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Une société où plus rien ne mérite d’être pris au sérieux favorise des réactions extrêmes chez certains individus, jusqu'à un départ pour le djihad
©Reuters

Bonnes feuilles

Une société où plus rien ne mérite d’être pris au sérieux favorise des réactions extrêmes chez certains individus, jusqu'à un départ pour le djihad

Philippe d'Iribarne étudie la situation du christianisme dans les sociétés occidentales aujourd'hui. Partant de l’apparente inadéquation entre les deux, le chercheur défend la thèse, qui peut paraître initialement paradoxale, d’une complémentarité bénéfique entre les Chrétiens et le projet moderne. Extrait de "Chrétien et moderne", de Philippe d'Iribarne, aux éditions Gallimard 1/2

Philippe d'Iribarne

Philippe d'Iribarne

Diplômé de l'école X-Mines, Philippe d'Iribarne est directeur de recherche au Cnrs, spécialisé dans la diversité des cultures politiques. Auteur de quatorze ouvrages, dont L'islam devant la démocratie (Gallimard, 2013), il a notamment travaillé pour le Secrétariat général de la présidence de la République.

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Les chrétiens contemporains sont tiraillés entre ces aspects rugueux des Évangiles et l’idéologie postmoderne. Ils n’ont pas trop de mal à rester inspirés par une perspective évangélique tant qu’il s’agit du regard porté sur les personnes et leurs choix de vie. Par contre, ce qui touche aux doctrines, et au premier chef aux religions non chrétiennes, les embarrasse beaucoup plus. Le pape François prolonge le regard évangélique envers ceux qui sont aux marges, sans céder pour autant aux sirènes postmodernes : « La ville actuelle est relativiste : tout est permis, et nous pourrions succomber à la tentation de nous croire obligés de “relativiser” la vérité pour ne pas discriminer, pour pouvoir intégrer tout le monde. Il n’en est rien. Notre Dieu, qui vit dans la cité et s’investit dans la vie quotidienne, ne discrimine ni ne relativise. Sa vérité est celle de la rencontre qui dévoile les visages dont chacun est unique. Intégrer des personnes avec leur visage et leur nom propres, n’oblige pas à relativiser des valeurs ni à autoriser des anti-valeurs. Refuser de discriminer et de relativiser suppose au contraire la force d’accompagner des évolutions et la patience du ferment qui aide à grandir. La vérité de celui qui accompagne est plus d’indiquer des chemins d’avenir que de juger les enfermements passés. »

Une telle position paraît largement acceptée dans le monde chrétien, même si certains la trouvent trop ouverte et d’autres pas assez accueillante. D’un côté, elle amène à s’interroger, comme l’Église catholique le fait actuellement à propos des divorcés remariés, sur l’accueil des personnes dont l’itinéraire fait question. Simultanément, ce que l’on commence à percevoir des effets de la radicalité postmoderne sur le monde vécu incite à résister à sa séduction.

Comment douter que, lorsqu’il est effectivement mis en pratique, l’idéal postmoderne favorise l’émergence d’une société « liquide » dont la tolérance qui se veut sans limites se paie cher ? Plus chacun, au nom du caractère sacré des choix de vie et du refus de tout enfermement dans des liens qui durent, choisit et renouvelle sans entraves ses fournisseurs, ses « amis », et jusqu’à son conjoint du moment, plus tous risquent en permanence d’être délaissés du fait que d’autres fournisseurs, d’autres « amis », d’autres conjoints potentiels se sont montrés plus attirants. Quand les identités associées à l’appartenance à une nation, une lignée, une Église, un corps professionnel s’effacent, il demeure une forme majeure de distinction : celle qui oppose ceux qui brillent et fascinent aux obscurs dont on se détourne, les nantis aux pauvres. Et l’émergence d’une société où plus rien ne mérite d’être vraiment pris au sérieux favorise des réactions extrêmes chez ceux qui ne renoncent pas à s’attacher de tout leur être à quelque chose de grand, jusqu’à choisir parfois l’embrigadement du djihad.

Pendant ce temps, quand il est sommé d’appliquer aux religions non chrétiennes l’injonction postmoderne à respecter la diversité des choix de vie, le monde chrétien est embarrassé et profondément divisé. Beaucoup refusent, au nom des bonnes relations qu’ils entretiennent avec des fidèles d’autres religions, d’évoquer les sujets qui fâchent. Mais si toutes les religions sont équivalentes et pour l’essentiel n’ont rien d’autre à apporter qu’une spiritualité new age, voire un humanisme athée, à quoi bon s’en encombrer ? À quoi bon se laisser questionner par la personne énigmatique de Jésus, par ses propos étranges sur le Père, l’Esprit et le Fils de l’homme ? À quoi bon s’attacher à une Croix du Christ bien peu en phase avec la modernité ? Sans doute, dans une époque lointaine où le christianisme était seul à imprégner la vie de la cité, il n’était guère besoin de mettre en valeur ce qu’il a de spécifique, et donc ce en quoi il diffère d’autres religions ou d’un humanisme laïque. Il n’en est pas de même quand la recherche d’une manière qui ait du sens d’habiter la condition humaine confronte à ce qu’on qualifie parfois de supermarché des religions. Comment ne pas être perdu si l’on ne peut saisir ce qu’a d’unique chacun des chemins qui se proposent ? 

Certes, dans les rapports entretenus avec les fidèles d’autres religions, il ne s’agit pas de se poser en donneur de leçons qui n’aurait pas besoin de s’interroger sur lui-même, ni de transformer toute rencontre en débat théologique. Mais une démarche de vérité intégrant une critique fraternelle réciproque fournirait une forme de dialogue plus féconde qu’une lâche complaisance. Il n’est pas indifférent de savoir quels chemins de vie propose chaque doctrine. Et considérer ce que les croyants vivent, dans leur diversité, quand l’élan fondateur qui habite chaque message rencontre les cultures au sein desquelles il a pris forme, met sur la voie des lumières et des ombres dont ce message est porteur. Il n’est plus question, alors, de s’enfermer dans l’alternative redoutable d’y voir globalement l’œuvre d’un faux prophète ou un épisode de la Révélation.

C’est en lui offrant le baiser de la mort que la postmodernité accueille le christianisme. Face à ses séductions, être « candides comme les colombes » ne dispense pas de se montrer « rusés comme les serpents ».

Extrait de "Chrétien et moderne", de Philippe d'Iribarne, publié aux éditions Gallimard, juin 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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