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Jean-Luc Mélenchon lors d'une conférence de presse dans les locaux de la France Insoumise à Paris, le 8 novembre 2021
Jean-Luc Mélenchon lors d'une conférence de presse dans les locaux de la France Insoumise à Paris, le 8 novembre 2021
©CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Etat-Civil

Jean-Luc Mélenchon naïf ou cynique ? Ce qui se cache vraiment derrière la volonté d’inscrire l’identité de genre dans la constitution

Ce mardi 16 novembre, le leader de la France Insoumise a indiqué, lors d'une conférence tenue devant des étudiants à l'université de Lille, vouloir introduire la liberté de changer de genre dans la Constitution.

Anne-Sophie Chazaud

Anne-Sophie Chazaud

Anne-Sophie Chazaud est essayiste et chroniqueuse. Auteur de Liberté d'inexpression, des formes contemporaines de la censure, aux éditions de l'Artilleur, parution le 23 septembre 2020. 

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Lors d'une conférence tenue devant des étudiants à l'université de Lille, le chef de file de la France Insoumise a indiqué vouloir introduire la liberté de changer de genre dans la Constitution. Comment expliquer une telle décision ? 

Anne-Sophie Chazaud: Le Jean-Luc Mélenchon cuvée 2022 semble bien décidé à poursuivre sa chute politique, intellectuelle et idéologique, tout à l’opposé du Jean-Luc Mélenchon de 2017 qui avait tout de même une certaine allure en dépit des divergences de fond que l’on pouvait avoir avec le tribun. Sa dérive en direction des théories les plus contestables ou farfelues du Wokistan n’est plus à démontrer et l’on se demande surtout, à ce rythme-là, s’il sera en mesure de rembourser ses frais de campagne tant cet infléchissement s’accompagne d’une chute inexorable dans les sondages.

Renonçant de manière probablement assez cynique et opportuniste (et par erreur) aux principes universalistes et républicains qui lui avaient réussi lors des précédentes élections (à moins, à l’inverse, que ce ne fût cette adhésion aux principes républicains qui n’ait été à l’époque, elle-même opportuniste, comment savoir… ?), le candidat de la France Insoumise se soumet depuis des mois à tous les poncifs en vogue du gauchisme culturel principalement importé des Etats-Unis dont il se révèle finalement être un agent zélé. Les appels du pied communautaristes sont légions. L’on se souvient de la participation de la France Insoumise en 2019 à la manifestation de la honte contre l’« islamophobie » aux cris de « Allah Akbar » aux côtés du CCIF, manifestation qui entérinait dans son intitulé-même le retour d’une forme avérée de délit de blasphème et d’interdiction de critiquer une religion : voici donc le visage de la gauche nouvelle formule, celle-là même qui n’avait pas de mots assez durs pour bouffer du curé quand cela ne mangeait pas de pain (béni ou pas) : il est vrai que le curé est plus volontiers égorgé qu’égorgeur par les temps qui courent et le courage n’est manifestement plus trop en vogue de ce côté-ci de l’échiquier politique.

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Outre ces appels du pied répétés et cette allégeance confirmée aux modes de pensée d’un islamo-gauchisme dont chacun peut vérifier quotidiennement l’existence (en dépit des dénégations de ceux qui en sont les principaux acteurs), la vision plus globale que cette dérive révèle consiste à adhérer à toutes les revendications et lubies du sociétalisme ambiant importé d’un empire américain en état de décomposition avancé : obsession pour les questions raciales (mise en avant, en l’occurrence, du concept de « créolisation », dont on peut douter que cela constitue l’une des grosses préoccupations des Français à quelques mois des élections…), clins d’yeux appuyés vers toutes les formes les plus aberrantes de communautarisme et d’identitarisme réticulaire, à condition naturellement qu’il ne s’agisse jamais de l’identité nationale, de l’identité française (horresco referens).

Jean-Luc Mélenchon procède ici de l’abandon désormais traditionnel du peuple par la « gauche » (gauchiste) au profit des « minorités » décrites comme opprimées, chacun étant toujours l’opprimé de tous et inversement dans cette vaste compétition victimaire. Dans les déclarations faites à Lille, il s’agirait donc prétendument, cette fois-ci, d’alléger les souffrances administratives des personnes désireuses de changer d’identité de genre (sexuel, donc).

On le voit, cette pensée politique n’a ni queue ni tête (si l’on puit dire) et il s’agit simplement pour un mouvement et une personnalité en déperdition d’influence de tenter maladroitement de raccrocher les wagons du train sociétaliste, croyant probablement à tort que celui-ci incarne la modernité à venir alors qu’il n’est que le chant du cygne comico-grotesque de l’ancien monde agonisant, celui qui a idéologiquement triomphé depuis plus de 40 ans et qui s’est accompagné de l’abandon des classes populaires mais aussi d’un réel abêtissement intellectuel et d’un échec politique.

En revanche, on peut se demander pourquoi Jean-Luc Mélenchon passe par le stade de la Constitution ? 

