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Le 21 janvier dernier, quelques jours avant la célébration des 5 ans de la révolution égyptienne, un nouveau groupe islamiste a fait violemment irruption. "Misr" a tué 3 civils et 6 policiers dans des explosions dans le quartier populaire de Ahram au Cair
Le 21 janvier dernier, quelques jours avant la célébration des 5 ans de la révolution égyptienne, un nouveau groupe islamiste a fait violemment irruption. "Misr" a tué 3 civils et 6 policiers dans des explosions dans le quartier populaire de Ahram au Cair
©Reuters

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L’Egypte menacée à son tour par une nouvelle "franchise" de l’Etat islamique ?

Un nouveau groupe islamiste ayant prêté allégeance à l'Etat islamique sévit en Egypte depuis plusieurs mois. Mais dans un pays où l'armée dispose d'un pouvoir important, le pays est encore loin de plier face au terrorisme.

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à Fildmedia.com, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

Vous pouvez suivre Roland Lombardi sur les réseaux sociaux :  FacebookTwitter et LinkedIn

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Atlantico : Le 21 janvier dernier, quelques jours avant la célébration des 5 ans de la révolution égyptienne, un nouveau groupe islamiste a fait violemment irruption. "Misr" a tué 3 civils et 6 policiers dans des explosions dans le quartier populaire de Ahram au Caire. Que peut-on dire de ce nouveau groupe islamiste ? Est-il une nouvelle ramification de l'EI ? Quelles sont ses intentions ?

Roland Lombardi :Depuis l’été 2013, après la destitution musclée de Mohamed Morsi et l’établissement de l’état d’urgence, l’armée s’est consacrée, de manière aussi méthodique que brutale, à mettre la confrérie des Frères musulmans, décrétée comme "organisation terroriste", hors d’état de nuire. La véritable purge qui touche ainsi l’organisation se poursuit encore. Déjà, avec plus d’un millier de partisans tués, plus de mille condamnations à mort, et plus de 50 000 incarcérations, des démantèlements de caches d’armes et des "disparitions inexpliquées", la principale force politique du pays a été durement atteinte. Les principaux chefs et les militants les plus actifs des Ikhwan ont été écartés voire éliminés. Ainsi, certains membres de la Confrérie se sont radicalisés et ont opté pour la clandestinité et la lutte armée. D’où l’émergence de groupes comme Ajnad Misr (Soldats de l'Egypte). Pour autant, il est utile de souligner ici que ce n’est pas la répression seule qui alimente ce terrorisme. J’en veux pour preuve l’exemple de la Tunisie, où le « printemps arabe » a relativement réussi pacifiquement mais qui ne l’a pas empêché, ces derniers mois, d’être touchée par les attentats les plus sanglants de son histoire.

Pour en revenir à Ajnad Misr, c’est un groupe créé notamment par Hammam Attiya (éliminé depuis), un ancien d’Ansar Beït al-Maqdess qu'il a quitté en 2013. Ce groupe a fait depuis allégeance à l’Etat islamique. Il vise principalement les forces de sécurité mais peut aussi s’attaquer à des sites touristiques. Comme les autres groupes terroristes égyptiens, il affirme agir en représailles à la destitution de Morsi et à la répression qui touche les Frères musulmans.

Compte tenu de son nom, peut-on parler d'un mouvement patriotique ou nationaliste ? Dans cette hypothèse, ses objectifs ne sont-ils pas en contradiction avec les visées plus internationalistes de l'Etat islamique ?

Non, c’est un groupe djihadiste. Vous savez, Al-Qaïda, Daesh ou tout autre groupe islamiste, ont tous le même logiciel, la même matrice idéologique. Pour ce qui est de leurs différences, ce sont avant tout autre chose des questions de leadership, de "mode" ou de lutte de personnalité et de pouvoir.

