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Juppé-Sarkozy : Europe et terrorisme, le match des propositions
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Programme vs programme

Juppé-Sarkozy : Europe et terrorisme, le match des propositions

Alors que Nicolas Sarkozy a fait ce jeudi toute une série de propositions de mesures, notamment pour l'Europe et la lutte antiterroriste, ces dernières font écho à celles proposées également par Alain Juppé récemment. Petit récapitulatif de qui dit quoi parmi les deux favoris pour la primaire de la droite de 2016.

Gérard Bossuat

Gérard Bossuat

Gérard Bossuat est professeur à l'Université de Cergy-Pontoise, titulaire de la chaire Jean Monnet ad personam.

Il est l'auteur de Histoire de l'Union européenne : Fondations, élargissements, avenir (Belin, 2009) et co-auteur du Dictionnaire historique de l'Europe unie (André Versaille, 2009).

 

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Alexis Théas

Alexis Théas est haut fonctionnaire. Il s'exprime ici sous un pseudonyme.

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Atlantico : Dans une interview publiée dans plusieurs médias européens (voir ici), Nicolas Sarkozy a détaillé plusieurs mesures pour lutter contre le terrorisme : isolement des détenus islamistes, création d'un service de renseignement dans les prisons, expulsion des étrangers ou binationaux en lien avec des réseaux terroristes, passage obligé par un centre de déradicalisation après la prison pour les terroristes condamnés. Comment évaluer ces mesures au regard du contexte français actuel ?

Alexis Théas :Les mesures présentées par le président Sarkozy sont clairement d'inspiration... sarkozyste. Ce sont des choix pratiques, opérationnels, tournés vers la fermeté. La dimension de l'ancien ministre de l'Intérieur revient à la surface. Il sait que la radicalisation survient le plus souvent en prison lieu de passage entre la délinquance et le terrorisme. D'où une série de propositions factuelles, concrètes, visant à combattre ce phénomène. Ces mesures sont de la même nature que les peines planchers ou la détention de sureté qu'il avait imposées entre 2007 et 2009. Le président Sarkozy choisit, à travers ces propositions, une ligne volontariste qui pourfend le politiquement correct. Il n'hésite pas ainsi à en appeler au renforcement des frontières et à un durcissement de la politque migratoire. Il annonce ainsi la couleur de sa future campagne. Il revient également sur une proposition phare qui est la déchéance de la nationalité pour les bi-nationaux. Là, sa position est délicate. Il avait préconisé cette mesure en 2010 contre les meutriers de policiers puis y avait renoncé. En 2016, M. Hollande a lui aussi reculé de manière spectaculaire sur cette proposition. Sur ce plan, la crédibilité de la classe politique est en cause...

En mars dernier, Alain Juppé annonçait lui aussi sur son blog (voir ici) plusieurs mesures contre le terrorisme : audit des services de renseignement, de la justice et de la police pour une meilleure coordination, création d'une structure opérationnelle de commandement unifié des forces de sécurité intérieure et des forces armées, recrutement de personnels qualifiés et adoption rapide du PNR. Encore une fois, que penser de telles mesures dans le contexte actuel ?

Alexis Théas : Là aussi, nous sommes dans le juppéïsme presque caricatural. Les mesures proposées font extrêmement technocratiques : audit, structure opérationnelle, recrutement, etc... L'ancien chef de gouvernement et ministre des affaires étrangères donne, au contraire de Sarkozy, le sentiment de fuir la réalité du terrorisme dans un verbiage rond de cuir d'une maladresse incompréhensible. Il ne parle pas de mesures touchant directement au terrorisme mais de dispositifs administratifs, qui donnent le sentiment d'une personne refusant de parler du problème de fond. De même "l'adoption rapide du PNR" ressemble à un serpent de mer bruxellois bien loin du monde réel.  Par ces propos, M. Juppé donne l'image d'un homme plus à l'aise dans les réunions bruxelloises que sur le terrain, entre les larmes et le sang versé par les terroristes. Il semble vouloir coller le plus près possible au jargon technocrate ou eurocrate pour éviter la critique de "populisme". Il a tort.

