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Joy Majdalani publie son premier roman, « Le Goût des garçons », aux éditions Grasset.
Joy Majdalani publie son premier roman, « Le Goût des garçons », aux éditions Grasset.
©DR / JF PAGA

Atlantico Litterati

L’école de ma chair

Joy Majdalani publie un premier roman charnellement festif : « Le Goût des garçons » (Grasset). Soit l’éducation sexuelle d’une jeune fille pas rangée du tout face aux préceptes stricts et chics des institutions catholiques de la bourgeoisie. Féministe et transgressif.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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« Certaines filles  rêvent  d’être élues pour la vie : elles  n’espèrent l’intercession  des hommes que pour accéder au pan de la vie réservé aux épouses et aux mères. Ce n’était pas mon cas. Le désir que je rêvais de susciter n’avait pas de finalités précises. Je voulais être de  celles qui créent des ébranlementsincontrôlés.(…) Nous en parlions sans honte : nous voulions un désir qui fasse perdre le contrôle. Pour instiller en nous la peur des hommes, on nous avait enseigné qu’ils étaient imprévisibles, violents, sauvages. Nous appelions de nos vœux cette bestialité » , dit Joy Majdalani dans « Le goût des garçons » (Grasset. Cette chronique  d’Atlantico rend rarement compte des premiers livres mais se voit, lorsqu’elle le fait confirmée en ses  prédictions. Il en fut ainsi du premier roman« Ultramarins » (éditions Quidam) de Mariette Navarro,  dont nous avions fait l’éloge avant sa parution, et qui s’imposa. (Prix Hors concours des lecteurs 2021. Mention spéciale du prix Marine Bravo Zulu 2021. Sélections Prix Wepler. Prix roman Fnac. Prix Brassens. Prix Les Inrockuptibles.  Prix Passion Passerelles. Prix des lecteurs de la médiathèque de Villejuif. Prix Frontières - Léonora Miano. PrixLibraires en Seine. Prix Gens de Mer, entre autres distinctions).  « Le goût des garçons »  de Joy Majdalani  devrait  lui aussi connaître le succès . Ce texte  à l’écriture ciselée,  frondeur, d’un humour narquois, aurait sans doute plu à Colette, dont  la série des Claudine- en particulier son « Claudine à l’Ecole »-  (« titre bien sage pour un roman qui l’est moins », signale  le Livre de Poche), dans le genre féministe et transgressif  demeure un classique inégalé. Colette (1873- 1954), qui signe avec Willy, son (premier) mari,   se distingue par de nombreuses trouvailles de style, note une admiratrice de « Claudine à l’école ». « La narratrice « aime le bien-être comme une chatte qui a froid », elle parle de « petites grandes filles » (ce qu’on appelle un oxymore :  le fait de rapprocher deux termes contradictoires). « Ces petites grandes filles m’agacent :  ça a peur de se déchirer aux ronces, ça a peur des petites bêtes, des chenilles velues et des araignées des bruyères, si jolies, rondes et roses comme des perles, ça crie, c’est fatigué – insupportable enfin ». ( « Claudine à l’école »/ /Colette et Willy/ Le Livre de Poche) « Colette n'a cessé d'apprendre. A regarder le monde, à écrire, à éviter les pièges de la politique et de la mondanité, à partager ces plaisirs que l'on nomme, à la légère, physiques » , précise son biographe, Jean Chalon  (cf.« L’éternelle apprentie » /Le Livre de poche).Dans le genre féministe-transgressif, Yukio Mishima (1925-1970) avec  son roman «L’Ecole de la chair », s’interroge quant à lui  sur  les possibilités et impasses prévisibles d’une relation entre une  bourgeoise japonaise des années soixante et un bisexuel assez rustre et de vingt ans  son cadet. Tout le monde se souvient  de l’adaptation  cinématographique de L’école de la chair par Benoît Jacquot. J’avais admiré la splendeur tranquille d’ Isabelle Huppert  affirmant dans l’interview qu’elle m’avait accordée  au sujet de Mishima  vu par Benoît Jacquot : «  Une femme qui paie un homme, je trouve ça mignon ».

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Dans le genre salé et même un peu poivré, aujourd’hui en France, « Le goût des garçons » de Joy Majdalani fait événement parmi les premiers romans de  cette rentrée 2022. A treize ans,  l’ héroïne du « Goût des garçons » est une adolescente des beaux quartiers découvrant l’impératif catégorique du désir. Les garçons de son âge sont d’autant plus attirants qu’ils semblent destinés aux avenirs formatés par les écoles privées de la  bourgeoisie. L’héroïne du « Goût des Garçons », élève d’un établissement scolaire BCBG est travaillée en secret par l’éclosion du  désir. L’adolescente apprécie les charmes  d’une société mixte, et passe en revue les mérites de ces « garçons » qui font le bonheur de pas mal de filles, une fois livres et cahiers rangés dans les cartables. L’écriture est celle d’un écrivain aguerri. L’auteure a le sens des nuances et le lecteur s’en réjouit. L’humour ajoute une dimension  narquoise, faussement naïve,  à ces histoires de drague et de séduction plus ou moins accomplies. En surface, on travaille ses cours mais la chair règne en secret. La romancière a eu la bonne idée de camper l’action  -plus ou moins torride- dans ces institutions catholiques collet-monté qui forment la jeunesse aux meilleures destinées. La jeune fille oscille de page en page entre la  vision malicieuse de Colette dans la série des Claudine, et  une critique sociale  à la Mishima. «  Ce n’était pas une quelconque morale chrétienne qui m’empêchait de me vautrer immédiatement dans l’adoration mutuelle. Plus que la souillure du sexe, c’était celle du déclassement qui m’inquiétait. Le seul commandement  que notre éducation avait réussi à graver en nous : nous devions rester entre nous. ».

