Jean XXIII, le Saint consensuel qu’il fallait à François pour éteindre les critiques sur la canonisation de Jean-Paul II | Atlantico.fr
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Des photos de Jean-Paul II et Jean XXIII, ce matin lors de la double-canonisation.
Des photos de Jean-Paul II et Jean XXIII, ce matin lors de la double-canonisation.
©Reuters

Diversion ?

Jean XXIII, le Saint consensuel qu’il fallait à François pour éteindre les critiques sur la canonisation de Jean-Paul II

La canonisation le même jour de deux papes marque une reconnaissance pour deux personnalités qui ont marqué profondément le monde chrétien du XXe siècle. Elle laisse aussi penser à une volonté de détourner l'attention sur la seule personne de Jean-Paul II dont la canonisation fait polémique auprès d'une partie des chrétiens.

Jean-Sébastien Philippart

Jean-Sébastien Philippart

Jean-Sébastien Philippart est philosophe. Il est Conférencier à l'Ecole Supérieure des Arts de Bruxelles. Il est également auteur pour la revue MondesFrancophones.com.

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Atlantico : Les papes Jean-Paul II et Jean XXIII seront tous deux canonisés ce dimanche 27 avril, le pape François souhaitant ainsi saluer l'héritage de deux de ses "illustres prédécesseurs" qui ont laissé une trace indélébile sur l'institution qu'est l'Église catholique de Rome. Quel peut-être le message derrière le fait d'élever ces deux réformateurs au rang de saints ?

Jean-Sébastien Philippart : L’ombre portée de ces deux canonisations est incontestablement Vatican II. Jean XXIII qui promut l’œcuménisme, la paix entre les nations, l’attention aux personnes souffrantes en est l’initiateur et Jean-Paul II qui fut le porte-parole de la délégation polonaise lors du concile représente par ses nombreux voyages l’esprit d’une Église à la rencontre avec le monde de ce temps. Jean-Paul II représente la pastorale d’une Église  qui prend la peine de se déplacer vers les autres (au détriment d’ailleurs de l’administration vaticane). Mais les choses ne paraissent pas si simples. Jean XXIII surnommé le « bon pape » en raison de sa bonhommie, sa simplicité et son humilité, était conservateur de tempérament : il ne chercha pas à réformer le fonctionnement de l’Église et sous son règne, par exemple, on renouvela la condamnation de prêtres ouvriers et la méfiance à l’égard de l’œuvre de Teilhard de Chardin. De même, il faut rappeler, entre autres, le soutien important de Jean-Paul II aux Légionnaires du Christ. La pastorale du pape « athlète » passait aussi par l’exhortation à un catholicisme conquérant mené par une élite recrutée jeune, formée à la théologie la plus traditionnelle et à une discipline pour ainsi dire militaire. Beaucoup de chrétiens n’ont toujours pas non plus digéré sa canonisation du fondateur de l’Opus Dei.

En somme, ces deux papes incarnent chacun à leur manière la contradiction qui a toujours constitué l’Église (et que les jésuites croient pouvoir surmonter par une synthèse) : un conservatisme menacé de l’intérieur par un esprit réformateur. L’équivoque est ainsi présente dans Vatican II qui, d’un côté, affirme que le monde (laïque) est capable de construire une unité à laquelle l’Église apporte sa pierre, de l’autre, que cette unité du genre humain est essentiellement celle à laquelle nous ouvre la reconnaissance du Christ.  

En outre, le fait de canoniser deux papes hérauts de Vatican II (Jean-Paul II en donnant un coup de jeunesse à l’Église) envoie un message paradoxal. Si la canonisation des papes répond à la perte de leur pouvoir temporel, glorifier deux personnes qui jouissaient déjà d’un certain prestige de par leur fonction n’est pas vraiment représentatif de ce sur quoi  a également insisté Vatican II : la sainteté destinée à tous.  

Enfin, on peut se demander, comme le fait très justement Philippe Maxence, si le pape François ne tourne pas de cette manière la page de Vatican II. Les canonisations n’officialiseraient-elles pas un discours qui, du coup, perdrait sa vivacité en devenant en quelque sorte « indiscutable » ?

La canonisation de Jean-Paul II a longtemps été un sujet polémique. Le fait que l'on élève Jean XXIII au rang de saint dans le même temps peut-elle être vu comme une volonté de faciliter un acte qui n'enchante pas forcément l'ensemble des cadres de l'Eglise ?