En tuant des policiers, "Misr" vise-t-il particulièrement les forces de l'ordre, voire la toute puissante armée en Egypte ? N'est-il pas déjà en train de faire chanceler le pouvoir en place ? Quelles est son potentiel de croissance ? Pourrait-il devenir un mouvement puissant ?

Le pouvoir actuel en Egypte est loin de chanceler. Au contraire. Le potentiel de croissance d’Ajnad Misr est très limité et je ne pense pas qu’il devienne à terme un mouvement puissant. L’épreuve du pouvoir et surtout leur incurie et leur incompétence, mais aussi quelques subtiles manœuvres souterraines de l’armée, ont grandement décrédibilisé les Frères musulmans et donc l’islam politique auprès des Egyptiens.

Par ailleurs, l’armée est une armée populaire, et ce, dans tous les sens du terme. De plus, le peuple égyptien, malgré ses divergences politiques, est homogène et relativement uni. Le pourcentage des minorités est faible et la société égyptienne, quant à elle, n’est pas une société laïque et elle est très islamisée. L’argument principal des islamistes, à savoir : "ceux qui sont contre nous, sont contre l’islam et les musulmans", ne peut donc pas prendre.


D’autres attaques et attentats se produiront inévitablement mais ceux-ci légitimeront alors toujours les méthodes musclées utilisées et serviront finalement plus le régime que leurs auteurs. Sissi et l’armée ont choisi la force et la brutalité mais n’oublions pas que nous sommes en Orient et qu’ils savent très bien ce qu’ils font et surtout, à quel genre d’adversaires ils ont affaire…

D’ailleurs, l’armée égyptienne, qui a depuis des années manipulé ou infiltré les Frères musulmans comme les diverses organisations islamistes égyptiennes, peut être capable de venir à bout du terrorisme, comme elle l’a déjà fait en 2009. Le premier avantage d’un régime autoritaire sur les démocraties occidentales en matière de lutte contre le terrorisme, c’est qu’il ne s’embarrasse ni des lois, ni des droits de l’homme pour combattre ce fléau. On peut alors faire confiance à l’expérience, la détermination et à la férocité des militaires égyptiens dans ce domaine…

Enfin, notons que cette situation, sous contrôle malgré tout, comme dans le Sinaï, et même si elle peut nuire au tourisme, peut aussi s’avérer, pour l’instant, comme profitable… En effet, pour les autorités égyptiennes cela leur permet de se présenter comme un rempart contre le chaos (vieille stratégie) et surtout, de maintenir un état d’urgence afin de poursuivre la répression contre tout opposant au régime… 

L'Egypte est un allié important des puissances occidentales dans la lutte contre le terrorisme. Quelles conséquences pourrait avoir la chute d'une telle place forte pourrait-elle avoir dans cette lutte ?

Oui l’Egypte de Sissi est un partenaire très important dans la lutte contre le terrorisme mais aussi pour la résolution de toutes les crises de la région. Par exemple, je rappelle que s’il y a un jour une nouvelle intervention occidentale en Libye, le soutien politique et militaire du Caire sera primordial.

Il faut aussi souligner la volonté du Président égyptien d’œuvrer par ailleurs sur les causes profondes de ce terrorisme notamment par des réformes socio-économiques ambitieuses (même si les fruits de celles-ci ont encore du mal à se faire sentir du fait d’une conjoncture toujours difficile) mais aussi et surtout sur le plan religieux comme il l’a évoqué dans son célèbre discours de décembre 2014, à l’université d’Al Azhar, gardienne de l’orthodoxie musulmane.   

Pour l’instant, malgré ces attentats sporadiques, l’Egypte a retrouvé une certaine stabilité avec le maréchal Al-Sissi qui jouit encore et toujours d’une indiscutable popularité. Comme je l’ai déjà évoqué, les militaires sont revenus au pouvoir et ont bien appris de leurs erreurs (politiques et économiques). Enfin, pour toutes les raisons citées plus haut, cette "place forte", comme vous dites, n’est pas prête de tomber. 

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