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Cosmopolis, le dernier film de David Cronenberg.
Cosmopolis, le dernier film de David Cronenberg.
©DR

Il était une fois ...

Journal de Cannes : de Cosmopolis à Antiviral, des Cronenberg de père en fils

Ce festival de Cannes, c'est celui de David Cronenberg, le père. Avec Cosmopolis, il trace les contours d'un monde dominé par une finance vorace. Mais c'est aussi le festival de Brandon Cronenberg, le fils. L'héritier tente d'imiter son mentor de père avec Antiviral ... sans forcément convaincre.

Clément  Bosqué et Victoria Rivemale

Clément Bosqué et Victoria Rivemale

Clément Bosqué réfléchit aujourd'hui sur les problématiques de l'action publique, dans le domaine des relations internationales et de la santé. Diplômé de littérature et agrégé d'anglais, il écrit sur le blog letrebuchet.c.la sur l'art, la société et l'homme.

Victoria Rivemale est diplômée en Lettres.

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Cosmopolis, du père Cronenberg : un film aussi bavard que le livre

Un jeune seigneur de la finance traverse New-York dans sa limousine blindée et hermétiquement isolée du raffut citadin. Divers personnages, sa femme, sa maîtresse, son informaticien, ses conseillers s’entretiennent tour à tour avec lui dans l’immense véhicule qui peine à avancer dans un New-York embouteillé par la visite du Président. Ils dissertent sur le système, censé régir le monde, de la spéculation financière (« l’argent se parle à lui-même ») et sur les modèles mathématiques élaborés pour prévoir les mouvements de l’économie.

L’atmosphère est toute teintée d’irréel, comme il sied à ces cieux divins dont le monde de la macro-économie et de la finance a pris l’allure dans nos représentations. A l’extérieur, un monde bruyant et anarchique : manifestations d’altermondialistes qui agitent des rats au nez des clients passifs dans les restaurants. Le jeune seigneur de la finance, cynique, sourit : il avait lui-même imaginé l’apparition d’une nouvelle monnaie : le « rat ».

Entre les deux mondes, pas de communication, jusqu’au moment où un ultime personnage, ancien employé déglingué, suggère au jeune financier que sa faillite s’explique par sa confiance excessive dans les algorithmes financiers, et par son refus de prendre en compte l’asymétrie, la faille, la petite anomalie qui fait tout dévier.

L’on ne comprend pas toujours l’enchaînement des répliques ou le sens précis des propos des personnages. D’ailleurs, des rires entendus, solitaires, éclatent ostensiblement de deux ou trois points de la salle, aux moments les plus dénués du moindre humour. La démonstration doit être très fine et subtile…

L’ordre néolibéral comme nouveau « cosmos »

Ce qu’on comprend bien, par contre, c’est que le film, comme le livre, nous donne la représentation d’un ordre mauvais et destructeur, qui règne loin au-dessus de nos impuissantes petites têtes. C’est le rôle de la finance, alliée aux nouvelles technologies, forcément insidieusement menaçantes.

On ne débattra pas de la vérité d’une telle conception du monde. De telles représentations ne sont-elles pas humaines, trop humaines ?

Allez, on a bien le choix entre machination des puissants identifiables (théories du complot) et irrationalité d’un système échappant au contrôle humain, donc apparent dés-ordre, mais qui reste dominateur (conception plus pessimiste). Dans les deux cas, il s’agit bien d’imaginer un ordre (« cosmos » en grec). Pour mieux éviter de penser le chaos et le hasard, impensables par définition ?

Chacun le sait bien pourtant : ce qui est humain avant tout, ce qu’on expérimente dans nos vies en fait, c’est, à partir de l’incompréhension première,  une découverte progressive ; un dévoilement lent, et toujours partiel.

Reste que l’illusion d’un ordre supérieur, où la course du monde serait exhaustivement dessinée - et qu’on pourrait percer à jour ! -, se maintient de siècles en siècles. Aujourd’hui, chacun a son avis sur la finance. Au café du commerce, on parle dévaluation, subprimes, credit default swaps, produits "toxiques" avec le même amateurisme débonnaire que l’on parle football.

