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La France est l'une des plus grandes puissances agroalimentaires du monde.
La France est l'une des plus grandes puissances agroalimentaires du monde.
©Reuters

Retour à la terre

L'avenir est dans le pré : et si nous avions tout intérêt à devenir la ferme du monde ?

La France peut-elle faire repartir son économie en se focalisant sur son secteur primaire ? Dans un monde où les échanges de marchandises sont de plus en plus fluides, l'idée est tentante pour notre pays, l'une des plus grandes puissances agroalimentaires de la planète.

Lucien  Bourgeois

Lucien Bourgeois

Lucien Bourgeois est économiste spécialiste des questions d'agriculture et de politiques agricoles sur lesquelles il a publié plusieurs ouvrages. Il est également conseiller du président de l'Assemblée permanente des chambres d'agriculture et membre de l'Académie d'agriculture.

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Atlantico : Dans un récent article du Business Insider, les États-Unis était décrit comme devenant "la grande ferme industrielle de la Chine" à cause du rachat de plusieurs géants de la production porcine. En France, pays d’agriculture et de gastronomie, le concept pourrait en séduire plus d’un. Diriez-vous que cela a économiquement et commercialement un sens ?

Lucien Bourgeois : Commercialement, la première des choses à dire, qui fait qu’une telle logique n’aurait que peu de sens, est qu’aujourd’hui presque aucun pays n’est prêt à mettre totalement sa sécurité alimentaire dans les mains d’un autre pays. Ainsi, le terme de ferme du monde ne pourrait pas fonctionner puisque tous les pays produisent au moins une partie de leur alimentation. Aucun pays ne sera donc importateur de produits agricoles sur le long terme car le risque est trop grand. Au début des années 2000, il se disait que le Brésil pourrait être cette fameuse "ferme du monde" mais la crise de 2008 nous a montré que même cet immense pays ne serait pas capable d’assurer une stabilité de sa production agricole et de la fournir à des pays clients. De plus en cas de crise, un pays peut ne plus être capable d’importer mais cela ne l’empêche pas de consommer sa production domestique.

Cela me mène à cette phrase qui à mon sens résume parfaitement la complexe question d’une politique agricole "Un humain doit se nourrir trois fois par jour et il faut un an pour produire un grain de blé". Ces quelques mots expriment l’immense complexité de ce secteur qui d’un côté nécessite un niveau de planification qui est celui d’une industrie lourde, et de l’autre côté doit satisfaire un besoin primordial et quotidien. Il est donc très complexe, il y a une contrainte temporelle ahurissante qui rend donc improbable d’imaginer une économie entièrement centrée sur l’agriculture et ou encore un pays qui se passe d’agriculture comme d’autres ont renoncé à avoir une armée. Ce mythe a pourtant déjà existé en France du coté des céréaliers. Dans une prospective à laquelle j’avais participé il y a quelques années, nous avions proposé un scenario dans lequel la France se focalisait effectivement sur l’agriculture comme source principal de revenus. Cette stratégie prenait du sens dans le cas de grandes famines ou de catastrophes en Inde ou en Chine mais jamais sur la longueur. Ces pays ont de plus une gestion de la sécurité alimentaire de plus en plus performantes. Ce scenario mettait surtout en avant la production céréalière qui est un marché peu rentable en termes de marges.

Maintenant, au sens purement économique du terme, je pense que produire que des céréales ou autant de céréales comme nous le faisons aujourd’hui est une stratégie perdante. Ainsi, dans l’état actuel des choses, avec la politique agricole qui est la notre, il tiendrait de la blague de se recentrer sur l’agriculture. Ce qu’il faudrait faire pour pouvoir se recentrer sur notre agriculture est de se focaliser sur la valeur ajoutée. Il nous faut sortir de la logique de production de matières premières que sont les céréales ou le lait, il faut se préoccuper de ce qui créé de la valeur et que nous pouvons vendre en tant que produits transformés : le poulet ou le porc. L’agriculture représente aujourd’hui 750 000 employés mais pourrait en représenter beaucoup plus avec une politique agricole qui s’axerait sur la création de valeur.

L’agriculture ne représente que 2% du PIB de la France et ne peut donc en aucun cas être le point central de notre économie mais il reste des opportunités non négligeables. Les Pays-Bas ont par exemple un solde de commerce extérieur de 26 milliards d’euros tandis que le notre est de 12 milliards et celui de l’Allemagne a un déficit de 13 milliards sur le plan agricole et agroalimentaire. Jusque là rien de choquant, la Hollande exporte plus et achète moins sauf que la Hollande a dix fois moins de terres exploitables que nous. Il y a donc clairement des dollars à trouver sur ce marché surtout que notre solde positif est essentiellement dû à l’exportation des vins et boissons. Sans quoi il est roche de zéro. Donc les céréales, les oléagineux et autres "spécialités françaises" ne compensent pas nos déficits de café, de poissons etc. Les Pays-Bas y arrivent sans boissons, nous pourrions aussi à condition de se spécialiser sur la valeur ajoutée. Mais nous préférons continuer de gaver les céréaliers de subventions et laisser filer la situation.

