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Invasion totale de l’Ukraine par la Russie : et si l’alerte lancée par le Président Porochenko n’avait rien de fantaisiste ?
©Reuters

Russian Power

Invasion totale de l’Ukraine par la Russie : et si l’alerte lancée par le Président Porochenko n’avait rien de fantaisiste ?

Alors que le président ukrainien Petro Porochenko a déclaré à la télévision ce jeudi ne pas écarter l'hypothèse d'une invasion "à grande échelle" de l'Ukraine par la Russie, la situation est effectivement tendue dans la région, dans un contexte international très particulier.

Florent Parmentier

Florent Parmentier

Florent Parmentier est enseignant à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié La Moldavie à la croisée des mondes (avec Josette Durrieu) ainsi que Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays entre Europe et Russie. Il est le créateur avec Cyrille Bret du blog Eurasia Prospective

Pour le suivre sur Twitter : @FlorentParmenti

 

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Atlantico : Ce jeudi, le président ukrainien Petro Porochenko a jugé "très signifiante" la probabilité d'une escalade dans le conflit avec la Russie, n'écartant pas la possibilité d'une invasion russe "à grande échelle" en Ukraine. Comment juger cette affirmation faite dans un discours télévisé ? Repose-t-elle sur une réelle augmentation des tensions russo-ukrainiennes ?

Florent Parmentier : Le président ukrainien a effectivement mis en exergue les risques d’escalade du conflit, considérant possible une attaque à grande échelle de la Russie, traduisant une réelle inquiétude existant en Ukraine, mais aussi dans les pays Baltes ou en Pologne. Hélas, il faut constater qu’en dépit des accords de Minsk 2 de février 2015, les tensions n’ont jamais véritablement cessé, chaque semaine voyant s’allonger la liste des victimes. Face à une société ukrainienne épidermique sur le sujet des relations avec la Russie, le président Petro Porochenko doit avoir le verbe haut s’il ne souhaite pas être dépassé par des groupes ultra-nationalistes, marginaux dans l’opinion mais influents.

Les escarmouches actuelles risquent fort de continuer, mais une invasion russe "à grande échelle", allant par exemple jusqu’à Odessa, n’est pas le scénario le plus probable. En effet, la Russie est déjà très fortement engagée militairement sur le front syrien, avec la coopération renforcée de l’Iran. Elle a entrepris un rapprochement diplomatique large avec la Turquie depuis le coup d’Etat, il est donc douteux qu’elle trouve à présent les ressources et l’envie de mobiliser de nouvelles troupes pour faire tomber le port de Marioupol et autres points critiques de l’Ukraine. Même dans les régions russophones, les troupes russes ne seront pas accueillies comme des libérateurs. En outre, même en l’absence d’action militaire, la Russie réussit à imposer son rapport de force à l’Ukraine : elle montre aux investisseurs étrangers et aux partenaires de cette dernière que la situation y reste fragile.

On peut donc imaginer que la victime collatérale des tensions actuelles ne sera pas la souveraineté de l’Ukraine, mais les négociations selon le format dit "Normandie", rassemblant la France, l’Allemagne, l’Ukraine et la Russie.

Alors que l'attention médiatique et politique des puissances occidentales s'est quelque peu détournée du conflit ukrainien depuis plusieurs mois et l'intensification de la lutte contre le terrorisme djihadiste, cet appel du Président Poroshenko peut-il susciter selon vous une réaction de la part des alliés de l'Ukraine (Etats-Unis, UE, Otan…), une réaction autre que de simples déclarations de principe ?

Il est évident que la situation en Ukraine est moins au centre de l’actualité que les conflits du Moyen-Orient, à tout le moins en ce qui concerne l’Europe de l’Ouest. Il faut en effet se souvenir que le ministre des Affaires étrangères polonais, voyant ses partenaires européens se désintéresser du sort de l’Ukraine, n’a pas hésité à dire lors d’une conférence sur la sécurité en avril 2016 que la Russie constituait une plus grande menace que Daech ou les migrants. L’attention ne s’est donc pas détournée de l’Ukraine de manière uniforme en Europe.

