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L'acteur français Jean-Paul Belmondo pose le 9 septembre 2010 dans la reconstitution de l'atelier de son père au musée Paul Belmondo, à Boulogne-Billancourt.
L'acteur français Jean-Paul Belmondo pose le 9 septembre 2010 dans la reconstitution de l'atelier de son père au musée Paul Belmondo, à Boulogne-Billancourt.
©MIGUEL MEDINA / AFP

Bonnes feuilles

Jean-Paul Belmondo, l’ami public numéro 1

Bernard Pascuito publie « Belmondo entre deux vies » aux éditions Robert Laffont. Jean-Paul Belmondo aura incarné jusqu'au bout une certaine jeunesse, à la fois désinvolte et rebelle, le charme talentueux, l'art et la légèreté. Extrait 1/2.

Bernard  Pascuito

Bernard Pascuito

Bernard Pascuito est journaliste et éditeur. Il a notamment été reporter, puis rédacteur en chef à France dimanche. En 2004, il a fondé sa propre maison d'édition.

Biographe, il a publié des ouvrages sur des célébrités diverses, parmi lesquels : Gainsbourg, le livre du souvenir (Sand, 1991), Coluche, toujours vivant (Payot, 2006) ou Dalida, une vie brûlée (l'Archipel, 2007).

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Belmondo. Une marque de fabrique. Toute son histoire le raconte. Un jour, nous oublierons plus ou moins le cascadeur teinté de Guignolo, et aussi Bébel, l’ami public n° 1, celui que l’on n’hésitait pas à aborder dans la rue.

Jean-Paul Belmondo, l’acteur lumineux, celui qui pouvait tout jouer, faire rire et pleurer, s’estompera peut-être lui aussi, jusqu’à ne devenir qu’un souvenir.

Des chefs-d’œuvre à n’en plus finir. De À bout de souffle à La Sirène du Mississipi, de Léon Morin prêtre au Voleur, et puis Le Singe en hiver, Pierrot le Fou, Classe tous risques, La Ciociara, Le Doulos, La Viaccia. On n’oubliera certes pas que, de Week-end à Zuydcoote à Itinéraire d’un enfant gâté, en passant par Cartouche, L’Homme de Rio, L’Héritier, Borsalino, Le Professionnel, L’As des as, Les Misérables, il a été une Comédie humaine à lui tout seul, et, cinquante ans durant, l’Homme du XXe siècle, et encore celui du XXIe siècle débutant.

Ne s’effacera jamais, quoi qu’il arrive, Belmondo, le personnage, mythe ancré dans la roche de nos mémoires, impassible pour une fois, définitivement arrimé à notre histoire, celle de nos parents, de nos enfants et des enfants qu’ils auront.

Ce Belmondo-là est d’autant plus inoubliable que l’on a toujours eu du mal à le discerner. Nous croyons tous le connaître quand nous l’avons seulement effleuré. Parce qu’il était très fréquentable, nous nous sommes contentés de le fréquenter. Il semblait abordable, simple, et quelque peu je-m’en-foutiste. Il était complexe, rationnel, perfectionniste et arc-bouté sur ses valeurs.

Son humanité se nichait dans cette certitude d’appartenir à une lignée, de n’en être ni le premier chaînon ni le plus glorieux. Et la conviction qu’il n’en serait pas le dernier.

Chercher à connaître Belmondo, c’est aller au-delà du Titi parisien qui nous avait explosé au visage dans À bout de souffle et qui promenait déjà, à moins de trente ans, un regard moqueur sur notre monde. Il sortait du conservatoire, habitait chez Papa et Maman dans un immeuble cossu du 14e arrondissement de Paris, n’avait jamais connu la faim ni la misère. Pas encore Bébel, et bobo avant l’heure – si l’on n’y regardait pas de trop près –, il abordait par moments des allures de condottiere, pas seulement parce qu’il avait régulièrement bafoué la loi de la pesanteur régnant au Conservatoire.

Adulé par ses pairs, rejeté parce que craint par ses maîtres, il en était sorti, tel un pirate triomphant, hissé sur les épaules des premiers, en un hommage qui valait cent fois le prix dont les seconds l’avaient privé.

