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Faut-il interdire les smartphones aux adolescents ?
Faut-il interdire les smartphones aux adolescents ?
©Reuters

Et l'éducation dans tout ça ?

Interdire les smartphones aux ados ? Une parano aussi absurde que les précédentes sur la TV et les consoles

Des chercheurs de l'université américaine de Kent State (Ohio) ont étudié les conséquences de l'évolution comportementale des adolescents usant quotidiennement d'un smartphone. Si leurs conclusions paraissent alarmantes, il semble que le réel danger réside plutôt dans l'éducation.

Edith Tartar Goddet

Edith Tartar Goddet

Edith Tartar Goddet est psychosociologue et psychologue clinicienne. Elle est spécialiste de la gestion des adolescents au sein de la structure familiale et de l'adolescence dans le cadre scolaire, ainsi que des dysfonctionnements relationnels toujours dans le cadre scolaire. Elle a notamment collaboré au projet Comment réussir ses vacances ? et est l'auteur, parmi de nombreux ouvrages, de Développer les compétences sociales des adolescents par des ateliers de parole aux Editions Retz. 

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Atlantico : Selon une étude, plus l'usage du smartphone est fréquent, plus les performances scolaires et la qualité de vie de ces adolescents diminuent. On retrouve exactement ici le même débat que celui relatif aux conséquences néfastes des consoles de jeux ou des films violents sur les enfants. N'est-ce pas là le signe d'une paranoïa qui se répète toujours de la part de parents qui préfèrent interdire plutôt qu'éduquer ? Ne vaudrait-il pas mieux apprendre aux adolescents à ne pas en abuser ? Quels seraient les moyens d'éduquer efficacement les adolescents à l'usage des Smartphones ?

Edith Tartar-Goddet Bien sûr qu'il s'agit d'une question d'éducation. Mais c'est tout une question d'éducation qui est compliquée car les adultes n'ont pas été éduqués eux-mêmes. C'est difficile de transmettre une manière d'être et une manière de faire quand on les a bricolées et qu'on ne les a pas reçues. Tous ces objets dont les smartphones sont arrivés subitement dans la vie des gens qui ont dû absorber tout ça sans qu'ils aient eu une attitude à juste distance.

Il existe un moyen d'éduquer efficacement les adolescents mais nous ne le possédons pas en France. Nous sommes dans un pays où tout ce qui est de l'ordre des savoir être et faire n'a pas de valeur sur le plan culturel. C'est une erreur fondamentale car, en conséquence, ces savoirs ne sont pas transmis ni par la famille, ni à l'école. Les enfants et adolescents éprouvent aujourd'hui tant de difficultés scolaires car l'école transmet des connaissances qu'on peut trouver partout ailleurs mais se refuse à transmettre le savoir-faire relationnel. Dans le monde anglo-saxon, ces compétences relationnelles s'appellent les compétences psycho-sociales. La transmission de ces compétences de savoir résister aux influences, savoir gérer son stress, savoir communiquer avec autrui… datent des années 1980. Elle a été promue par l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé, ndlr) pour aider chaque individu à être dans le "prendre soin" c’est-à-dire être capable de faire face aux situations et aux épreuves de sa vie quotidienne tout en gardant un état de bien-être physique et mental. Malheureusement, on l'a dit, ces compétences ne sont pas transmises en France comme un savoir. Ainsi, dans notre pays, il y a un vrai problème sur ces questions d'éducation.

L'analyse de ces chercheurs montre également que l'usage du smartphone est directement corrélé à l'anxiété expliquée par le comportement compulsif des plus jeunes avec ces nouveaux outils de communication. Cette corrélation vous semble-t-elle solide ? Peut-on imaginer que cette anxiété soit due au caractère interdit de cet outil ?

Cette corrélation est tout à fait possible : l'adolescence est une période de grand chamboulement intérieur donc de stress intense  qui peut se manifester dans une excitation classique, dans de la fatigue excessive ou dans un excès de stress.

Mais pour décharger ce stress, l'adolescent lambda à recours à la cigarette ou à la drogue. Ce n'est pas qu'un acte social pour avoir l'impression d'être un grand ou de faire partie d'un groupe mais c'est pour libérer ce stress intérieur. De ce fait c'est mieux d'aller sur les Smartphones. Ces téléphones sont, pour les adolescents, des objets identitaires qui font partie d'eux-mêmes ; ils en ont besoin.

Non, cette anxiété n'est pas due au caractère interdit de cet outils car les adultes sont dans le même état. Le smartphone est un outil technologique qui renvoie à une intelligence de base initiale. Les hommes ont besoin des sens (vue, audition, etc.) et de la motricité (pouce, index, etc.). Il s'agit de l'intelligence sensorimotrice qu'on retrouve chez les touts petits. On retrouve l'excitation de l'enfant en contact avec un objet, un jouet, chez les adultes et les adolescents qui accèdent à ces produits technologiques, ces produits qui font appel à cette intelligence sensorimotrice. Cette excitation n'est donc pas spécifique aux adolescents, elle est commune aux adultes compulsifs n'arrivant pas à sortir de l'objet. Eventuellement, l'aspect plus spécifique à l'adolescent est qu'il est incapable de s'empêcher de faire quelque chose du fait d'être en pleine période pulsionnelle. Quand un adolescent est en train de faire quelque chose, il le fait complétement. C'est la loi du tout ou rien. Cette excitation très grande peut donc être liée à la fragilité de l'adolescence qui rend les adolescents vulnérables et qui fait que quand ils ont ce type d'objets dans les mains ils ont cette excitation qui est physiologique et normal à cet âge.

Ces téléphones étant munis d'une connexion Internet et d'un accès large à des applications éducatives, les adolescents n'auraient-ils pas tout intérêt à apprendre à s'en servir de manière intelligente pour l'utiliser comme un outil leur procurant de nombreuses richesses ?

Bien sûr, je suis 500 % d'accord sauf que c'est très compliqué. Ça demande de gérer ce que l'on fait en permanence. C'est une compétence psychosociale que de savoir gérer ses conflits intérieurs (s'amuser, s'éduquer, …). Pour un adolescent, c'est une tension que de décider d'aller n'importe où au gré de son inspiration ou d'aller apprendre quelque chose. C'est une tension entre faire ou ne pas faire, aller sur tel site ou ne pas y aller, choisir, résister aux influences.

Ces conflits intrapsychiques se gèrent mais, on l'a vu, on ne nous l'éduque pas en France. Dans un environnement familial favorable, c’est-à-dire un environnement où on a trouvé cette modération par rapport à ces objets, on aide l'enfant à gérer la frustration de ne pas avoir un smartphone tout le temps, donc à gérer ses conflits intérieurs. Mais dans d'autres familles, les adolescents et les adultes sont sur leur téléphone 24h sur 24h.

Un autre aspect à retenir est  que le savoir (jeux, activités intelligentes, se cultiver, etc.) n'est plus valorisé dans notre société occidentale. On n'a plus envie d'apprendre car on ne voit plus l'utilité. L'école n'intéresse plus certains jeunes car, selon eux, apprendre ça ne sert à rien. Ce n'est pas vers des sites éducatifs qu'ils vont mais plutôt vers des éléments de communication qu'ils utilisent massivement. 

Propos recueillis par Marianne Murat

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