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Le président russe Vladimir Poutine, le 16 septembre 2022.
Le président russe Vladimir Poutine, le 16 septembre 2022.
©Sergei BOBYLYOV / SPUTNIK / AFP

Nouvelle menace

L’effet sidération : et si Poutine tentait une attaque nucléaire tactique, sommes-nous (moralement et stratégiquement) prêts ?

Mercredi 21 septembre, Vladimir Poutine a annoncé la mobilisation de 300 000 réservistes et a une nouvelle fois brandi la menace nucléaire

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane est spécialiste des questions de défense.

Il est également maître de conférences à Science-Po Paris. 

Il est l'auteur de Questions internationales en fiches (Ellipses, 2021 (quatrième édition)) et de Premiers pas en géopolitique (Ellipses, 2012). il est également l'auteur de Théories des relations internationales (Ellipses, février 2016). Il participe au blog Eurasia Prospective.

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Atlantico : Dans le scénario, brandi par Vladimir Poutine, d’une utilisation du nucléaire tactique, savons-nous quels sont les plans de réponse des différents pays occidentaux ? 

Guillaume Lagane : La menace nucléaire venue de Russie, et avant de l’URSS, est ancienne puisqu’elle a pesé sur l’Occident pendant toute la Guerre froide. Les Occidentaux et en particulier l’OTAN se sont organisés en conséquence. Le premier plan de réponse réside dans le fait que l’OTAN est une « alliance nucléaire » dans le sens où plusieurs de ses membres possèdent l’arme atomique (USA, France, Royaume-Uni). Les Etats-Unis ont d’ailleurs entreposé en Europe des armes nucléaires tactiques (une centaine) et se tiennent prêts à les utiliser au cas où le territoire de l’OTAN serait victime d’une attaque par cette arme. L’article 5 du traité de Washington oblige les membres à défendre le territoire de l’alliance. Il n'y a pas d’obligations à défendre des territoires extérieurs, que cela soit face à des attaques par armes conventionnelles ou nucléaires. 

Les lignes rouges sont-elles déjà tracées ? Sont-elles connues ?

Évidemment, la dissuasion suppose une forme de zone grise, d’imprécision sur le moment où le seuil nucléaire serait utilisé, sur la réponse à une telle attaque, etc. Mais l’article 5 du traité de Washington oblige à réagir et probablement à mener des représailles. C’est la première des lignes rouges. Il n’y a évidemment jamais eu de précisions publiques. En droit international, on estime que pour qu'un conflit reste dans les bornes du droit, il faut que la réponse reste à la mesure de l’attaque. Elle doit être calibrée, proportionnelle et viser seulement l’assaillant. Donc en fonction de la nature de l’attaque, la réponse serait évidemment différente.

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Que la menace vienne d’un membre du conseil de sécurité de l’ONU change-t-elle les choses ? Cela a-t-il été anticipé ?

Le conseil de sécurité de l’ONU a été créé en 1945 par la charte de San Francisco pour maintenir la paix et la sécurité internationale. Le fait qu’un Etat membre de ce conseil déclenche d’abord une guerre d’agression puis utilise une arme nucléaire, en particulier contre un Etat non nucléaire, irait évidemment à l’encontre des objectifs du conseil. Est-ce que cela a été anticipé ? Oui. La guerre froide a montré qu’à plusieurs reprises les Etats nucléaires ont pensé à utiliser l’arme atomique. Les Etats-Unis en Corée, avant que Truman n'écarte MacArthur, mais aussi lors de la crise de Suez (l'URSS menace Paris et Londres) et celle de Cuba. Donc cette situation a été anticipée. Néanmoins, briser le tabou nucléaire aujourd’hui serait inédit, puisque l’arme n’a jamais été utilisée, hormis le 6 et 9 août 1945,à Hiroshima et Nagasaki. 

A quel point, y aurait-il un effet de sidération, de surprise ? 

Risquons un parallèle avec la situation économique. Avec les problèmes énergétiques, l’inflation, on anticipe une récession. Tout le monde s’y attend, donc ce ne sera pas une grande surprise. De même, depuis le début de la guerre, la Russie fait du chantage nucléaire et des menaces sur l’utilisation de son arsenal, donc une utilisation par Moscou ne serait pas une véritable surprise pour les experts stratégiques. D’autant que l’utilisation des armes nucléaires est contenue dans la doctrine militaire russe (ce qu’ils appellent l’escalade pour la désescalade, frapper fort l'adversaire pour obtenir sa reddition). En revanche, il y aurait un effet évident de sidération compte tenu de la puissance de cette arme. Pour mémoire, à Hiroshima, l’arme avait une puissance de 12 à 14 kilotonnes et a tué 100 000 à 200 000 personnes. Aujourd’hui, les armes tactiques peuvent faire plusieurs dizaines de kilotonnes. Evidemment, tout dépend de là où l’arme est utilisée : dans la mer Noire, dans le grand nord, au-dessus du territoire ukrainien, sur une ville du pays etc. La manière d’utiliser ces armes tactiques provoquerait aussi plus ou moins d’effets. Mais ce qui est certain, c’est que cela constituerait un précédent historique.