Plutôt que de se demander s’il n’était pas un peu voyou, les journalistes de l’époque auraient pu s’interroger : ce gamin n’est-il pas quelque peu génial?

Pour cela, il eût fallu qu’ils voient ce qui aurait dû leur crever les yeux, la modernité inouïe d’un jeu qui balayait, avec son insolente liberté, tous les tabous. Il venait d’inventer autre chose, il avait la grâce et elle ne l’a jamais quitté.

À partir de ce jour de juillet 1956, l’occasion se présenterait mille fois de se demander qui était ce jeune type débonnaire dont l’obsession n’était pas de se prendre la tête à tout prix, et guidé par la maxime ambiguë de Figaro, qui lui allait à ravir : « Je m’empresse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer. »

La grâce, ce don inouï et aérien qui vous permet de survoler votre époque et d’envoler votre vie, c’était cela, la réponse. Et rien d’autre. Ses compères du Conservatoire l’avaient compris, s’en étaient accommodés avec beaucoup d’allégresse et ont donc fait avec, durant les cinquante ans qui ont suivi.

Celui-là était différent, béni des dieux ; ce serait un privilège de l’accompagner de temps en temps et, pour le reste, pas la peine d’en faire toute une histoire.

Des larmes, il aura l’occasion d’en verser, comme tout le monde, mais loin de tout le monde. Seuls les murs ou un ami infini le verront pleurer.

Aller chercher dans sa vie au jour le jour, dans ses dires et dans certains de ses choix, des indices de ce qu’il était au plus profond de lui, c’est prendre le risque de se tromper.

Et pas plus ses amis et ses amours, ses farces que ses fâcheries, ses élans de père que ses défis de fils n’ont donné d’indication autre que superficielle.

Partir à la rencontre de Belmondo avec l’idée de le faire passer aux aveux, c’est aller au-devant d’une grande déception. S’adresser à son entourage est tout aussi risqué, d’ailleurs pas pour les mêmes raisons.

On va de l’un à l’autre, on frappe aux portes; on croit voir se profiler des vérités comme des rais de lumière, on mélange les dires des uns et les souvenirs des autres, et puis… rien. On a affaire à trop de Belmondo(s) on ne s’y reconnaît plus, on ne l’y reconnaît plus.

Allez donc savoir pourquoi, selon notre cœur, il restera, s’il ne devait en rester qu’un, le Belmondo du Magnifique, princier et humble, humain et déjanté. Un film comme un best of.

C’est celui que l’on a envie de garder. Beau, fragile, romantique et détonnant. En pleine jeunesse, il arbore déjà les années plus mûres. Irrésistible ? Dans son genre, qui abordait tous les genres, il n’a jamais fait mieux.

Il a ensuite semblé dérouler, se forger un étrange personnage en même temps qu’il s’oubliait parfois dans la caricature de ce qu’il avait été. C’était un peu comme si le cinéma ne l’intéressait plus tant que ça. Un bon moyen de s’amuser, de se faire plaisir. Rien d’autre. Avec, tout de même, une pépite tombée de la caméra de Claude Lelouch, cet Itinéraire d’un enfant gâté dont le titre lui allait si bien.

Ce qui brûlait encore en lui de passion semblait dévoué au théâtre. Pour le reste, la vie ressemblait alors à un long fleuve tranquille. Et un peu ennuyeux, pour tout dire.

Il lui restait, et il ne se privait pas d’en profiter, le théâtre, encore, comme un revenez-y d’amour, pour échapper à la lassitude des jours que l’on compte pour se persuader qu’ils ont compté. Le théâtre, une manière de redevenir jeune, insolent, insouciant. Vivant.

Il avait près de soixante-dix ans, une relation on ne peut plus calme avec Natty, celle qu’on imaginait être sa dernière compagne. Le tumulte n’était pas leur genre, plutôt la sérénité qu’offrent sans coup férir les longs compagnonnages.

Un petit pépin de santé par-ci, par-là. Pas de quoi s’affoler. Les outrages de l’âge, rien de plus.

Et puis, un matin d’été, il est mort une première fois.

