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D'aucuns se sentent responsables du sort des Syriens et pas de celui des Somaliens, eux aussi en proie à une guerre civile.
D'aucuns se sentent responsables du sort des Syriens et pas de celui des Somaliens, eux aussi en proie à une guerre civile.
©Reuters

Cécité sélective

Intervenir en Syrie... et ailleurs ? Ces autres conflits meurtriers dont l’Occident se préoccupe peu

Si les partisans d'une intervention en Syrie invoquent un devoir moral face aux atrocités commises par le régime de Bachar al-Assad, il est important de rappeler que ce type d'indignation est loin d'être systématique. Gros plan sur cinq conflits actuels qui ne suscitent pas une telle attention de la part de la communauté internationale.

Béatrice  Giblin

Béatrice Giblin

Béatrice Giblin est géopoliticienne. Ancienne élève d’Yves Lacoste, elle a dirigé l’Institut français de géopolitique à l’université de Paris VIII.

Elle est notamment l'auteure de "Les conflits dans le monde. Approche géopolitique" (Armand Colin, 2011).

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Atlantico : La notion de "conflit" est devenue extrêmement large à notre époque de par la modification de la nature même des affrontements à travers le monde. Quelle définition peut-on en faire aujourd’hui ?

Béatrice Giblin : Un conflit peut actuellement se définir par des rivalités de pouvoir entre diverses factions s’affrontant pour le contrôle d’un territoire, de ses richesses et de ses habitants. Il s’agit d’une définition très élargie, mais c’est là le plus petit dénominateur commun aux multiples formes de conflits modernes. Si l’on trouve encore des conflits inter-étatiques, on note une multiplication de confrontations internes aux Etats. Ces derniers peuvent être motivés par des velléités d’autonomie ou d’indépendance, conséquences d’une dynamique que j’ai définie depuis longtemps comme celle des « nationalismes régionaux ». Cela a pu déboucher sur des partitions douloureuses, comme dans l’ancienne Yougoslavie, bien que l’on ait des exemples de nationalismes régionaux débouchant sur des solutions démocratiques comme en Tchécoslovaquie après la chute de l’URSS.

Ces mêmes conflits internes sont aussi parfois générés par des tentatives pures et simples de prise du pouvoir politique sur l’ensemble d’un pays plutôt que sur une région particulière, le but étant de déloger un dirigeant en se posant comme opposant à une dictature établie, on en a un parfait exemple avec la Syrie actuellement.

Dans un autre registre, on peut aussi compter les tentatives de prises de contrôle d’un territoire très restreint (une ville, un quartier…), et l’on parle dans ce cas-là de « guerres urbaines ». Les récentes fusillades de Colombes et des quartiers Nord de Marseille s’inscrivent ainsi, quoi que l’on en pense, dans cette catégorie. Il ne s’agit pas d’exagérer mais de souligner qu’il s’agit là d’une situation dangereuse pour les citoyens concernés, et les moyens mis à disposition par l’Etat (renfort de policiers et de gendarmes prévus pour agir normalement dans les zones rurales) dans le but de résoudre ces situations ne sont pas négligeables.

Si les conflits ont des formes diverses, ils n'attirent pas tous l'attention occidentale de la même manière. Comment expliquer que d’aucuns se sentent responsables moralement du sort des Syriens et pas de celui des Somaliens, pourtant eux aussi en proie à une guerre civile ?