Dans quelle mesure la France pourrait-elle aujourd’hui augmenter sa capacité agricole ? Est-elle actuellement en sous-régime de production agricole ?

Elle est en sous-production car elle produit surtout de la matière première. Si on calcule en surface agricole utile par habitant, la France a, par habitant et non par agriculteur – deux fois plus de terres que l’Allemagne, l’Italie ou le Royaume Uni. Dans ce domaine là comme dans l’industrie, on voit que la France sous-exploite son potentiel, elle n’emploie pas autant que ce qu’elle pourrait car au-delà du commerce, une logique de réorientation vers l’agriculture de valeur ajoutée implique beaucoup de production et donc de métiers qui y sont liés, d’achat de matériel etc. C’est donc plusieurs pans d’économie qui sont lésés.

Une telle logique impliquerait-elle nécessairement une sortie de l’Europe, ou au moins de la PAC, politique agricole commune ? Celle-ci serait-elle au contraire le meilleur allié d’une stratégie de "tout agricole" ?

Non, sortir de l’UE ou de la PAC ne serait en aucun cas une nécessité et même si dans l’esprit des gens c’est Bruxelles le diable, cela n’est pas vrai. J’en veux pour preuve que la façon dont cette PAC est utilisée en France est très différente de la façon dont elle est utilisée dans d’autres pays européens. Si l’Allemagne a trouvé des marges de manœuvre, nous pouvons en faire autant. Mon propos n’est en rien politique mais Michel Barnier avait pris en main l’idée de favoriser l’élevage.

En France, il y aussi la dimension jacobine de l’organisation de notre territoire qui nous pose est problématique pour l’agriculture et qui nous empêche de la penser plus grande. Notre détestation de la régionalisation nous empêche souvent de faire preuve de bon sens dans les politiques agricoles locales. Paris a peur d’un népotisme des régions auxquelles pourtant, si on laissait de la liberté, réussiraient peut-être à faire comme des choses qui fonctionnent chez leurs homologues européennes que sont les provinces, les landers allemands etc. L’activité agricole est déjà très complexe alors ne lui mettons pas de bâton dans les roues.

Cette stratégie devrait-elle aller dans le sens d’une logique de volume, low cost, ou au contraire de produits dont il faudrait encore rehausser la qualité ?

Je pense que l’essentiel est de chercher la valeur ajoutée en marquetant les produits, en ne vendant pas les mêmes partout et que chacun ait une qualité territoriale. On peut comprendre dans l’agriculture et l’agroalimentaire, encore plus qu’ailleurs, que l’origine géographique du produit en change la qualité – pas forcément meilleur mais différent. La diversification des produits ne doit pas correspondre à des rentes de situation mais à l’adaptation à la clientèle.

La question qualitative n’est pas nouvelle et la présence et la reconnaissance des différents label est un phénomène bien en place. Cependant, il faut aussi penser sur le nombre dans le sens où la très forte augmentation récente de la consommation de poulet en France a pris de cours l’industrie nationale au point que nous en importons d’Allemagne et de Belgique. Nous avons cependant forcément intérêt à ce qu’à terme un maximum de la production soit attachée au territoire pour la protéger de la concurrence et éviter la localisation. Pensez à la Romane Conti, un hectare de vignoble, connu dans le monde entier et dont le nom a même été repris comme titre d’un roman japonais. Évidemment, ce niveau d’excellence ne peut pas être obtenu partout et pour tout mais en liant l’agriculture au territoire, on la protège.  

L’amélioration des capacité agricoles de la France a déjà eu la peau de la diversité agronomique. Une telle stratégique ne risquerait-elle pas d’encourager encore ce phénomène ?

Je ne pense pas justement grâce à ce que je disais avant. C’est la diversité qui va nous ramener à la valeur ajoutée agricole. Non seulement nous devons mettre le territoire en avant, mais surtout le faire de manière justifiée, avec des races, des variétés, des capacités génétiques différentes et pas seulement le nom d’un endroit qui sonne bien à l’oreille. Donc plus nous prenons en compte l’importance du territoire et plus non reviendrons à la diversité. J’ai donc grand espoir que l’on redécouvre des produits, légumes ou viandes, en restaurant l’économie agricole. Il faut revaloriser la différence.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure

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