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Christine Lagarde, présidente de la BCE, lors d'une conférence de presse à Francfort-sur-le-Main (Allemagne)
Christine Lagarde, présidente de la BCE, lors d'une conférence de presse à Francfort-sur-le-Main (Allemagne)
©DANIEL ROLAND / AFP

Quoi qu'il en coûte

L’effet Cantillon ou le concept économique qui devrait marquer la campagne 2022 (mais dont presque personne ne se préoccupe)

Décrit par l’économiste franco irlandais Richard Cantillon, il permet d’appréhender l’impact sur les inégalités des « quoiqu’il en coûte », de ceux pratiqués par la BCE depuis Mario Draghi à ceux mis en place face à la crise Covid

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Qu’est-ce que l’effet Cantillon ?

Alexandre Delaigue: Richard Cantillon est un économiste très ancien. C’est de l’analyse économique qui date d’avant Adam Smith. Au XVIIe-XVIIIe, il y avait déjà des éléments de compréhension des questions monétaires et de l’impact de phénomènes monétaires sur l’économie et les prix. Par exemple, le mécanisme qui faisait qu’augmenter la quantité de monnaie dans une économie faisait augmenter les prix était déjà bien connu. La découverte de l’Amérique avait conduit à un énorme afflux de métaux précieux qui avait mené à une augmentation des prix, notamment en Espagne. L’effet Cantillon ajoute une dimension distributive à cette question. Si on augmente la quantité de monnaie, les prix vont globalement augmenter, mais l’effet n’est pas neutre. Il va générer des gagnants et des perdants et mettre du temps à se diffuser. Pour donner un exemple, si vous avez la possibilité de fabriquer des billets de 50 euros dans votre cave et commencez à la dépenser, vous connaissez une vraie augmentation du pouvoir d’achat. Mais si on le fait beaucoup, cela va mener à une hausse des prix qui va se répercuter sur les autres. C’est un enrichissement individuel à court terme.

Pourquoi peut-il être pertinent de mobiliser le concept aujourd’hui ?

La question que cela pose est qu’un certain nombre de phénomènes sont susceptibles de susciter de l’inflation dans une économie sous tension où la production à du mal à augmenter, ou dans une économie connaissant une forte relance budgétaire. Cela va avoir un effet distributif. On observe au départ une augmentation monétaire ou celle des dépenses publiques financées par l’endettement et à la fin, de l’inflation. Mais cette opération n’est pas neutre. Tout le monde ne se retrouve pas dans la même situation. La question est celle de l’effet de richesse. Dans les quatre dernières années aux Etats-Unis, la politique monétaire a été très expansionniste, la politique budgétaire l’a été aussi d’abord via les baisses des impôts voulues par Trump puis avec la redistribution directe à la faveur de la pandémie de Covid. Aux Etats-Unis, on observe un niveau d’inflation qui commence à être relativement important. On s’interroge sur la durée et combien de temps les banques centrales vont suivre. Et on voit bien que les chèques ont permis une augmentation du pouvoir d’achat à court mais les effets négatifs arrivent aujourd’hui sous la forme de prix en hausse. Cela pose la question des mécanismes utilisés pour relancer l’économie. Quand vous faites appel aux banques centrales, leur action se porte sur les taux d’intérêt, sur les marchés d’actifs, ce qui favorise surtout ceux qui ont déjà des actifs. C’est ce qu’on a pu observer, les grandes fortunes et les valorisations d’entreprises ont explosé. Bernard Arnault a vu sa fortune presque doubler en 3 ou 4 ans, principalement car la valorisation de LVMH a augmenté. Même chose pour Elon Musk et Tesla. L’effet de richesse fait que les gens avantagés sont ceux qui ont déjà beaucoup d’actifs.

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En quoi cette analyse économique peut-elle permettre d’appréhender l’impact sur les inégalités des « quoiqu’il en coûte », de ceux pratiqués par la BCE depuis Mario Draghi à ceux mis en place face à la crise Covid en France ?

L’un des paradoxes de la politique liée au Covid en France est que, auparavant, nous avions des politiques très biaisées en faveur des politiques monétaires. Lors de la crise de 2010-2012, il y a eu un peu de soutien budgétaire mais surtout, très vite, une tendance à la consolidation budgétaire en s’appuyant uniquement sur la politique monétaire pour soutenir l’activité. Cela a eu un effet inégalitaire, notamment sur les patrimoines. Mais avec les mesures liées au Covid, certes il y a eu un fort soutien monétaire mais dans le même temps pas mal de soutien direct aux revenus via la politique budgétaire. Donc les inégalités de revenus ont plutôt eu tendance à se tasser. 

Donc les Etats-Unis et l’Europe ne sont pas dans la même situation ? 

Aux Etats-Unis, le soutien a été beaucoup plus fort et continue de l’être.  Donc il y a une inflation plus forte et un resserrement des inégalités de revenus et un écartement des inégalités de patrimoine. La question qui se pose est que va-t'il se passer sur le plan distributif ? L’inflation va-t-elle absorber tout ou partie des gains ? C’est pour ces raisons que la situation est différente est plus marquée aux Etats-Unis

Faudrait-il que cet enjeu soit plus présent dans les débats de la présidentielle ?

La politique monétaire n’est pas un enjeu en France car elle est menée au niveau européen. Les questions se posent sur l’articulation entre politique monétaire et budgétaire. Aujourd’hui, un rapport essaie d’estimer l’impact de la politique budgétaire française sur la distribution des revenus dans le quinquennat Macron. Ce qu’on peut voir, c’est que la tendance « président des riches » n’est pas aussi forte qu’on peut le dire mais il est clair que les détenteurs de capital ont été avantagés. Si l’on y ajoute les politiques monétaires, il y a un double effet : non seulement les hauts patrimoines ont profité d’une politique monétaire avantageuse pour eux et d’une fiscalité qui, pour des raisons disjointes, a été à l’avantage de ces gains. Et l’effet de percolation, à l’avantage de tout le monde, a été limité. C’est en ce sens que ces débats pourraient intervenir. 



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