Dans ce contexte, Jean-Luc Mélenchon propose donc, comme sortie d’un chapeau, l’idée loufoque d’inscrire dans la Constitution la liberté de changer d’identité de genre. Cette soudaine lubie suscite plusieurs observations, plusieurs niveaux d’observation. On peut tout d’abord considérer l’aspect parfaitement ridicule de la proposition : pourquoi inscrire ceci dans la Constitution plutôt qu’autre chose ? N’importe quel droit catégoriel et microscopique devrait alors pouvoir bénéficier du même traitement, visant à éviter des souffrances aux uns et autres et à leur apporter la satisfaction de leurs quêtes personnelles : inscription dans la Constitution du droit d’aller voir sa grand-mère, de détenir un chat d’intérieur, ou droit de manger du poulet rôti le dimanche, inscription dans la Constitution des meilleures recettes de cuisine, inscription indispensable dans la Constitution du droit de porter des claquettes-chaussettes avec des pantacourts…

S’il s’agit, plus sérieusement, de permettre le changement d’identité sexuelle pour les quelques (rares) personnes qui le souhaitent et qui sont tout à fait respectables dans leur choix pour ce faire, rappelons que la loi est là pour le garantir, ce qui est déjà le cas. Et l’on peut parfaitement admettre également que tout soit fait pour alléger le poids des démarches administratives dans ce type de procédures comme dans toutes les autres.

La question que pose la déclaration de Jean-Luc Mélenchon interroge donc en réalité plus sérieusement quant au statut désormais disqualifié de la loi elle-même, comme si celle-ci, à force de surinflation législative, d’hyperactivité, avait perdu de sa valeur : empilements de textes, non application des lois existantes, inscription dans la loi de mesures inapplicables et inappliquées, textes purement déclaratifs et non réellement normatifs ni contraignants, sans effet utile, etc. Tout ceci participe également d’une dévalorisation du rôle-même du Parlement et du législateur, ce que le député Jean-Luc Mélenchon n’est du reste pas le dernier à critiquer au sujet notamment de l’amplification dramatique de cette dérive caractéristique du macronisme. Il est par conséquent curieux qu’il veuille lui-même contribuer encore davantage à ce mouvement de dévaluation et de dénaturation des textes de loi et du travail parlementaire. Notons également que cette inscription d’un droit catégoriel et minoritaire dans la Constitution contribuerait aussi par effet ricochet à dévaloriser cette dernière, laquelle l’est déjà sous le poids des traités européens dans une hiérarchie des normes qui la compresse de tous côtés. A ce rythme-là, prise en étau entre la volonté d’un législateur devenu fou et d’une Union européenne tyrannique, la Constitution pourrait n’être bientôt plus qu’une sorte de manuel de montage de meuble Ikea (avec intégration de la main d’œuvre bon marché intégrée, en prime…).

On le voit, nous sommes loin ici des Lettres persanes de Montesquieu qui recommandent de ne toucher à la loi que rarement et d’une main tremblante, a fortiori s’agissant de la norme suprême que devrait être la Constitution dans un pays jouissant de sa souveraineté juridique retrouvée (ce qui devrait être une priorité plus brûlante pour un élu autrefois fer de lance du républicanisme de gauche plutôt que d’y notifier le droit de quelques individus à changer de sexe, ce que ceux-ci peuvent de toute façon déjà faire et que personne ne songe à leur contester…).

Vouloir constitutionnaliser le genre, n’est-ce pas la porte d’entrée vers d’autres thèmes woke ? 

Par-delà la dérive juridique, l’on retombe sur l’abaissement intellectuel et idéologique dans lequel se complait hélas la France Insoumise et son candidat. L’adhésion aux thèmes woke est une simple poursuite du mouvement global d’abandon des classes populaires et, d’une certaine façon, de la traditionnelle « lutte des classes » au profit de l’intersectionnalité libéral-libertaire, sur le paradigme de la « lutte des races » et, d’une manière générale, de la lecture de la société à travers le prisme oppresseurs/opprimés selon des modalités sans cesse renouvelées au gré des souffrances et fantaisies de chacun. L’axe n’est plus l’égalité et l’émancipation mais le nivellement par la complainte selon des parts de marché que chaque candidat tentera de gagner. Ce modèle de société est intrinsèquement marchand quand il se prétend insoumis.

Notons enfin que cette déclaration, prenant place dans un cadre universitaire que l’on sait particulièrement poreux aux thèses néo-progressistes, manifeste également la perméabilité de nombreuses institutions de recherche en sciences humaines et sociales à ce type de constructions théoriques qui ont principalement pour but et pour conséquence de modifier voire nier le réel : il ne suffit en réalité souvent plus de dire que les personnes sont parfaitement libres de changer de sexe, mais d’affirmer que la différence même des sexes n’existe pas, que cette-dernière est une pure construction sociale. Le réel, on le sait, n’est plus, à cette aune, qu’un vilain hoax d’extrême-droite réactionnaire.

Beaucoup voient dans cette dérive assez généralisée du monde des sciences humaines et sociales un danger de basculement, une sorte de révolution intersectionnelle à venir. Nous y voyons au contraire la fin d’un monde parvenu à la quintessence de sa folie spéculative et qui est, à l’image des campus américains, en train en réalité de s’effondrer sur lui-même, de s’engloutir lui-même dans ses propres contradictions et à l’agonie.



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