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Cette inversion des rôles participe à la construction de leur représentation de la vie familiale.
Cette inversion des rôles participe à la construction de leur représentation de la vie familiale.
©Reuters

On joue au papa et à la maman ?

Inversion des rôles : ces enfants qui se prennent pour des parents

Qui n'a jamais joué à imiter ses parents ? Le docteur Daniel Rousseau explique que les enfants qui sont contraints de jouer ce rôle dans la vraie vie peuvent se retrouver dans un état de grande détresse. Extraits de "Les grandes personnes sont vraiment stupides" (2/2).

Daniel Rousseau

Daniel Rousseau

Le docteur Daniel Rousseau est pédopsychiatre depuis 25 ans. Il intervient au foyer de l'enfance du Maine-et-Loire depuis 20 ans. Il a été triple lauréat de la Fondation pour la recherche médicale, de la Fondation de France et de l'Observatoire national de l'enfance en danger pour ses travaux de recherche sur les enfants de l'Aide sociale à l'enfance.

Il est l'auteur du livre "Les grandes personnes sont vraiment stupides" aux éditions Max Milo.

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Les enfants « normaux » s’amusent souvent à ce jeu d’être les parents de leurs parents. Cette inversion des rôles participe à la construction de leur représentation de la vie familiale. Préparer la dînette à ses parents. Annoncer qu’ils iront courir le monde, feront fortune et reviendront les combler. Ou bien encore qu’ils posséderont un grand château où ils pourront accueillir Papa ou Maman. Ces fantasmes d’ambition et de séduction sont utiles et nécessaires au grandissement de l’enfant.

Mais ce ne sont que des rêves et des jeux. C’est une charge insoutenable pour un enfant que de devoir exister seul. Si ses parents viennent à faillir, il s’épuisera à les soutenir, coûte que coûte. À la fin de sa vie, en 1932, Ferenczi avait décrit de façon magistrale cette parentification de l’enfant dans un texte princeps où il écrivait entre autres : « Une mère qui se plaint continuellement de ses souffrances peut transformer son enfant en une aide-soignante, c’est-à-dire en faire un véritable substitut maternel, sans tenir compte des intérêts propres de l’enfant. » Les enfants qui sont contraints d’habiter ce rôle inversé entre l’adulte et l’enfant se rencontrent dans les situations de grave faiblesse parentale par maladie, dépression, troubles mentaux ou alcoolisme parfois.

Une autre forme de parentification se rencontre aussi chez des enfants très malades. Ces enfants perçoivent au travers du désarroi de leurs parents la sévérité de leur état. Comprenant qu’ils sont en danger vital et que leurs parents ne peuvent l’endurer, ils n’ont parfois d’autre recours que de les soutenir dans cette épreuve. Cet artifice leur donne l’illusion de ne pas avoir à supporter à la fois la détresse de leurs parents et leur propre solitude. Etre l’étai de son propre soutien, tâche impossible. Cette inversion des rôles se rencontre aussi dans une autre configuration : celle des enfants soi-disant petits génies, sportifs ou intellectuellement doués que leurs parents poussent à l’extrême. Ces parents, au narcissisme maladif, vampirisent et se repaissent des talents supposés exceptionnels de leur progéniture au point de réussir à les réduire à des êtres stériles, fanés trop tôt. Quel gâchis ! Les vrais génies sont rares, exceptionnels et s’affranchissent des adultes pour s’évanouir.

Les succès trop précoces de l’enfance ont un coût. Le bénéfice que les parents s’illusionnent recevoir de la fierté d’avoir un rejeton si remarquable, ce sera à l’enfant d’en payer la facture, au prix fort. Les enfants, du fait de leur état de dépendance physique, psychologique, affective, se sentent toujours redevable à leurs parents. Nul besoin d’imaginer cette folie d’allonger l’addition.

Sans doute ces parents devraient-ils relire Plutarque qui écrivait il y a vingt siècles : « Autre chose : j’ai vu certains pères qui, à force d’aimer leurs enfants, en étaient venus à ne les aimer point. Que veux-je dire en parlant ainsi ? Un exemple rendra plus claire ma pensée. Dans leur ardent désir de voir promptement leurs fils être les premiers en tout, ils leur imposent un travail qui n’a pas de proportion, sous lequel ils succombent découragés ; et d’ailleurs, accablés par l’excès de la fatigue, ils ne reçoivent plus d’instruction avec docilité. Eh bien, comme les végétaux se développent si on les arrose modérément, mais que trop d’eau les étouffe, de même l’esprit s’accroît par des études mesurées, mais il est comme noyé sous des travaux excessifs. Il faut donc qu’on laisse les enfants reprendre haleine, loin de les occuper sans relâche. »

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Extrait de "Les grandes personnes sont vraiment stupides" aux éditions Max Milo (2 février 2012)

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