Cette peur d’être dominé par le système (et les réactions de rejet et de rébellion que cela génère) exprime et satisfait en fait notre profond désir de narration, d’ordre. Prenez le petit enfant : une fois qu’il a construit son monde imaginaire, dans lequel l’histoire prendra place, le plus amusant est passé. Une histoire, un livre, un film, ou les fantasmes d’ordonnancement du monde par la finance ne sont rien d’autre que des jeux d’enfant.

David Cronenberg illustre parfaitement ce « néo-libéralisme », ce « monde de la finance » perçus typiquement comme un nouveau « cosmos ».

Le Père, le Fils, un même Saint-Esprit

Vous prenez place, vers vingt-deux heures, sur les sièges pourpres de la belle salle où l’on donne Antiviral, le premier film du fils Cronenberg.

Un remous, un bruissement, des regards qui se tournent : c’est David Cronenberg himself qui vient d’entrer pour voir l’œuvre de fiston.

Cronenberg Junior a visiblement repris le flambeau. Son film est une sorte d’anticipation dans un monde où les hommes, rendus fous par leur amour pour les stars, se font inoculer les virus de leurs idoles pour se sentir plus proches d'elles. L’histoire est bancale, l’intrigue peine à se frayer un chemin.

L’idée d’un système qui n’est pas, comme chez le père, en-dehors, posé sur nous comme un couvercle, mais "en nous" (le virus qui se répand dans le corps) a quelque chose de plus pertinent, de plus actuel. Néanmoins, le même fantasme sévit chez les deux Cronenberg : celui du système ordonnateur et explicatif. Père, fils : un même Saint-Esprit.

Le film ne prend pas ; la fatigue, si. Vous clignez. Vous fermez les yeux. Vous luttez pour les rouvrir. A l’écran, le sang gicle encore, des seringues percent des épidermes.

Les lumières se rallument. « Faut que j’enlève ma cravate », râle quelqu’un dans votre dos. C’est l’acteur principal rouquin d’Antiviral, assis…juste derrière vous. Ses yeux ont l’air aussi mixomatosés que dans le film. Une heure cinquante à se voir tituber et vomir le sang à l’écran ont l’air de l’avoir autant achevé que vous.

Épilogue

A côté de lui, la famille Cronenberg et l’équipe d’Antiviral, tous venus assister à cette première, se lèvent sous les applaudissements. Les flashs crépitent en vous aveuglant : les dix premiers rangs sont debout, appareils numériques brandis ; ils veulent capter une image du célèbre réalisateur, de son fils et de toute l’équipe.

« Mister Cronenberg, please… » Un fan à une extrémité de la rangée veut un autographe ; on fait passer un petit carnet. C’est le moment que vous choisissez pour vous lever à votre tour, heureux d’étirer vos jambes. David Cronenberg, qui a fini de signer l’autographe, pose son regard sur vous.

Vous souriez, sans penser à rien d’intelligent à lui dire, même pas « comme vous devez être fier de votre fils ! ». Il croit que c’est vous qui avez demandé l’autographe et il vous tend le précieux carnet. « It’s for this guy », rectifie la personne qui accompagne le réalisateur en pointant le demandeur du doigt. Au moment où Cronenberg comprend son erreur, vous comprenez soudain la vôtre.

C’est ainsi que vous portez un tee-shirt de la veille, un vieux sweat-shirt, un pantalon tâché de café, et vous n’avez pas eu le temps de prendre une douche. Vous êtes nez à nez avec le maître, ensommeillé et hagard, mal fagoté. C’est que Cannes n’est pas de tout repos. Et il arrive qu’à l’occasion on se laisse un peu aller. Difficile d’être toujours à la hauteur du chic du festival.

Sans compter que tout à l’heure, pendant la séance, entre deux micro-sommeils dans l’intimité de la salle obscure, vous avez défait la boucle de votre ceinture et déboutonné confortablement votre braguette, qui bée.

David Cronenberg vous sourit en retour d’un air interrogateur.

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