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Et encore ceci : « Pour nous porter secours, la bonne société avait imaginé un système complexe qui empêchait les descendances de bonnes et mauvaises familles de patauger dans le même jus.

Ainsi les héritiers de la distinction bourgeoise rejoignaient très tôt les bonnes écoles pour  apprendre les rudiments de la lecture et de l’arithmétique.(…).Afin d’éviter les établissements de seconde zone, nous demandions d’emblée : « t’es de quelle école ? » pour savoir si nous pouvions poursuivre le rapprochement. »Le regard de Joy Majdalani est cruel, ce qui est de bon augure pour un début en littérature.  Ces débutants triés sur le volet des cours particuliers de l’amour étant tous des élèves d’écoles religieuses,l’appel de la chair se produit dans de fortes odeurs d’encens.  « Lorsque nous parlions aux garçons, nous levions les ambiguïtés pour diriger fermement la conversation vers « ça » ; ça ce n’était pas le sexe à proprement parler mais la région entière de l’existence qui excite, les contrées presque interdites. Encore fallait-il que quelqu’un accepte de s’y aventurer en notre compagnie, alors, on risquaitT’aimerais faire quoi si on était seuls tous les deux 

Tout lasse et tout passe, mais parmi les  chastes collerettes et voiles des religieuses, le goût des filles pour les garçons  et des garçons pour les filles continue de s’exacerber en douce. 

Annick GEILLE

Extrait

Il mimait ce baiser qu’il voulait m’infliger

« Durant un cours de gymnastique, je vis saillir pour la première fois un muscle de garçon. Il s’agissait d’un anodin biceps, légèrement bandé par l’effort. J’eus envie d’y apposer ma langue, de goûter le sel de ce bras, qui avait son existence propre, sans égard pour l’insignifiant garçon qui lui servait d’appendice.

 Peut- être ce biceps, peut-être  l’équipement ésotérique dédié aux étirement et à la contraction des corps : le gymnase devint le décor de mes premiers fantasmes. Je rechignais à introduire ces perversions dans la demeure de ma mère. Pour croire aux scenarios que j’inventais, j’avais besoin de ce lieu familier mais neutre. Je m’imaginais étendue sur un de ces matelas gris et crasseux qui amortit les chutes, soumise aux mains d’une ribambelle de gars, se relayant sur mon corps comme sur le cheval d’arçons, avec le sérieux de celui qui s’entraîne pour une épreuve décisive. Ils avaient peu d’égards pour le matériel d’entraînement. Seule comptait l’excellence du geste, il fallait optimiser la ressource que je représentais : il n’y avait pas le temps  d’ôter ses baskets, on pouvait tout juste baisser son short. Je ne connaissais rien des gestes que ces athlètes sans visage pouvaient accomplir sur mon corps, leur disposition d’esprit suffisait à mon plaisir : ils se servaient de ce qu’ils trouvaient, auraient sans doute préféré mettre la main sur d’autres, Soumaya ou Ingrid.

Je ne résistai pas longtemps à l’un des garçons du collège qui me témoignait de l’intérêt. Son instance ne me flatta pas tout à fait : je déduisais de ses assauts mon infériorité définitive par rapport à Ingrid, Soumaya et les autres: si le garçon s’acharnait à obtenir de moi quelque faveur, c’est qu’il avait déjà essayé la conquête de sommets plus ardus et qu’il avait échoué. Il faut dire que le garçon était tenace. Le stratège de quinze ans ne me laissait  presque aucun répit. Sa classe de 2nde était mitoyenne à la nôtre ; il trouvait toujours le moyen de me piéger, seule, dans un couloir. Mi- rieur, mi- grave, il agitait la langue, mimant le baiser qu’il voulait m’infliger. Il répétait cette grimace lorsqu’il me croisait au stade ou sur l’allée des Oliviers et moi,  je lui enjoignais silencieusement d’arrêter, terrifiée que l’on nous surprenne, que l’on m’attribue cette fréquentation plébéienne. Le soir encore, je n’en étais pas tout à fait débarrassée : il m’écrivait, me proposait des rendez-vous que je n’acceptais jamais. Après les cours, au bois du collège, allez tu vas pas regretter. Il ne parlait jamais de sentiments, ne vantait ni ma beauté, ni ma délicatesse. Il ne me demandait même pas ce que j’avais déjà fait avec un garçon. Sa proposition était précise, contractuelle : il était question que l’on échange ce baiser avec la langue qui nous tourmentait tous, dont on parlait à s’en assécher la bouche. L’éventualité de ce French kiss avait fait tomber en désuétude le smack, bisou sur les lèvres qui nous avait occupés durant les dernières années de la primaire. Moi qui n’avais pratiqué ni l’un ni l’autre, j’espérais être initiée du premier coup à la version mouillée, griller les étapes pour ne plus mentir tout à fait quand je disais ce que j’avais déjà fait avec un garçon.

Dans l’idéal, il aurait fallu offrir sa langue à un élève du collège des Saints Pères de l’Enfant Jésus. Il était sans doute facile pour Ingrid et Soumaya de ne céder qu’à des garçons qui en valaient la peine, elles qui les rencontraient et était désirée par eux, mais moi, moi délaissée et vierge de partout, moi qui voyais chacun se ruer vers les plaisirs, moi, l’oubliée, je n’en pouvais plus ».

Copyright Joy Majdalani / « Le goût des garçons » / (premier roman) / Grasset / Collection « Courage » / 176 pages / 16 euros.

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