Elle en a suscité pendant un temps, et je dirais même qu’elle en a suscité beaucoup. Souvenons-nous du fameux épisode où Bernard Kouchner avait fait la une de nos médias avec un sac de riz à l’épaule. Il y a aussi eu en 1992-93 l’opération américaine de Restore Hope qui s’est transformée en véritable fiasco militaire, il m’apparaît donc exagéré de dire que l’on n’en a pas parlé. C’est moins le cas aujourd’hui mais cela s’explique par la récurrence de ce conflit qui a fini par lasser tant l’opinion publique que les journalistes, ce théâtre d’opérations étant relativement lointain et peu menaçant pour les ressortissants occidentaux. On a connu une certaine « résurgence médiatique » du cas Somalien avec le développement de la piraterie qui menaçait à la fois les touristes européens et le commerce maritime régional dont l’importance est capitale économiquement. L’Union européenne, fortement appuyé par des pays comme la France mais aussi la Chine dans une moindre mesure, a ainsi mis sur pied « l’opération Atalante » en 2008 pour résorber le phénomène, ce qui fait que l’on entend beaucoup moins parler de la Somalie aujourd’hui. Les difficultés internes du pays, où l’Etat est toujours trop faible pour assurer une autorité légale, étaient pourtant loin d’être réglées. La Somalie subit une partition de fait depuis1991, les clans du nord ayant déclaré leur indépendance pour former  le « Somaliland » (ancienne possession britannique au nord de la Corne de l’Afrique) qui n’est pas reconnu officiellement. Par ailleurs, dans le reste de la Somalie, de nombreuses milices motivées par des puissances ou organes étrangers (Ethiopie, Kenya, Al Quaïda…), font plus ou moins leur loi. Cela étant dit, la logique qui veut faire pleurer les foyers français sur l’ensemble des drames que l’on rencontre dans le monde connaît ses limites, on le voit bien actuellement avec la position de l’opinion publique sur le conflit syrien. La géopolitique, qui a pour fonction d’étudier les rapports de force peut paraître cynique, et s’accommode mal de positions morales.

Par ailleurs, le Yémen est un pays qui connaît lui aussi les bouleversements de ce que l’on a appelé les « Printemps arabes ». Comment expliquer que la communauté internationale ne s’intéresse pratiquement pas à ce conflit ?

Le cas du Yémen s’inscrit dans une longue histoire. Ce pays estime que l’Arabie Saoudite a pris illégalement sous son contrôle une partie du territoire qui appartenait aux Yéménites. Bien qu’un traité de paix ait été signé, cette situation continue de créer un climat de méfiance voire d’hostilité. De plus le pays a été un temps divisé entre Yémen du Nord (où les tribus continuent de jouer un rôle important) et Yémen du Sud, autrefois prosoviétique. De plus, une éventuelle intervention serait rendue problématique dans le nord à cause du relief montagneux où il serait pratiquement impossible d’organiser une occupation effective du terrain. Les militaires occidentaux ont été confrontés à ce problème dans les montagnes afghanes et plus récemment dans le massif des Ifoghas qui a été le dernier bastion de la résistance djihadiste au Mali.   

Le Zimbabwe est quant à lui toujours animé de vives tensions politiques au lendemain de la réélection polémique de Robert Mugabe. Pourquoi la situation ne suscite-t-elle pas plus d’indignation ?

Parce ce conflit est très lointain. Il s’agit d’un petit pays proche d’une Afrique du Sud qui focalise une bonne partie de notre attention dans la région. Contrairement au Proche-Orient, ces tensions ne génèrent aucune menace de déstabilisation pour les intérêts occidentaux. Au risque de choquer, on peut affirmer que les dirigeants des grandes puissances ne font que très peu de cas de la situation locale. Plus largement, on peut parler d’une certaine indifférence tant médiatique que diplomatique vis-à-vis de nombre de conflits africains et dans le cas contraire, les anciennes puissances coloniales seraient rapidement accusées d’impérialisme.

Qu’en est-il pour la région du Nord-Kivu, dont a récemment parlé dans les médias ?

Encore une fois, il s’agit d’un conflit qui ne date pas d’hier, ces tensions existant déjà du temps de Laurent Kabila (1997) et de même de Mobutu (1982) et impliquent d’autres Etats comme le Rwanda, qui a contribué à l’ascension de M. Kabila. On retrouve comme en Somalie le problème d’un Etat qui ne contrôle pas son territoire et dont la légitimité est contestée. Il se confronte à des milices rebelles financéespar l’Ouganda ou par le Rwanda et dont les revendications politiques ne sont que des prétextes. L’enjeu réel est ici la mainmise sur une région qui est très riche en or, en coltan et en étain. Le chaos politique favorise l’émergence de ces groupes entraînés par des leaders aux titres ronflants (lieutenant-colonel par exemple) qui tirent des bénéfices directs de ce type d’exploitation minière. Ils sont par ailleurs plus ou moins utilisés par divers intermédiaires, notamment des grandes compagnies minières occidentales. En l’absence, sur le terrain, de l’autorité légale et légitime, il n’est donc pas étonnant de voir perdurer une situation qui bénéficie à un certain nombre de gens.