2001. On appelle ça un accident vasculaire cérébral, et c’est une étrange sensation : on ne sent rien alors que tout s’arrête. On ne sait plus parler et, selon la gravité, en fonction des zones qui ont été touchées, les membres ne répondent plus. Le tout dans un effrayant brouillard. Si vous êtes tombé, ce sont désormais les autres qui s’occupent de vous. À vrai dire, vous n’êtes plus grand-chose, ce qui est d’autant plus regrettable que votre cerveau fonctionne à merveille.

Il lui faudra toutes les années qui lui restaient à vivre pour tenter, à force de travail insensé, de se rapprocher de ce qu’il était.

La vie après la mort. Tout réapprendre, et plus encore. Certains collent à leur jeunesse avec plus ou moins de réussite. Il devait coller à ce qu’il était, car au fond cet accident, qui porte si bien son nom, ne l’avait transformé qu’en surface.

La vie l’a repris, comme pour lui permettre de jouer un deuxième acte. Et il est remonté sur scène, naturellement. Un film – Un homme et son chien – qui devait marquer un retour et ne finit que par mettre à nu ses failles. Des émissions de télévision en forme d’hommage, les honneurs du Festival de Cannes et une immense fête pour honorer ses quatre-vingts ans au printemps 2013.

Il y aura eu aussi et surtout, cette petite fille, Stella, comme un défi à la vie d’après, pour apporter son scintillement au mariage tardif avec Natty, la maman.

Une respiration dans une existence amoureuse qui, ensuite, hoquetterait sérieusement et parfois dangereusement. Car il y eut aussi pour épicer sa fin de parcours sentimental l’épisode Barbara Gandolfi. Autour de lui, plus personne n’y comprenait plus rien. Et après? Qui était en droit de lui demander des comptes sur cette effrayante relation amoureuse qui abêtissait son image? Mû en victime inconsciente aux yeux de ceux qui l’aimaient sincèrement, il trouvait la force de ruer dans les brancards et de défendre ce qui paraissait indéfendable.

Quand tous finirent par renoncer à essayer de le convaincre, quand il eut fait cesser les récriminations une à une, assuré que personne ne tenterait plus de lui forcer la main, il prit sa décision, brutale, ferme et définitive. Dehors, la dame ! Elle avait assez joué avec lui? Surtout, il n’avait plus envie de jouer.

Il lui restait encore un peu de temps pour redescendre dans une vie normale.

Ces dernières années, tout a recommencé comme avant. La douceur des jours, quelques voyages au soleil, l’envie de retravailler peut-être, mais pas pour faire n’importe quoi. Les relations avec Natty étaient de nouveau bonnes, il pouvait profiter de la petite Stella et se donner à fond dans son rôle de Papa gâteau. Après tout, il l’avait bien mérité.

Son handicap – ses handicaps –, il s’en accommodait de mieux en mieux. Quand il allait à une soirée de gala, plus beau que jamais dans son smoking, à peine remarquait-on qu’il s’aidait d’une canne pour marcher. Il était désormais capable de participer à une grande émission de télévision avec Michel Drucker sans que qui que ce soit fût heurté par des bafouillages ou des mots trop vite ravalés. Il avait tant travaillé, des centaines d’heures passées avec des kinésithérapeutes, avec des orthophonistes, que ce n’était que justice.

C’était cela, aussi, l’indestructible volonté des Belmondo.

Bien sûr, il était privé désormais de certaines choses. Plus de parties de tennis acharnées avec son vieux complice du Racing, Jacques Leymond.

Et alors? Les années passaient, et Roger Federer lui-même était aussi sur le point de prendre sa retraite !

Rire de tout pour s’empêcher d’en pleurer, son mode de vie ne variait pas. Il avait encore en lui assez d’optimisme pour savourer ses joies plutôt que de ressasser ses peines.

À cette allure-là, on l’aurait bien vu centenaire, et même mieux, qui sait!

Mais il n’était pas dupe.

Ni de ses forces revenues, ni de son appétit retrouvé, ni de tous ces bonheurs infimes qui s’envoleraient de nouveau.

L’heure était venue, peut-être, de songer à ce qui fait aussi la force d’un homme : la capacité de regarder la mort en face.

Extrait du livre de Bernard Pascuito, « Belmondo entre deux vies », publié aux éditions Robert Laffont

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