Quelle comparaison peut-on faire entre ces deux visions de la lutte antiterroriste ? Quel candidat semble proposer le cadre le plus efficace ?

Alexis Théas : Sur le plan de la lutte contre le terrorisme, il est évident que les mesures proposées par Nicolas Sarkozy sont infiniment plus tournées vers l'efficacité opérationnelle. La différence entre eux s'explique aussi par le tropisme ministère de l'Intérieur de Sarkozy qui a dirigé la place Beauvau pendant quatre ans. La plus efficace pour les primaires de droite? Sarkozy est là aussi infiniment meilleur. Le terrorisme islamiste a ensanglanté la France a plusieurs reprises. Les Français sont profondément traumatisés et inquiets pour leur avenir, celui de leurs enfants. Ils ne peuvent pas accepter des réponses de type "audit". Le retour à l'autorité et à la sécurité se présente comme le sujet fondamental des élections de 2017. Si Alain Juppé veut conserver ses chances d'être élu président de la République, il lui faut rectifier le tir de toute urgence, cesser de parler de "l'identité heureuse", thématique invraisemblable dans le contexte actuel, regarder la réalité en face et accepter de se mouiller sur les sujets difficiles qui inquiètent profondément les Français. Certes, il part avec un capital de sympathie et de confiance. Mais s'il veut à tout prix préserver sa nouvelle image de pureté idéologique, il perdra les élections, cela ne fait aucun doute.

Dans cette même interview, Nicolas Sarkozy a également avancé plusieurs propositions pour relancer l'Union européenne : nouveau traité instaurant un Schengen 2, création d'un euro-Schengen avec un Président stable qui gèrerait Frontex, mise en place de "deux" Europes (une Europe de l'euro et une Europe des 28 qui tendrait vers moins de compétences communes)… Comment évaluer ces mesures au regard du contexte français et européen actuel ?

Gérard Bossuat : Une proposition politique est faite. Quelle réaction avoir ? D’abord qu’est-ce qu’un Schengen 2 ? Le premier ne peut-il suffire ? Qu’est-ce qu’un euro-Schengen ? On comprend qu’il s’agit d’une mesure politique puisqu’il faudrait créer une présidence stable qui aurait la main sur Frontex, l’agence de l’Union pour le contrôle des frontières de l’Union. Cet euro-Schengen aurait aussi la main sur l’Euro. On en revient à l’idée de renforcer la petite Europe comme il est dit dans l’entretien au Figaro.

L’essentiel du message est de faire passer une idée : à 6 ou à 8, on fonctionnera mieux qu’à 28. Est-ce la bonne solution en vue d’une relance européenne, d’un approfondissement de l’unité, car dans le fond l’enjeu est là ? Comment relancer le processus d’approfondissement ? Le mot d’ordre du sommet de la Haye entre les Six, en décembre 1969, était "achèvement, approfondissement, élargissement". Il est toujours d’une brûlante actualité. J’observe que dans cet entretien, Nicolas Sarkozy ne s’intéresse pas au "système communautaire", à ce qui fait l’originalité de l’Union. Il en reste à l’intergouvernementalité et n’évoque pas les institutions communautaires. Il parle de doter d’un "gouvernement de l’Europe" la petite Europe de l’euro : directeur du Trésor unique, Fonds monétaire européen, politique économique commune pour plus de solidarité et d’intégration.

L’Europe des 28 aurait, dit Nicolas Sarkozy, une "même civilisation", "un même marché", "moins de réglementations". Il évoque plus une Europe limitée à un marché commun, à l’identité commune imprécise. Je doute que les fondateurs de l’unité puissent se retrouver dans ce projet et que les citoyens actuels soient enthousiasmés. Il n‘en reste pas moins que rien n’est définitif et que les formes pour atteindre le but de l’intégration sont variables selon les situations du moment. Mais ces propositions font référence à l’euro, à une unité européenne fondée sur la monnaie et le marché dont les citoyens européens ont vu les limites durant la crise qui perdure encore. Quels sont les problèmes que les Européens veulent résoudre ? Le chômage, le développement économique intelligent, la formation des jeunes et des travailleurs, la sécurité aux frontières et dans le monde, la justice et la solidarité. L’ancien président de la République n’a pas encore de véritable plan de relance de l’Union européenne.