Aussi, la réaction du président ukrainien peut s’expliquer par le fait que la question de la pertinence des sanctions commence à se poser aujourd’hui de manière cruciale en Europe. Les retirer sans contreparties serait pour les Européens faire preuve de faiblesse aux yeux des dirigeants russes, et ne serait pas acceptée par la société ukrainienne. Mais en l’absence de perspectives de sortie des sanctions, le risque est de s’enfermer dans une posture d’hostilité et de confrontation qui n’a pas prouvé son efficacité. Après d’autres personnalités politiques de haut rang en Europe, le ministre des Affaires étrangères britannique Boris Johnson a récemment appelé à normaliser les relations du Royaume-Uni avec la Russie.

Il n’y a probablement pas de réponses fortes à attendre au-delà de déclarations de principe pour le président ukrainien, pour au moins deux raisons, outre la prudence des Européens sur le sujet. La première tient à la proximité des élections américaines, où il existe une vraie différence entre les deux candidats à propos de la Russie, Hillary Clinton étant très hostile vis-à-vis de la Russie, soutenue notamment en cela par des néoconservateurs en rupture avec le camp républicain, quand Donald Trump semble beaucoup plus modéré sur ce sujet, au point de se voir accuser d’accointances et de collusion d’intérêt avec le président russe. En attendant le verdict, les Russes comme les Ukrainiens tentent de consolider leurs réseaux à Washington. La seconde tient au fait que le soutien des partenaires internationaux est lié aux processus de réformes en interne ; or, la trajectoire de l’Ukraine dépend d’un certain nombre de difficultés intrinsèques liées à la structure même du pouvoir, ainsi que j’ai pu le montrer dans mon ouvrage Les chemins de l’Etat de droit.

Au-delà du Donbass ukrainien, la situation en Crimée est elle aussi très tendue depuis plusieurs mois. Au vu de l'importance stratégique et symbolique de cette péninsule pour la Russie et pour Vladimir Poutine, peut-on vraiment imaginer une sortie de crise entre les deux camps ?

La péninsule de Crimée, largement peuplée de Russes et siège de la Flotte de la mer Noire, a été depuis son annexion formelle par la Russie le 18 mars 2014 une pomme de discorde entre les deux pays. La Crimée rencontre le paradoxe suivant : tandis qu’elle est intégrée à la Russie sur le plan politique et militaire, elle conserve de forts liens avec les infrastructures économiques de Kiev et la société ukrainienne, notamment via les Tatars.

Depuis son incorporation en Russie, la Crimée a été de plus en plus militarisée, et plusieurs défis politiques, sociaux et économiques se présentent à elle. La minorité tatare, environ 10% de la population avant l’annexion, se montre peu satisfaite de la nouvelle situation, et plutôt désireuse de revenir au sein de l’Ukraine. Certains ont d’ailleurs fui en Ukraine, où ils essaient de contester la mainmise russe sur la région. En novembre 2015, des Tatars ont travaillé avec les ultra-nationalistes ukrainiens de Secteur droit pour priver la Crimée de 70% de ses approvisionnements en électricité. La péninsule s’avère l’otage des désaccords commerciaux russo-ukrainiens, des sanctions euro-américaines, tandis que son approvisionnement en eau a également été menacé. Le secteur touristique, qui comptait naguère une importante clientèle ukrainienne, a connu une crise notable depuis l’annexion.

Dans ce contexte, la stratégie de la tension entre les deux voisins peut fonctionner à plein : dans un contexte économique difficile, il est tentant pour le pouvoir russe d’utiliser la Crimée comme une occasion de hausser le ton, vis-à-vis de l’Ukraine comme des Etats-Unis. La proximité des élections législatives de septembre en Russie rend cette hypothèse crédible.

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