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Jus de crâne

L'angoisse, c'est maintenant... Mais comprendre l'évolution du cerveau humain au cours des millénaires peut nous aider à sortir du grand mal contemporain

Contrairement aux animaux, le cerveau de l'être humain a évolué, développant différentes formes d'anxiété qui sont de plus en plus dures à supporter. Certains en viennent même parfois à souffrir de "trouble anxieux généralisé" (TAG).

Jacques Roques

Jacques Roques

Psychanalyste et psychothérapeute, Jacques Roques inclut dans sa pratique plusieurs disciplines (hypnose, psychodrame, systémique...). Il découvre l'EMDR en 1994, varchar(50) de sa formation, co-fondateur d’EMDR France (avec David Servan-Schreiber et Michel Silvestre).

Il est notamment l'auteur de "Essai d'anatomie psychique basé sur les neurosciences" de "Psychoneurobiologie - Fondement et prolongements de l'EMDR". – BoD – 2015 ; "EMDR : Une révolution thérapeutique", 2016, Edition Desclée de Brouwer ; et de "L' EMDR", Collection: Que sais-je ?, 2016.

 

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Atlantico : Cet article fait la différence entre "l'anxiété immédiate" (réaction immédiate à l'environnement) et "l'anxiété chronique" (réaction anticipée à l'environnement). Pouvez-vous définir ce qu'est que "l'anxiété chronique" ?

Jacques Roques : Les êtres humains, comme les animaux, souffrent "d'anxiété immédiate". Par exemple, une personne prise dans les bouchons qui a peur de louper son avion développe un stress, qui s'en va si le trafic redevient fluide. Une girafe se mettra automatiquement à l'abri si elle sent qu'un orage arrive.

Les hommes souffrent également "d'anxiété chronique", c'est-à-dire qu'ils vont se stresser pour des faits qu'ils imaginent ou qui n'ont pas encore eu lieu, contrairement au animaux. C'est, par exemple, la peur d'être licencié si votre patron ne vous dit pas bonjour un matin, la peur de ne pas réussir à payer son loyer, la peur d'avoir un cancer, etc... On appelle cela "la maladie de l'anticipation".

Ces deux formes d'anxiétés se cumulent chez les êtres humains, l'une n'étant pas forcément plus forte que l'autre. Si vous êtes victimes d'un attentat, "l'anxiété immédiate" va par exemple être bien plus aiguë que la peur que notre conjoint nous quitte pour quelqu'un d'autre ("anxiété chronique").

Pourquoi "l'anxiété chronique" est-elle un mal propre aux êtres humains ?

"L'anxiété chronique" est propre aux êtres humains car ils ont, au fil de l'évolution, acquis un néocortex (soit une zone du cerveau des mammifères qui correspond à la couche externe des hémisphères cérébraux) beaucoup plus développé que celui des animaux. Notre cortex accumule les expériences et les images, et va ensuite gérer la réalité actuelle en fonction du stock d'image et du stock expérientiel qu'il possède. Il va ainsi pouvoir imaginer, créer ou élaborer des stratégies par exemple, ce dont les animaux sont incapables, même si certains ont des néocortex plus développés que d'autres (les loups ou les primates ont des néocortex plus développés que les chats par exemple).

A cela s'ajoute une caractéristique propre à l'homme moderne que ne possède pas du tout les animaux, qui est l'apparition et la gestion des émotions, grâce au développement du cerveau limbique, ou système limbique, qui est le nom donné à la partie du cerveau qui comprend notamment l'hypothalamus et l'hippocampe. Souvent qualifié de cerveau émotionnel, le cerveau limbique évalue les émotions procurées par les situations et envoie le message adapté : production d'hormones, comme l'endorphine si c'est agréable ou l'adrénaline si c'est inquiétant, mécanismes de réflexe corporel. L’hippocampe conserve les souvenirs et les associe aux émotions.

"L'anxiété chronique" peut-elle dégénérer en trouble psychique plus grave ?

Oui, une "anxiété chronique" peut générer ce qu'on appelle "un trouble anxieux généralisé" (TAG), où les malades s'imaginent toujours le pire, au point parfois d'en faire parfois des "Self-fulfilling prophecy", ("des prophéties auto-réalisantes"). Par exemple, un jeune homme en couple qui manque de confiance en lui va se dire que c'est sûr que sa compagne ne l'aime pas, ce qui l’amène à se méfier, mettre de la distance. Sa compagne va le trouver bizarre, puis va mal le prendre et mettre fin à leur relation, ce qui confirmera à cette personne souffrant "d’anticipation anxieuse " que son hypothèse de base était la bonne, ce qui n'était pas forcément le cas au départ

J'ai par exemple aussi une patiente qui, à chaque fois qu'elle souffre d'un mal de tête ou d'un mal de ventre ou de quoi que ce soit d'autre pense qu'elle a un cancer. Et le seul moyen qu'elle ait trouvé pour soulager son angoisse est de se faire vomir, environ une fois par mois.

Il arrive assez souvent que la victime "d'un trouble anxieux généralisé" soit épuisée, souffre de difficulté de concentration ou de mémoire, d'irritabilité, de tension musculaire et de perturbation du sommeil (difficultés d'endormissement ou sommeil interrompu ou sommeil agité et non satisfaisant).

Après, la personne souffrante n'est pas condamnée à vivre de cette manière, des solutions existent. D'abord, apprendre à se concentrer plus sur le présent que sur l'avenir ou le passé. Ensuite, les Thérapies Cognitivo-Comportementales ou TCC (qui visent à modifier les comportements inappropriés et les pensées inadaptées) ont démontré leur efficacité dans le traitement du trouble d'anxiété généralisée. D’autres types de thérapies peuvent y être associées, comme l’EMDR, qui traite au fur et à mesure les événements à l’origine de l’angoisse.

Notre cerveau actuel n'est-il pas finalement inadapté à nos sociétés modernes ?

A partir du moment où l'être humain a développé son néocortex, il a commencé à développer les deux formes d'anxiété, immédiate et chronique, donc des stress liés au présent comme au futur. Il ne faut donc pas tomber dans le "c'était mieux avant".

Cependant, il est vrai que notre société française actuelle développe des anxiétés immédiates (peur des attentats) et des anxiétés chroniques (peur du licenciement) qui sont trop fortes pour que certaines personnes arrivent à les supporter. En ce sens, oui, notre cerveau n'est pas adapté pour supporter de tels niveaux de stress et d'incertitudes, que d'autres générations (celle des trente glorieuses, notamment), n'ont pas connus.

Jacques Roques est l'auteur de "EMDR : Une révolution thérapeutique", (Edition Desclée de Brouwer), 2016.

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