Remarquons d’abord que Jean XXIII jouit en quelque sorte d’une procédure expresse au même titre que Jean-Paul II : si la cause de la béatification de celui-ci n’a pas attendu cinq ans comme il se doit, la canonisation de celui-là se passe de la reconnaissance traditionnelle d’un second miracle. Par ailleurs, on peut lire un peu partout qu’il s’agit de deux canonisations complémentaires : celle d’une sagesse d’ouverture couplée à celle d’une jeunesse sûre d’elle-même. Mais en effet, il est probable que l’institution ait voulu tempérer la ferveur attachée à la personne de Jean-Paul II afin qu’elle ne vire pas en un culte de la personnalité. L’icône ne doit pas se retourner en idole. De la même manière que le saint renvoie à un Autre que lui (Dieu), il renvoie à d’autres que lui : l’Église  appelle ça la « communion des saints ».

En quoi ces deux héritiers du trône de Saint-Pierre ont-ils modifié les rapports de force de l'Église avec la politique ? 

Vatican II a inauguré une nouvelle manière de concevoir les rapports entre l’Église et le monde. Au XIXe siècle, les Droits de l’homme étaient considérés par l’Église comme des revendications qui empiétaient sur les droits de Dieu. En s’engageant dans une résistance non violente aux totalitarismes fondée sur le respect des Droits de l’homme, l’Église de Jean-Paul II reconnaissait désormais le bien-fondé de l’autonomie du politique permettant aux hommes de s’organiser en vue du bien commun. Mais il s’agit de bien comprendre le sens d’un tel engagement. Si l’Église de Jean-Paul II défend la liberté, en l’occurrence la liberté en matière religieuse, comme un droit à opposer à un État oppresseur, elle le fait en investissant le droit comme un devoir pour chaque homme d’adhérer à la vérité en tant qu’elle s’est révélée. Autrement dit, la promotion de la liberté religieuse ne répond pas ici à un souci libéral : la liberté au sens théologique réside d’abord dans la capacité de la conscience humaine à reconnaître une vérité qu’elle reçoit (au lieu d’en être le jouet) et non dans le pouvoir de dire oui ou non.   

Certains ultra-conservateurs catholiques voient d'un mauvais œil la canonisation de deux papes qui auraient trahi les fondements même du catholicisme, notamment à travers l'instauration de passerelles avec les autres religions. Qu'en penser ?

Que des ultra-conservateurs ne se reconnaissent pas dans l’Église post-Vatican II est bien naturel. Par contre, il faut à nouveau relever l’équivoque qu’incarne Jean-Paul II qui reste aussi bien la cible des catholiques dits « conservateurs » que des catholiques dits « progressistes ». L’équivoque plonge elle-même ses racines dans l’Évangile qui présente  le monde à la fois comme une réalité mauvaise et comme une réalité susceptible d’être évangélisée. La même équivoque touche le problème de l’engagement : l’Évangile prône à la fois une présence d’enfouissement à l’instar du levain dans la pâte et une présence d’affirmation. D’un côté cela donnera des chrétiens soucieux d’être avec leurs contemporains sans chercher à afficher leur foi, de l’autre les JMJ, par exemple. Pour les détracteurs de Jean XXIII, accepter avec optimisme la nouvelle unité qui était en train de prendre forme avec les conditions du monde moderne a mis à mal l’identité de l’Église. Si celle-ci est avec le monde, qu’est-ce qui fait sa singularité ? De la même manière, comment reconnaître la valeur des autres religions sans continuer à penser que la sienne vaut mieux que les autres et donne ainsi raison à notre engagement ? Si l’on réfléchit bien, ces questions ne sont pas l’apanage de l’intégriste. En somme, à la différence de celui-ci, le chrétien authentique ne tranche pas mais assume cette tension indénouable entre verticalité (sacré, autorité, hiérarchie, absolu…) et horizontalité (humanité, solidarité, égalité, relativité…). 

On dit souvent que l'Eglise a perdu son poids politique avec la déchristianisation tout au long du XXe siècle. Ce constat n'est-il pas finalement erroné à la lumière de ces canonisations ?

Dès le moment où l’Église n’a plus cherché à prendre la place d’un État, elle a bénéficié du recul suffisant pour appréhender le champ politique avec tact. Dans la mesure où elle reconnaît aujourd’hui au politique une certaine autonomie, celui-ci ne lui fait plus réellement la guerre. Mais l’enjeu pour elle est en principe de rappeler au pouvoir qu’il n’est pas à l’abri de s’aveugler soi-même. L’Église estime ainsi que la foi peut libérer le pouvoir de ses aveuglements et l’aider à travailler à davantage de justice sociale. Toutefois, on peut se demander à nouveau si, eu égard à la crise économique qui touche le monde depuis 2008, Vatican II ne se montre pas dépassé, lui qui appréhendait notre modernité avec optimisme. Le discours de l’Église aujourd’hui s’avère en effet plutôt virulent contre ce qu’elle appelle aussi le « néo-libéralisme ». En ce sens, du côté politique, elle est actuellement écoutée et respectée par un discours dominant qui entend « moraliser » le capitalisme.

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