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Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, lors d'un déplacement sur la sécurité.
Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, lors d'un déplacement sur la sécurité.
©Thomas SAMSON / POOL / AFP

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Insécurité permanente ? : Les grandes tendances en matière de sécurité en France

Eric Delbecque publie « L'insécurité permanente. Les causes de l'impuissance française » aux éditions du Cerf. Manque de moyens, excès d'idéologie, errance des politiques : le verdict est brutal. Résultat, aujourd'hui, les Français ne sont pas en sécurité sur le territoire de la République. Entre le déni face à l'insécurité permanente, grandissante, et le refus d'une adaptation pragmatique, la tenaille se resserre. Extrait 1/2.

Eric Delbecque

Eric Delbecque

Eric Delbecque a occupé des fonctions au sein du secteur public et privé dans le domaine de la sécurité nationale. Il travaille sur l'analyse du phénomène terroriste et l'adaptation des réponses opérationnelles des entreprises et des organisations en général. Il est l'auteur de nombreux livres.

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Afin d'avancer dans la réflexion, faisons apparaître les tendances réelles d'évolution de la délinquance et de la criminalité. Première observation, au cours des trente dernières années, la France est restée dans la catégorie des pays sûrs, de ceux dans lesquels les atteintes aux personnes les plus graves sont encore sous contrôle : d'une année sur l'autre, entre 800 et 900 homicides sont commis sur le territoire, dont on classe la majeure partie dans les violences non crapuleuses — les violences intrafamiliales et de voisinage.

Ces chiffres sont à rapprocher de ceux de la fin du XXe siècle où la moyenne se situait entre 1 300 et 1 600 faits. Le ratio d'homicide pour 100 000 habitants était de 2,79 en 1988, pour 1,36 en 2019. Le taux d'homicide en France, voisin de celui des autres pays européens, est trois fois moins élevé que celui des Etats-Unis. Ne parlons pas de certains pays d'Amérique latine, où il s'élève parfois à plus de 50 pour 100 000 habitants...

Par conséquent, les « règlements de compte », pour spectaculaires qu'ils soient, demeurent assez rares, avec des variations régionales et des pics à certaines périodes quand les milieux mafieux connaissent des « restructurations », comme ce fut le cas notamment en Corse entre 2008 et 2012. Les pratiques évoluent sans changer fondamentalement. Les AK47 ont remplacé les Sten et les Thompson mais la situation sécuritaire n'empire pas pour autant.

Si le spectre haut de la criminalité demeure donc dominé, on observe une augmentation régulière des violences en général, c'est-à-dire de la violence gratuite. Les infractions constatées suivent une augmentation constante dans la durée, notamment à la fin du XXe siècle puisqu'elles passent de 100 000 a 400 000 entre 1975 et 2000.

Ces chiffres bruts doivent être appréciés en tenant compte d'un certain nombre de facteurs dont la plupart sont causes d'augmentation : accroissement de la population sur la période considérée, évolutions normatives avec la création de nouvelles infractions et changements de pratiques dans le dépôt de plainte, tant des victimes qui signalent davantage les faits, notamment pour certains types d'infractions, mais aussi de la part des services.

II convient également de procéder par grands agrégats, par familles d'infraction, afin de trouver une certaine cohérence dans cette analyse.

L'augmentation des dépôts de plainte est notable pour les violences intrafamiliales, domaine encore notoirement sous-évalué malgré le travail de fond effectué dans ce domaine depuis plus de trente ans. Comme pour les violences sexuelles (auxquelles ils sont fréquemment liés), les anciens tabous tombent progressivement même si les enquêtes de victimation font apparaître qu'énormément de victimes ne déclarent toujours pas les faits. Sur la période 2016-2018, seulement moires d'un quart des victimes de violences physiques exercées par un auteur étranger à la famille du plaignant a déposé plainte.