Le Mexique, même si on ne peut parler directement de guerre civile, est agité de violents conflits liés aux narcotrafics. Pourquoi les États-Unis, pourtant très proches et concernés par les problèmes de drogue, n’interviennent-ils pas dans cette affaire ?

On ne peut pas dire qu’ils n’interviennent pas. Il faut ici rappeler qu’une coopération importante existe sur le plan policier entre Washington et Mexico dans le cadre de la « guerre à la drogue ». Je ne serai encore une fois pas très consensuelle, mais les problèmes de la drogue et des narcotrafiquants pourrait être plus aisément résolus si  l’on se mettait à regarder l’origine souvent douteuse des fonds qui peuvent reposer dans des banques américaines, ces fonds appartenant aux narcotrafiquants. Le véritable moyen de mettre un coup d’arrêt aux violences liées à la drogue serait donc de bloquer ces circuits de blanchiment d’argent, ce qui est évidemment problématique quand on sait que ces liquidités sont ensuite injectées dans les circuits légaux de l’économie américaine puis mondiale.

On peut ensuite souligner que le degré de corruption au Mexique est tellement important que la probabilité d’une véritable action d’Etat en la matière, même si elle était appuyée de l’étranger, est rendue extrêmement difficile dans sa réalisation concrète. Ainsi les opérations armées menées par le pouvoir ces dernières années pour tenter de réduire l’influence des « narcos » n’ont pas réellement atteintleurs objectifs, le problème persistant toujours aujourd’hui.

Ayant pris compte de ces diverses situations, que peut-on en déduire de la responsabilité morale que l’Occident semble parfois s’imposer sur la scène internationale ?

Je ne dirais pas qu’il se l’est imposé, ce terme me semble assez négatif. Il faut rappeler que l’Europe a connu sur son territoire cet épisode atroce qu’a été la Seconde Guerre mondiale, avec le génocide de la population juive. Avant cela la guerre de 14-18 n’a pas été moins traumatisante, notamment avec l’utilisation des gaz. C'est aussi son histoire récente qui a pu convaincre le continent de l’importance des aides extérieures, dont celle des Etats-Unis.

Cependant, on ne peut évidemment pas demander à l’Occident d’être un gendarme du monde qui interviendrait sur tous les fronts de la planète pour y rétablir la paix. La realpolitik, bien que le terme soit polémique, reprend rapidement ses droits dans les réalités géopolitiques. Cela fait que l’on se retrouve avec des situations où il peut être dangereux de ne rien faire, mais à l’inverse le fait de ne pas s’engager peut ne pas avoir de lourdes conséquences à long-terme sur les intérêts d’un pays. Les principes sont les mêmes, mais la réalité de la possibilité d’une intervention et des risques qu’elle suscite sont variables. C’est bien pour ces raisons que l’analyse géopolitique doit être prise en compte dans un processus de décision militaire. Intervenir dans un conflit déjà existant peut ainsi parfois générer davantage de risques pour le plus grand nombre que le fait de rester à l’écart. Dans le cas syrien les puissances occidentales se sont sûrement trop engagées en dessinant des lignes rouges à ne pas franchir. Mais une fois franchies il serait sans doute encore plus dommageable de ne rien faire, la perte de crédibilité de l’Occident serait énorme tant vis-à-vis des milieux pro-occidentaux qui aspirent à la démocratie que vis-à-vis des Etats non démocratiques tel que l’Iran qui pourrait continuer son programme nucléaire sans vraiment redouter les menaces occidentales.

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