En mai dernier, Alain Juppé annonçait lui aussi dans une tribune (voir ici) plusieurs mesures pour l'Europe : harmonisation fiscale progressive, mise en cohérence des systèmes de protection sociale, livre blanc sur la défense européenne, plus de pouvoirs pour Europol et Eurojust, surveillance commune des frontières, mêmes conditions d'octroi du droit d'asile… Encore une fois, que penser de telles mesures dans le contexte actuel ?

Gérard Bossuat : Ces mesures, énoncées il y a un mois, sont plus nourries que les précédentes. Les partisans d’un approfondissement européen ne peuvent que les saluer. Tout ce qui harmonisera les sociétés européennes est une bonne nouvelle pour assurer la crédibilité de l’Union et pour donner aux Européens la force ou l’influence qu’ils peuvent justement espérer avoir dans ce monde. Alain Juppé parle d’un "cadre commun européen". Fait-il mention là du système communautaire européen ? Dans le projet Juppé, il y a plus de cohérence entre le noyau dur qui ne serait pas une seconde Europe et les 28. Une perméabilité existerait. Quant aux raisons données d’approfondir l’unité, ce sont déjà celles données par Jean Monnet ou Robert Schuman, Paul Henri Spaak, Guy Mollet et Konrad Adenauer : cohérence fiscale entre nos pays, sécurité de l’Europe dans le monde, régulation des migrations, nouvelle économie circulaire, énergies renouvelables, co-développement avec les pays du Sud. Le couple franco-allemand reste pour Juppé la condition d’une avancée vers l’unité européenne. En tous cas, c’est bien ainsi qu’elle a progressé jadis. Evoquons encore le rôle des couples célèbres : Schuman, Adenauer ; Mollet, Adenauer en 1957. Même de Gaulle avec Adenauer, en dépit d’une finalité d’intégration divergente, a réussi à rappeler ce que devrait être une Europe unie : assurer seule sa défense en coopération avec les alliés, imaginer la technologie du futur, créer une solidarité entre les membres de la Communauté européenne, donner un rayonnement international à l’Europe de la CEE. Puis sont venus Pompidou et Brandt, Giscard et Schmidt, Mitterrand et Kohl aux noms desquels sont attachés des avancées vers plus d’intégration européenne.

Mais là aussi, le projet européen d’Alain Juppé manque de souffle, sinon dans son expression écrite du moins dans les présupposés qu’il exige sans le dire, pour le réussir : le consentement populaire qui, par les temps actuels, ne semble pas acquis. Sommes-nous "une famille unie de nations guéries du nationalisme" ? Je regrette de dire que ce n’est pas encore le cas. Avant toute relance, il y a nécessité de guérir la nation, les nations de sa (leur) défiance des technocrates européens, qui à l’instar des technocrates nationaux ne font pas intervenir dans leurs projets les aspirations populaires à la sécurité économique et sociale, à la croissance, à l’égalité entre citoyens, et ne tiennent pas compte de la peur du déclassement national ou personnel au nom d’une adaptation inévitable à la mondialisation.

Au regard de ces propositions, quel candidat semble porter le discours le plus réaliste, et le plus "souhaitable" afin de relancer le projet européen ?

Gérard Bossuat : La réponse à cette question transparaît dans les réponses que j’ai données précédemment. Mais sont-ce des programmes de campagne ? Sans doute pas encore, d’autant qu’il manque pour apprécier leur originalité ou leur classicisme la comparaison avec d’autres projets ou programmes, entre autres ceux de la gauche ou celui de l’actuel président de la République, s’il se représente. Enfin, la ferveur populaire doit retrouver le chemin de la confiance en l’unité européenne. La raison y pousse, mais pas le "ressenti" des opinions publiques assommées par la crise protéiforme qui touche nos sociétés marquées par la peur de l’avenir national ou européen. Jacques Delors avait su provoquer la confiance. Qui a l’ambition d’être le Monnet ou le Delors de notre temps ?

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