L'un des phénomènes notables dans les évolutions de la situation sécuritaire est la dégradation, encore modérée, observée dans certaines zones rurales et « rurbaines ». L'action des municipalités et intercommunalités rurales, soucieuses de renverser la tendance de la désertification et d'attirer des jeunes pour vivifier le territoire et peupler les écoles, participe à cette tendance. Par ailleurs, la pratique des raids s'amplifie : des bandes urbaines ou périurbaines effectuent des cambriolages en série en suivant les principaux axes. Cette délinquance frappe les zones rurales les mieux desservies.

Le sentiment d'insécurité qui naît de ces évolutions est bien entendu démultiplié par le phénomène décrit plus haut : les faits commis sont d'autant moires acceptables qu'ils sont rares.  

Si l'on doit rapidement synthétiser les tendances structurelles de l'évolution de l'insécurité en France, on retiendra que la violence extrême, en premier lieu les homicides, apparaît (encore) relativement maîtrisée.

Le spectre moyen de la délinquance, lui tend à augmenter, dans des proportions variables selon les types d'infractions. Les disparités territoriales jouent un rôle important dans ces évolutions. Il existe, d'une part, des zones dans lesquelles les ratios d'infractions par habitats sont très élevés, des zones difficilement accessibles aux forces de l'ordre, dans lesquelles la République ne parvient plus à assurer l'ordre public.

Le décalage entre la réalité d'une délinquance contenue sur une partie du territoire et l'insécurité permanente ressentie par une grande partie de nos concitoyens s'enracine dans plusieurs facteurs, difficilement quantifiables.

Bien entendu, le premier est la médiatisation. Un phénomène, quel qu'il soit, qu'il s'agisse de fabriquer une célébrité ou de donner de l’importance à un événement, existe à travers la couverture médiatique qui lui est accordée. Comme le savent les réalisateurs de films d'épouvante, le danger fantasmé est bien plus effrayant que le danger auquel on peut faire face.

L'amplificateur médiatique n'est pas la seule cause non quantifiable de la montée du sentiment d'insécurité.

Un autre paramètre exerce une influence considérable et même déterminante : le développement constaté mais difficile à appréhender des «incivilités ». L'incivilité, est un comportement asocial, une transgression des règles admises du vivre ensemble qui ne constituent pas une infraction.

Notons néanmoins que I'on qualifie à tort de nombreux comportements d'incivilités alors qu'il s'agit de contraventions voire de délits. Ainsi, les dégradations de mobilier urbain, les tags et autres graffitis sont pénalement qualifiés et causent un préjudice au propriétaire de l'espace ainsi « décoré ».

L'incivilité à proprement parler se distingue de l'infraction dans la mesure où elle perturbe le milieu social dans lequel elle est commise sans justifier pour autant l'intervention des forces de l'ordre, car elle n'est pas pénalement incriminée (citons des comportements malpropres ou grossiers), ou si faiblement que personne ne fait rien...

Le trouble est d'autant plus grand que la police et la gendarmerie sont impuissantes devant ces comportements. Ils peuvent intervenir pour dégager un passage, disperser un petit attroupement de gêneurs, mais dès qu'ils ont le dos tourné... le trouble se réinstalle.

La multiplication de ces faits, qui relève plus de la baisse du contrôle social en général (voir le chapitre 1) que d'une évolution de la délinquance proprement dite, joue un rôle capital dans l'insécurité permanente (sa perception et sa réalité), d'autant que les petites infractions, qui sont donc davantage que des incivilités, aggravent notablement le phénomène de jour en jour.

Les infractions mineures, de nature contraventionnelle, sont le plus souvent réprimées par de simples amendes, n'ayant aucun caractère dissuasif et ne permettant pas non plus des interpellations et des gardes à vue que les citoyens stressés — perturbés par ce quotidien parfois traumatisant ou a minima inquiétant — attendent de la part des forces de l'ordre.

On doit regarder en face les grandes tendances, commencer par la plus flagrante : les forces de l'ordre ressentent de plein fouet le relâchement lié à la baisse du contrôle social, à la civilisation, bref, à la dégradation de la qualité du pacte social... 

Extrait du livre d’Eric Delbecque, « L'insécurité permanente. Les causes de l'impuissance française », publié aux éditions du Cerf

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