dites surtout pas que vous l’êtes. Cette pastorale a eu un immense mérite, celui de proposer des réflexions accessibles à tous, croyants ou non, sur tout ce qui touche notre société. Elle a réuni des chrétiens, des non-chrétiens, des non-croyants, autour de causes communes. Mais elle a aussi conduit à une impasse. Au nom de la pastorale de l’enfouissement, le croyant mobilisé ne devait surtout pas dire qu’il est croyant. Cette option pastorale était davantage prisée dans des milieux marqués à gauche. Les catholiques qui descendaient dans la rue en affichant leurs convictions défendaient des convictions qui sont davantage des marqueurs de droite (école libre, IVG, euthanasie, unions homosexuelles sous toutes les formes juridiques possibles). Maintenant, le résultat est là. Un catholique qui affiche sa foi et ses convictions est automatiquement estampillé de droite. Voire d’ultra-droite. Certes, ce n’est pas uniquement pas sa faute. Nos hommes politiques – et les analystes qui affichent à longueur de temps leurs brillantes idées dans les médias – sont fermement attachés à l’idée qu’une même conviction ne peut être partagée à gauche et à droite. Une cause est soit de gauche, soit de droite.

Mais quand même. Si la génération de catholiques de gauche qui nous a précédé avait osé montrer davantage sa foi et le bonheur de croire, si elle avait davantage porté témoignage de ce qui, dans sa foi, la poussait à s’engager, si elle avait osé franchir le pas de refuser le clivage gauche-droite quand c’était nécessaire, peut-être aurait-elle touché un peu plus tous ceux qui s’éloignent avec horreur de l’Église catholique car ils la considèrent comme une section politique de droite. Peut-être. Il y a une bonne dose de mauvaise foi dès qu’on parle de laïcité à gauche. Mes années d’engagement m’ont appris qu’il y a aussi beaucoup d’ignorance, mais aussi de la curiosité, curiosité qui s’avoue davantage hors des cercles politiques et syndicaux.

D’aucuns trouveront ces propos en contradiction avec la première partie du billet. Et pourtant. La sortie de la pastorale de l’enfouissement et la nécessité de réfléchir au nom du bien commun ne sont nullement antinomiques. Il ne s’agit pas de dire que nous tenons ferme telle conviction parce que l’Église nous le demande. L’Église ne nous demande rien au nom de la défense de ses rôles politiques et sociaux. Elle nous le demande au nom de l’humanité. Nous pouvons donc défendre fermement une conviction qui est celle de l’Église catholique sans utiliser un seul mot appartenant au vocabulaire religieux, pour peu que cette conviction soit suffisamment solide en nous. Sortir de la pastorale de l’enfouissement, c’est oser se montrer chrétien, affirmer que nous croyons, que nous allons à la messe, au culte, à l’office et que cela nous ressource. Ne pas avoir honte de nos convictions, quelles qu’elles soient. Tenir un discours universel en affichant notre bonheur de croire. Et avoir "des gueules de ressuscité".

Cet article a initialement été publié sous la forme de deux billets complémentaires sur le blog  Visibles et invisibles : le blog du catholique écolo.

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