Est-ce qu’il y a déjà, face à la situation actuelle, des discussions sur la réponse à apporter ? Pour éviter d’être pris au dépourvu ? 

Ce qu’on sait, c’est que les Etats-Unis ont prévenu la Russie qu’il y aurait des "conséquences" à l’utilisation d’une telle arme. Quelles seraient ces conséquences ? Washington ne le précise pas pour maintenir la pression sur Poutine. On peut imaginer que ce serait d’abord un soutien accru à l’Ukraine. Les Américains n’ont pas encore livré de missiles Patriot, ils pourraient le faire. La conséquence pourrait être aussi d’essayer d'accroître l’isolement de la Russie en demandant à la Chine et l’Inde, notamment, de faire évoluer leurs positions vis-à-vis de la Russie. La dernière réponse possible, car ne rien faire serait donner à la Russie une forme d'impunité, ce sont des représailles, qui pourraient être conventionnelles ou nucléaires. Celles-ci pourraient être assumées par les Occidentaux, pour rassurer leurs alliés, ou tenues secrètes, pour ne pas humilier les Russes. Aux Etats-Unis, des idées circulent : la possibilité d’une frappe conventionnelle sur un territoire peu peuplé, par exemple en Sibérie, ou sur la base militaire dont serait partie la frappe russe. Tout cela est possible, mais le risque est que, dans ce cas, l’escalade mène vers l’escalade.

Qui seraient les acteurs de la réponse, les puissances nucléaires seules, ou le bloc occidental ? L’OTAN? l’UE ? etc. ?

En matière de dissuasion nucléaire, il est probable que les Occidentaux préfèrent la réponse la plus unanime possible. Je pense que l’Otan serait un vecteur privilégié pour éviter de désigner à la Russie un adversaire spécifique. On imagine mal la France ou l’Angleterre mener des représailles distinctes de leurs alliés. La France a, de toute façon, renoncé à ses armes tactiques, les missiles Pluton, depuis les années 1990. Aujourd’hui, la dissuasion française est aérienne et sous-marine. L’Otan aurait l’avantage de présenter un front uni.

Quel effet cela pourrait-il provoquer sur les opinions publiques occidentales ?

La menace nucléaire brandie par la Russie a comme effet recherché de diviser les opinions occidentales. Si frappes il y avait, on verrait probablement une fracture entre une part de l'opinion belliciste, pro-Ukraine, et une part plus hésitante. Difficile donc de savoir. On peut imaginer que les pays les plus orientaux seraient partisans d’une réponse assez ferme, car une arme tactique utilisée en Ukraine aurait potentiellement des retombées pour eux (pensons à Tchnernobyl). Peut-être que les opinions occidentales seraient plus ambivalentes. Et peut-être y aura-t-il un hiatus entre la position des états nucléaires, comme la France et le Royaume-Uni, où il y a un consensus assez large sur l'utilité de l'arme ; et des pays plus anti-nucléaire comme l’Allemagne, qui pourraient avoir une tentation pacifiste, même si la société allemande évolue rapidement face à la guerre en Ukraine. Qui aurait pensé que Berlin livrerait des armes à un Etat en guerre ? 

Dmitri Medvedev a estimé que même si la Russie passait à l’acte, les Occidentaux n’interviendraient pas directement malgré tout dans le conflit, par peur de l’escalade.  Qu’en est-il, les Occidentaux assumeraient-ils vraiment de prendre les représailles adaptées en cas d’attaque nucléaire ?

La question est celle de la dissuasion. La dissuasion est fondée sur des moyens techniques. L’Occident en dispose et est capable de se défendre. Mais ensuite intervient la dimension humaine. Nos dirigeants seraient-ils prêts à une escalade militaire dangereuse? Certes, la question se pose aussi du côté russe. La réponse est plus facile car, le régime étant autoritaire voire dictatorial, le pouvoir est très centralisé, voire suicidaire (Poutine a déjà déclaré qu'il ne voyait pas "l'intérêt d'un monde dont la Russie serait absente"). Il est vrai que dans nos démocraties, plutôt pacifistes et travaillées par de nécessaires réflexions morales, l’utilisation de l’arme reste une question ouverte. Mais peut-être ne faut-il pas trop verser dans la psychologie et se dire que les Occidentaux réagiront en fonction de la menace sécuritaire qui se présentera. Qui aurait parié, en février, que le soutien de l'Occident à l'Ukraine serait aussi fort ?

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